‹ Physiologie des passions (volume 2)Chapitre 5 sur 40 · ÉTUDE ANALYTIQUB DES BESOINS · texte numérisé non relu

ÉTUDE ANALYTIQUB DES BESOINS

Inflitence dm besoim nutritifs sur la peruée, — La cooDaissauce de cette influence, que oi les philosophes, ni les portes les plus éthérés ne peuvent nier» est .bien propre à nous précipiter des fantastiques hauteurs où habite le spiritualisme sur le modeste champ de la réalité*

Les plus nobles facultés de l'homme, celles qui font à la fois son orgueil et sa puissance, celles qui le sacrent roi de la nature vivante, sont humblemèut soumises à ces besoins grossiers qui nous assimilent à la brute. Que si parfois, entraîné par l'ivresse delà pensée, l'homme oublie les besoins nutritib, ce n'est que pour un bien court moment et jamais sans dommage pour ces facultés même dont l'exercice l'exalte et captive son attention.

Fier penseur qui poui^suivez avec acharnement une neuve et féconde idée; poète sublime qu'une suave aspiration morale entraîne bien au delà des limites du monde réel, descendez, descendez : la bêle attend sa |)âture; que si vous la lui refusez, un sang moins riche, impropre à la vie, viendra baigner les sources de la pensée. Alors, plus d'idées grandes, alors plus de génie : Pacte déchoit comme l'organe, et l'intelligence, frappée dans ses éléments matériels, eit sans pouvoir.

Chez tous les hommes le muscle cardiaque, le cœur, reçoit des nerfs de la vie animale et des nerfs de la vie organique; en outre, il est constitué par des ûbres striées transversalement, comme celles des muscles volontaires. Cette structure anatomique rend bien raison de la facilité avec laquelle certaines impressions, certaines émotions, retentissent sur les battements du cœur. Cependant le cœur n*obéit point à la volonté chez la presque totalité des hommes, mais II est des exceptions que les physiologistes ont curieusement notées. Quelques hommes auraient eu la faculté de suspendre à volonté les battements de leur cœur. Inutile de dire qu'alors un malaise général se produit aussitôt, et qu'il serait immédiatement suivi de syncope, si l'on n'en tenait compte. Or la syncope, c'est-à-dire l'arrêt, par cessation des battements du cœar» de l'afflux sanguin vers le cerveau, entraUM^ cornuKi

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chacun sait, et instantanémeot, l'abolition des fonctions cérébrales.

Quant à la respiration, elle est chez tous les hommes soumise à la volonté, relativement à ses actes les plus grossièrement mécaniques, mais pour cela il faut que l'attention se fixe sur les mouvements respiratoires ; l'homme est-il occupé ailleurs, ces mouvements s'exercent régulièrement et à peu près insciemment C'est spontanément qu'ils se ralentissent ou s'accélèrent, suivant les besoins de Thémalose, et le cerveau fonctionne sous l'influence du sang vivifié sans se demander d'où lui vient ce précieux liquide. Mais que l'homme, abo* sant de sa volonté pour troubler les fonctions organiques nécessaires à son existence, suspende ses mouvements respiratoires ou qu'il respire des gaz peu ou point oxygénés, alors une gêne inexprimable s'empare de lui, il a soif d'air; un sang noir, léthifère, vient abolir ou aiïaiblir la pensée. Lisez les observations nombreuses que les suicidés par asphyxie carbonique nous ont écrites de leur propre main. On y voit la pensée, d'abord simplement gênée, se dégrader insensiblement, puis s'éteindre.

Quel homme n'a fait sur lui-même des observations analogues au sujet de la digestion ? La diète, le jeûne, jettent le malade ou l'anachorète dans le délire ou les visions mystiques.

Essayez donc de vous livrer aux occupations intellectuelles après un repas surabondant, quand le système sanguin charrie péniblement une surcharge de matériaux nutritifs, ou môme quand les plus humbles des besoins, les besoins d'excrétion, vous déchirent de leur prosaïque aiguillon.

L'influence du besoin de mouvement est moins évidente, sans pourtant être niable : chez le jeune homme, l'inaction musculaire trop prolongée ; chez tous^ la fatigue qui suit l'abus du mouvement, rendent impropres aux travaux de l'esprit.

11 est presque inutile de parler du besoin de sommeil. Le cerveau ne peut dépenser dans un temps donné qu'une certaine somme d'activité. Après un temps variable suivant l'or-

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ganisatioa individuelle et souvent proportionnel à la puissance cérébrale, mais généralement bien court, trop court, hélas ! l'imagination la plus brillante se ternit, rintelligence la plus acérée s'émoosse, la raison la plus sûre se fausse. G*est fait du plus grand génie, si, pour se retremper, il ne renoace momentanément à ses plus nobles prérogatives.

A mes yeux, le type des liesoins sensitifs dont nous avons maintenant à nous occuper, c'est le besoin de volupté, improprement dénommé jusqu'ici, besoin de la génération. Le puissant attrait qui nous porte à rechercher les relations sexuelles n'est pas, dans l'immense majorité des cas, le besoin d'engendrer des enfants, c'est le désir d'éprouver la plus voluptueuse impression dont Thomme soit susceptible.

Il se range immédiatement après les besoins nutritifs dont il a presque l'énergie. Souvent il est presque impossible à la volonté de le refréner. Sa non -satisfaction n'entraîne pas la mort, mais engendre parfois des névroses plus ou moins graves. Souvent il entraine à des excès d'où résultent diverses maladies nerveuses, des paralysies, des lésions de la moelle épinière, des maladies organiques, par exemple la dégénérescence tuberculeuse, expressions d'un trouble profond dans la nutrition.

Le besoin voluptueux, plus ou moins énergique seulement suivant le climat, le tempérament, existe chez tous les hommes pendant la période moyenne de la vie, mais les autres besoins sensitifs n'existent d'une façon bien tranchée qu'exceptionnellement. Tandis que le sens voluptueux domine dans le besoin générateur, le sens du goût dans le besoin digestif cède le pas à la faim. Ici l'impression nutritive l'emporte sur l'impression sensitive, et, chez quelques gourmands seulement, l'impression sensitive peut servir de racine à une passion.

Le besoin de sons musicaux, d'impressions auditives agréables, est encore plus rare ; il en est cepeadaiat. dA«k

exemples incontestables. A trois ans, Wolfgang Mozart trouvait un grand plaisir à chercher des tierces sur un piano. Dès lors et pendant toute sa vie, il fallut le surveiller pour qu'il ne s'oubliât pas au piano. Sa sensibilité auditive était si grande, que le son d'une trompette lui donnait des convulsions. Ce fut un bien frappant exemple de l'intime rapport qui unit le sentiment artistique à Timpressionnabilité. Dans son enfance, il disait à chaque instant du jour aux personnes qui l'entouraient: « M'aiinez-vous bien?» et une réponse négative l'aûligeait beaucoup. Sa physionomie extrêmement mobile, jamais en repos, exprimait sans cesse la peine ou le plaisir.

Naturellement cette impressionnabilité excessive désarmait chez lui le raisonnement. Incapable de gouverner ses affaires, car le plaisir du moment l'emportait toujours, il eut toute sa vie besoin d'un tuteur.

Il est d'autres exemples analogues. Dès l'âge le plus tendre, la musique fit à Haydn un plaisir étonnant. Tout enfant, il aimait mieux entendre jouer d'un instrument que daller courir avec ses petits camarades. A six ans, il battait trèsexactement la mesure. Dès l'âge de huit ans, on le vit travailler à son clavecin seize à dix-huit heures par jour. Jeune homme, il en jouait sans cesse, dans un grenier, sans feu, jusqu'au moment où le besoin de sommeil l'accablait, et il se trouvait très-heureux.

L'enfance des grands peintres, notamment celle de Michel- Ange, a parfois offert des faits analogues relativement au dessin et à la couleur. Mais ce sont là des exceptions, et très-généralement les besoins scnsitifs sont si peu énergiques (le sens génésique à part), que l'homme peut à volonté et pendant un temps indéfini suspendre l'action des sens spéciaux, sans éprouver ni désir bien vif de les exercer, ni impression pénible. On a faim et soif d'aliments, rarement d'impressions sensitives.

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