CHAPITRE III
Les plus iniéressants à étudier en psychologie. Qu'est-ce en effet que l'homme pour le psycliologue î Un cerveau nourri et servi par d'autres organes dont un grand nombre lui inobéissent, normalement, qui tous subissent son influence indirectement (i).
Ce siège de l'être sentant, de la conscience et aussi des facultés, fonctionne incessamment, comme tous les organes vivants, excepté pendant le sommeil sans rêves et dans certains cas pathologiques. Mais avant d*anahser à notre point de vue les très-im|)ortantes fonctions propres an cerveau, voyons si les données générales de lanaiomie pourront nous guider dans la systématisation des faits cérébraux.
1^ Il est aujourd'hui bien démontré que dans tout le règne animal, les actes iniellectuels, et même d'une façon plus générale les faits de conscience, sont indissolublement liés à la présence d'un système nerveux, et que leur énergie est nécessairement en rapport avec le plus ou le moins de perfection de ce système. Pas de système nerveux, pas d'actes, pas d'impressions senties.
Partout aussi le système nerveux est constitué par un tissu spécial dont les cellules et les fibres sont sensiblement les mêmes chez tous les animaux.
De ces deux ordres d'éléments nerveux, les celhdes et les fibres, les premières sont les centres d'action, les secondes jouent simplement le rôle de conductrices. Il y a \l\ quelque chose d'analogue à la pile électrique et au fil qui transmet au loin le courant.
(1) C'est la définition de M. de Bonald, légèrement matéi^alisée.
Dans toul système nerveux les Gbres partent des cellal ou y arrivent.
2® Ce qui précède s'applique aussi bien aux invertébi qu'aux vertébrés; mais l'étude des premiers prouve en oui que la condensation des cellules nerveuses en masses coi dérables, comme la moelle épinière et l'encéphale des animai supérieurs, n'est pas indispensable aux phénomènes de science. Un grand nombre de petits centres reliés par fibres formant cordons fonctionne d'une manière anali Les curieuses expériences de Dugès (1) prouvent qu'aloi notamment chez les insectes, on peut, en sectionnant chaîne nerveuse ganglionnaire en différents points, rom[ l'unité du système. Chaque segment vit ensuite sans relalk avec les autres, mais il paraît conserver pour son pi
(1) «J'enlève rapidement avec des ciseaux le prothorax ou le prol dère de la Mantis religiosa ; le tronçon postérieur^ resté appuyé ses quatre pattes, résiste aux impulsions par lesquelles on cherche le renverser, se relève et reprend son équilibre, si l'on force c résistance, et^ en même temps témoigne, par la trépidation des ailes des élytres, d'un vif sentiment de colère, comme il le faisait, pend rinté}?rité de l'animal, quand on l'agaçait par des attouchements des menaces. Mais ce tronçon postérieur contient une bonne partît] de la chaîne des ganglions. On peut poursuivre l'expérience d' façon plus parlante. Le long corselet (prothorax ou prolodère) qu'oi' a détache des autres segments^ contient un ganglion bilobc qui er voie des nerfs aux bras^ ou pattes antérieures armées de crocheta puissants (pattes ravisseuses); qu'on en détache encore la tête, et ce segment isolé vivra encore près d'une heure avec son seul gas* glion ; il agitera ses longs bras, et saura fort bien les tourner contif les doigts de l'expérimentateur qui tient le tronçon et y imprimtt douloureusement leur crochet. Donc^ ce seul ganglion thoracique oi dérique sent les doigts qui pressent le segment auquel il appartient, reconnaît le point par lequel il est serré, veut s'en débarasser et y dirige les membres qu'il anime. »
(Ddgés, Physiologie comparée^ t. I, p. 337.) De même Leydig reconnaît que les ganglions nerveux des inver* tébrés sont indépendants du ganglion cérébral , qui est seulement primu^inter pares, (Histologie comparée.)
DES BESOINS GÊHÊBRAUX. 17
compte la faculté de sentir, de se mouvoir volontairement, sciemment, même de s*irnter. Chaque groupe ganglionnaire partiel ainsi formé devient un centre partiel qui se suffit et possède les principales propriétés et facultés de Tensemble. Que va dire la métaphysique? une intelligence qui se coupe i coups de ciseaux !
Cependant, même chez les invertébrés, la fusion, la coalescence des ganglions est liée à un plus grand développement intellectuel, car la larve, la chenille, ont beaucoup plus de ganglions que Tinsectc parfait.
3° De même dans la série des vertébrés, la fusion des centres nerveux est d'autant plus complète, que l'animal est plus parfait, plus intelligent, et chez Thomme, auquel nous revenons, la presque totalité des cellules nerveuses est condensc^e dans la moelle épinière, le cervelet et le cerveau.
Ces cellules reçoivent deux ordres de fibres, les unes qui les relient à tout Toi^anisme, les autres qui les relient entre elles. Donc intime solidarité anatomique entre tous les points de l'encéphale, ce qui rend raison du consensus étroit de toutes les facultés et fait désespérer de pouvoir les localiser jamais.
Les seuls déparlements encéphaliques que l'anatomie comparée et l'embryologie nous autorisent à reconnaître sont : le cervelet, les lobes optiques, les lobes cérébraux et les lobes olfactifs, qui tous se fondent d'autant plus ensemble, que l'animal est plus élevé dans la série ou que l'embryon est plus développé. Or, cette division est d'un bien faible secours à la psychologie analytique, dès que l'on sort des données très-générales. En effet, si nous demandons à la physiologie quelle est la fonction dévolue à chacune de ces parties, elle nous répondra :
Que le cervelet préside à la coordination des mouvements volontaires, peut-être au sens voluptueux et à la génération, peut-être au sens auditif. (Dans la série, les lobes cérébelleux sont d'autant plus développés, que l'organe de l'ouïe est plus parfait.)
Que les lobes optiques sont liées à la vision ;
Les lobes olfactifs à Todorat.
Restent les hémisphères cérébraux, où il faut loger ei masse les faits intellectuels et moraux proprement dits, c'est à-dire que pour étudier en détail, classer, analyser les (ait psychologiques, nous n'avons guère d'autres points d'appu que le raisonnement.
/{''Cependant la forme générale du cerveau, son volume nous fournissent encore quelques données positives, et l'oi peut considérer comme à peu près établies scientifiquemen les propositions suivantes :
Dans la grande majorité des cas, il y a relation direct entre le volume du cerveau, ou plutôt des hémisphères, et 1 puissance intellectuelle. ( ependant la quantité n'est qu'ai des éléments du problème, et en cela le cerveau ne diflfèr pas des autres organes ; reste donc l'élément vital propre ment dit, la qualité, qui paraît en relation avec la notion d tempérament dont nous parlerons longuement L'étude de 1 forme nous apprend encore qu'au point de vue intellectu< les diverses parties du cerveau n'ont pas la même dignité e que l'intelligence paraît surtout en rapport avec les lobes an téricurs, les lobes frontaux, les seuls d'ailleurs à peu prê nettement délimités en anatomie. Dans toute la série des ver lébrés et même dans celle des races humaines, on les volt s développer de plus en plus en redressant le frontal, à mesur que grandit Tintelligence (1). En outre, l'anatomie pathok gique nous apprend que généralement les lésions des lob( frontaux troublent plus ou moins l'intelligence et souvei abolissent la parole (troisième circonvolution frontale gauch Dax, Broca, etc.).
En résumé, tout cela est peu utile, si Ton veut étudie minutieusement et classer les actes dits psychiques. Il noi faut donc presque oublier les organes, pour nous occuper sei lement des actes, en les étudiant et sur nous-même et si les autres.
(1) La solidification des sutures crâniennes commence parle froi cbez le noir, par Tocciput chez le blanc. (Gratiolet.)
En se tenant dans la généralité, les faits psychologiques sont simples et peu nombreux. Tous sont contenus dans la courte phrase suivante : L'homme sent et pense. Donc deux ordres de faits cérébraux, les uns passifs, les autres actifs. J'appelle les premiers propriétés^ les seconds facultés.
Les propriétés cérébrales comprennent la sensibilité et Yimpjessîonnabiiité,LB sensation, résultat ordinaire de l'action du monde extérieur sur les sens spéciaux, a pour caractère d'être en elle même indifférente, c'esl-à dire de ne causer, an sujet qui l'éprouve, ni peine ni plaisir. Je défmis au contraire Vimpression, tout phénomène passif agréable on désagréable. L'impression résulte soit du jeu intime de la vie ou des grandes fonctions (malaise pathologique), soit de la surexcitation d'un des nerfs sensitifs spéciaux (douleur d'une blessure, saveur agréable, etc.), soit des relations sociales (Joies, terreur, peines morales, etc.), soit môme, pour un petit nombre d'hommes, du jeu des facultés intellectuelles (par exemple, la joie du savant poursuivant la solution d'un problème scientifique). D'où la subdivision très-naturelle des impressions en : impressions nutritives, sensitives, morales et intellectuelles. Si l'impression morale est violente, si elle ébranle tout l'être, elle prend le nom iVémotion. Voilà tout pour les faits cérébraux d'ordre passif. Les faits actifs ne sont guère plus nombreux.
Ainsi, l'homme a la faculté de se déterminer plus ou moins spontanément, librement. Nous reviendrons sur cette question du libre arbitre. Mais enfin, librement ou non, l'homme a la faculté de faire converger avec plus ou moins d'intensité toutes les puissances de son être vers un but donné. Cette faculté, c'est la volonté, que nous dénommons désir, alors qu'elle est évidemment irraisonnée, inéluctable, et passion, quand le désir est tenace et durable.
En outre, l'homme, c'est-à-dire le cerveau humain, garde la trace plus ou moins profonde des faits cérébraux accoia-
plis, passifs ou actifs, et il peut les évoquer à un momei donné. // a de la mémoire.
Il peut même évoquer, grouper, démembrer, selon sa 1 taisîe, les traces conservées par la mémoire, et composer tableaui nuancés, variés de mille manières, ne répondai dans leur ensemble, à rien de réellement existant, quoi< formés d'anciens souvenirs disjoints et capricieusement semblés. // a de l'imagination.
L'homme enfin a la faculté de comparer des faits divers et de percevoir les mille rapports qui les relient ; rapportfl d'analogie, de dissemblance, de cause à elTet, etc. Ceiii\ faculté, c'est Ventendemcnt,
Enfin il peut grouper, enchaîner, comparer, peser, jugeai des séries de rapports perçus par l'entendement, c'est-à-< raisonner et comprendre; mais la raison et Vintelligei ainsi conçues ne sont guère que l'entendement considéré! dans tous ses modes, dans toute sa puissance.
Je réunis en un tableau ces faits généraux auxquels peo-l vent se ramener tous les phénomènes psychologiques kl*! mains.
eu
Sensibilité {^fT^V
l gcncrale.
Propriétés 1 [ nutritive.
(faits passifs). \ t„»«„„„„:«„„„i.:iux ) seusitive.
V ' n'nP«ssionnabil.té< j,^^,^ ^j j^j^jl^^j^^,,^^
\ émotion.
! Mémoire | Imagination. \ ,j„..
f Raison \ '^^^"
Entendement. . . { rnAniaAnPP l i^tellectuell. Volonté g^'^r^- \ Faits
(Passions. i moraux^
Ces faits généraux , étant l'expression fonctionnelle de hémisphères cérébraux, se produisent nécessairement chd l'homme normalement constitué, et c'est leur tendance I s'accomplir qui engendre les besoins cérébraux, dont noil pouvons maintenant nous occuper. Or, d'après ce qui pré»' cède, nous voyons que la vie cérébrale se manifeste par deot ordres de phénomènes. Mais une analyse générale de la sen-
sibilité sérail pour nous un hors-d*œuYre, cl le^ besoins sensiiifs ont déjè été étudiés ; Timpressionnabilité, propriété si importante, le sera dans un chapitre spécial. Reste donc ce qui est relatif aux facultés, qui se classent naturellement en deux groupes. Donc aussi deux groupes de besoins corres* pondants: besoins intellectuels^ besoins montux,
Les besoins intellectuels consistent dans Tiropulsion instinctive plus ou moins fortement sentie qui nous porle à exercer nos facultés, à combiner des idées. Aux besoins sont toujours liées des impressions correspondantes. Ici elles sont assez faibles. Ce sera l'ennui, si le besoin n*est pas satisfait ; ce sera une joie paisible, un certain degré d'excitation générale dans le cas contraire.
Notons que le travail intellectuel, résultat du besoin, s'accompagne ordinairement d'un afflux de sang vers la face et très -probablement le cerveau, d'un éclat particulier des yeux, le tout avec oubli momentané des autres besoins. Mais le cerveau, comme tous les autres organes, est intermittent, relativement à ses fonctions intellectuelles. Au bout d'un temps variable suivant les individus, quand les organes cérébraux de l'intelligence ont dépensé toute la dose d'activité dont ils pouvaient disposer, ils deviennent à peu près incapables et l'on éprouve une impression de fatigue, d'hébétude, d'impuissance intellectuelle.
Un jour la physiologie du cerveau nous dira sans doute avec précision dans quels éléments nerveux siègent l'intelligence, l'imagination, la mémoire, etc., et quels phénomènes vitaux accompagnent le jeu de ces admirables facultés. Aujourd'hui nous ne pouvons faire, sur cet important sujet, que des conjectures assez mal assises. Cependant il est très<^probable que les cellules nerveuses, centres où aboutissent et d'où rayonnent les Gbres conductrices, sont le siège des phénomènes de conscience, et que les actes intellectuels et moraux ne peuvent se produire sans de certaines modiGcations
22 DE LA VIE ET DKS ftESOINS.
dans le mouvement nutritif des élénients anatomiques du cerveau, et par suite dans sa circulation capillaire :
« Une femme, dit Pierquin, avait perdu, par suite d'une » aiïectiou syphiliti(|ue, une large portion du cuir chevelu, » des os du crâne et de la dure -mère. La portion correspon- ') dante du cerveau se voyait à nu. Quand son sommeil n'avait » pas de songes, le cerveau était immobile et demeurait dans » sa boîte osseuse. Mais lorsqu'il éiail agité par des rêves, le » cerveau turgescent faisait saillie hors du crâne. C.ette lurges- » cence était évidemment, dans ce cas, le résultat d'une exci- 9 tation vasculaire (1). »
C'est de la congestion, mais non pas cette congestion mécanique qui éteint les facultés chez le sanguin obèse et dépend d'une plénitude trop grande du système circulatoire; c'est une congestion analogue, pour ne pas dire semblable à celle qui suit l'ingestion d'une infusion de café. Les éléments cérébraux fonctionnent plus vite, le courant nutritif matériel les traverse avec plus de rapidité, et pour subvenir à cette dépense de force, ils attirent, retiennent le sang artériel, et lui empruntent les matériaux nécessaires à leur plus grande vitalité.
Naturellement l'énergie des besoins intellectuels est proportionnelle à la puissance du cerveau, et par conséquent très-variable chez les individus. Faibles et peu apparents chez la plupart des individus, chez quelques-uns ils priment tous les autres besoins. Les biographies des savants et des philosophes, notamment celles de Spinoza, de Kepler, de Saint- Siïnon, etc., nous en fourniraient de nombreux exemples. Mais ces exemples étant généralement dépourvus des détails nécessaires, j'aime mieux citer les deux faiis suivants:
Bordas-Demoulin, tout entier absorbé par le projet chimérique de réconcilier l'Église et la civilisation moderne, ne vit absolument que pour penser. Il passe six années de sa jeunesse dans une misère affreuse, n'ayant souvent d'autres aliments qu'un peu de pain et de sucre. Un jour, n'ayant plus
(1) Observation de Pierquin, citée par Gratiolet, Anatomie com* parée du système nerveux dans ses rapport? avec l'intelligence.
que quelques sous^ il oublie les tiraillements de la faim pour dépenser dans un cabinet de lecture tout ce qui lui reste, puis il attend la mort et reste trois jours sans manger.
« Penser, dit son biographe, était sa vie, sa profession
» Il n'avait que des passions générales, la vérité, Thumanité,
» Dieu Quoique d*un tempérament nerveux, ardent,
N aucun de ses amis ne doute qu'il ait vécu et soit mort » vierge. » Il est bien regrettable qu'il n'ait point mis à exécution l'idée qu*il avait parfois d'écrire sa vie pour faire rougir ceux qu'il appelait les charlatans de la pensée. < Je leur
I » jetterai ma vie à la face, disail-il ; ils apprendront ce que
k » c'est que de se dévouer à la science (1 ). »
^ Le docteur Descuret a résumé une biographie analogue,
I celle du Hongrois Mentelli, philosophe, philologue, mathématicien, plus intéressant encore au point de vue qui nous occupe ici ; car ce fut sans but déterminé et uniquement pour le plaisir de lire, d'apprendre, de satisfaire ses besoins in-
Itellectuels, qu'il consacia sa vie entière à l'étude, ne paraissant pas éprouver d'autres besoins. Vivant à Paris, dans un I réduit infect qui lui avait été accordé par charité, il avait 1 retranché de ses dépenses tout ce qui n'était pas absolument I indispensable pour vivre. Sa dépense, à part Tachât des
J< livres, était de sept sous par jour, dont trois pour la nourriture et quatre pour l'éclairage ; car il travaillait vingt heures par jour, ne s'interrompant qu'un seul jour de la semaine, (afin de donner une leçon de mathématiques dont le prix lui était nécessaire pour vivre et pour renouveler ses provisions. De l'eau qu'il allait chercher lui-même, des pommes de terre f qu'il cuisait sur sa lampe, de l'huile pour alimenter celle-ci, du pain de munition, c'était là tout ce dont il avait besoin. Il 14 couchait la nuit dans une grande hoîte, où il mettait le jour ses pieds enveloppés d'une couverture de laine ou bien de ^ foin. Un vieux fauteuil, une table, une cruche, un pot de ferblanc, un morceau d'étain grossièrement courbé, servant de
^ (1) Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Demoulin, par F. Huet.
lampe, composaient tout le reste de l*amcublement. Mentelli avait supprimé les frais de blanchissage eu supprimant le linge. Il était sale comme un moine italien. Une capote de soldat achetée à la caserne, et qu*il ne remplaçait qu*à la der« nière extrémité, un pantalon de nankin, une casquette de peau et d'énormes sabots, composaient tout son costume. £n 181/i, les boulets des alliés tombant autour du réduit qu'il occupait alors ne le troublèrent nullement : « Qu'ont de commun ces boulets et moi? répondit-il à la personne qui voulait lui persuader de s'éloigner ; laissez-les tomber et laissez-moi tranquille. Durant la première épidémie de choléra à Paris, il fallut employer la force armée pour contraindre cet anachorète scientifique à interrompre ses études, afin de nettoyer sa cellule infecte. Il vécut ainsi trente ans, sans être jamais malade, sans se plaindre, très-heureux. Enfin, le 22 décembre 1836, à l'âge de soixante ans, étant allé, comme d'habitude, renouveler sa provision d'eau à la Seine, le pied lui glissa, il tomba dans la rivière, qui était très-haute, et s*y noya. Mentelli n'a laissé aucun ouvrage, aucune trace de ses longues recherches (1).
Exemple étrange et peut-être unique que celui de Mentelli, fait exceptionnel, mais qui, grossissant la réalité comme une loupe, amplifie les objets, nous la fait mieux connaître. Ce besoin intellectuel, que nous venons de voir hypertrophié chez Mentelli, existe plus ou moins énergique chez tous les hommes normalement constitués. Si, chez beaucoup, il est peu apparent, c'est qu'après tout c'est un besoin de luxe, une efflorescence de la vie qui, pour naître et grandir, exige le silence, l'assouvissement des besoins nutritifs, grande et difficile aiïaire encore aujourd'hui pour la plupart des hommes. C'est qu'aussi le plus souvjent il est si facile à satisfaire» que bien rarement l'obstacle, cet aliment du désir, peut l'exagérer en l'irritant. Donnez au savant, donnez à Tascète le vivre et le couvert, une cellule et du pain, et alors leurs facultés pourront créer, combiner des spéculations scienti-
(1) Descuret, Médecine des passions.
fiqucs OU luysliqucs, cela sans brait, sans trouble, sans géac pour personne, par conséquent sans entrave.
C'est pour affranchir dans une certaine mesure le travail de la pensée que l'Inde .intiqiie avait créé ses castes. Très-sage division du travail qui s'établit naturellement dans toute so*» ciété complète. Partout il faut des hommes de la pensée, des brahmanes ; des hommes du glaive, des kcliattryas pour protéger l'association ; des vaicyas, ou hommes de la charrue, du comptoir, de l'outil, pour créer les aliments, les produits et pour les échanges ; des mercenaires ou hommes de la servitude, pour aider humblement les autres et leur ol)éir. Si ces castes n'avaient pas été murées l'une pour l'autre, c'était bien. L'erreur grave qui ruina tout le système fut de parquer héréditairement les hommes dans les mêmes fonctions, et de ne pas admettre que le cerveau d'un coudra pût souvent égaler ou surpasser celui d'un brahmane.
Le but vers lequel doit aujourd'hui marcher le progrès, c'est, par les créations intellectuelles, de décupler les forces physiques de l'homme pour rendre dix fois moins nombreuse la classe des coudras de l'Europe; de multiplier sans cesse la rapidité des communications, la facilitédes échanges ; d'amoindrir le labeur musculaire dans l'industrie et l'agriculture pour émanciper les vaicyas; de marier ensemble les nations pour abolir totalement les kchatlryas, et de réunir enûn toutes les forces intellectuelles dans une immense classe de brahmanes 8cientiG(|ues ap()elant et élevant sans cesse à elles les classes mineures. Cela se fait.
Outre le besoin de penser, l'homme doué d'une bonne organisation cérébrale éprouve encore une foule d'impres* sîons, d'émotions, réactions plus directes du monde extérieur, de la société, sur son organisme. Le besoin intellectuel est, comme nous l'avons vu, l'attrait qui nous pousse à combiner des idées plus ou moins abstraites. Le besoin moral est l'impulsion qui nous porte à aimer, à haïr, à admirer,
IJlTOURIfEAU. ^
à craindre, etc. Le besoin moral, que Ton peut subdiviser en rameaux nombreux, variables suivani l'âge, le sexe, Findividu, est plus primordial que le besoin de penser. Il existe assez énergique chez tous les hommes et dépend beaucoup moins de Téducaiion. L'éducation intellecluelle paraît même Faffaibiir, peut-être parce qu'elle habitue le cerveau à dépenser son activité d'une autre manière.
Tandis que les besoins intellectuels engendrent assez rarement des émotions fortes, les besoins moraux au contraire sont la cause d'un très-grand nombre d'impressions agréables ou désagréables, mais ordinairement énergiques, suivant qu'ils sont satisfaits ou contrariés. Le besoin moral peut même se ramener à un besoin d'impressions, d ^émotions morales, groupe de faits cérébraux que nous étudierons plus loin. Les émotions que j'appelle morales sont celles qu'excitent en nous nos relations sociales, la famille, la société, la religion, et j'entends par religion toutcet ensemble d'êtres que, presque par toute la terre, l'homme a conçus comme existant en dehors du monde visible et tangible^ que partout il a doué de facultés, de passions analogues aux siennes, et qu'en conséquence il a aimés ou exécrés, mais toujours adorés.
Que trouvons-nous au fond de tous ces phénomènes moraux? Des impressions et des émotions d'une couleur spéciale. Les besoins moraux se ramènent donc au désir d'émotions que Ton pourrait appeler sociales, et qui ne sont liées qu'indirectement aux besoins nutritifs, sensiiifs, intellectuels.
La forme des besoins moraux est nécessairement variable selon l'âge, le sexe, la race, l'éducation, etc. Cependant certaines formes s'observent chez la plupart des hommes : le besoin de dominer ses semblables, de primer, c'est-à-dire l'orgueil; le besoin d'aimer ses semblables, amis, enfants, parents, femme (toute idée génésique à part); le besoin d'adorer, d'admirer des êtres abstraits, fruits de l'imagination, et ornés de tout ce qui semble à l'adorateur beau, bon, juste, grand ou terrible, c'est-à-dire la religion.
Pour certaines personnes, les femmes surtout, la compassion, la pitié, sont un besoin.
DBS BESOINS CÉRÉBRAUX. 27
Je crois devoir placer ici le besoin de se conserver vivant et sans souffrances, jusqu^ici dénommé l'instinct de conservation, et père de l'c^goïsme, de la peur, de Tavarice, cpioique ce soit plutôt un besoin négatif, au fond duquel on ne trouve que la crainte d'impressions douloureuses; car le seul fait d'être à Tabri de tout danger ne nous donne pas d'émotions agréables, mais le fait contraire nous en donne d'atroces qui réagissent sur tout l'être.
£n général, les besoins moraux sont plus exigeants dans la jeunesse que dans Tâge adulte, dans l'âge adulte que dans la vieillesse. Beaucoup plus énergiques chez la femme, ils sont le pivot de son existence, et l'empêcheront probablement toujours de lutter avec l'homme dans le champ de rinielligence.
C'est sur le sol des besoins moraux que germent et grandissent la plupart des passions.
Ces besoins ont-ils un siège anatomiquc particulier dans le cerveau? Cela est encore à démontrer. Cependant, quoique le cerveau ne paraisse faire qu'un tout dont les parties sont solidaires, puisque les cellules nerveuses communiquent entre elles, des faits anatomiques que j'ai déjà mentionnés font présumer que les facultés intellectuelles ont leur quartier général dans les lobes cérébraux antérieurs ; on est donc porté à rattacher les faits moraux proprement dits aux lobes moyens ou postérieurs du cerveau. Sans doute l'union anatomique et physiologique des éléments cérébraux permet à toutes les fonctions de se prêter un mutuel secours, cependant il y a un certain antagonisme entre les besoins moraux et les besoins intellectuels. En général, ce que l'homme gagne en impressionnabilité morale, il le perd en puissance intellectuelle, et inversement. Portée à sa puissance la plus élevée, l'émotion paralyse à peu près les facultés intellectuelles, et sous l'influence de la terreur, par exemple, le mathématicien le plus habile est incapable de faire une addition. Si l'émotion est modérée, elle engendre alors un désir qui stimule l'intelligence, mais seulement dans un sens donné. Alors toutes les facultés et propriétés fondamentales du cerveau fonctionnent simultanément.
Le but de ce travail étant d'arriver à Tétude des passions proprement dites, nous devons passer rapidement sur tout ce qui nVst pas absolument inhérent à notre sujet; aussi de toutes les formes de besoins moraux, je n'en étudierai qu'une» le besoin d'émotions religieuses, une des formes les plus communes, les plus importantes, et dont l'homme ne s'affranchit que lentement, avec peine et à l'aide d'une éducation longue et complète.
E'en gods must yield — religions take their turn : 'T was Jove's — 't is Mahomet's, and other creeds Will rise with other years, till man shall learn Vainly his incense soars, his victim bleeds.
Poor child of doubt and death — whoso hope is built on
[reeds (1),
(Childe Haroldy chant II, st. 3.)
La tendance à adorer des êtres concrets ou imaginaires que l'on aime ou que l'on redoute est une des plus constantes chez l'homme, à quelque race qu'il appartienne. C'est en même temps une manifestation du besoin d'émotions et des besoins intellectuels, car la tendance naturelle de l'esprit humain à chercher la cause des phénomènes qu'il perçoit y figure comme élément important. En outre, c'est le degré de développement intellectuel qui en détermine rigoureusemcn la forme.
On a dit avec quelque raison que les religions étaient des paysages parlés; ce sont plutôt des paysages sentis, reflets moraux du milieu dans lequel vit l'homme. Ainsi la nature exubérante de l'Inde a produit une religion multiforme à métaphysique mobile et compliquée, identifiant Dieu et l'univers,
(1) « Même les dieux succombent. — Les religions se succèdent : c'était celle de Jupiter, — c'est celle de Mahomet, et d'autres croyances — surgiront avec d'autres années, jusqu'à ce que l'homme sache — que son encens fume, que ses victimes saignent en vain. — Pauvre enfant du doute et de la mort, — dont l'espérance €st bâtie sur des roseaux. »
tandis que Taridité et runiformité du désert ont occasionné le monothéisme sémitique, Dieu, cause du monde et distinct de l'univers qu*il a créé.
Indépendafnment du milieu dans lequel vit Thomme, deux faits cérébraux très-importants sont les facteurs de l'idée religieuse, Timpressionnabilité et iMntelligence.
Or, rimpressionnabilité étant très-variable suivant Tâge^ la race, le sexe, etc. , la tendance religieuse varie avec elle et lui est on peut dire proportionnelle. La race blauche, la jeunesse, le sexe féminin, l'ignorance, sont les conditions les plus favorables à son développement énergique et complet.
Non moins étroit et nécessaire est le rapport entre la reli* gion et le degré de puissance intellectuelle. Or, le développement de l'intelligence dépend surtout, et toute individualité à part, de la race et de l'état social. L'Éthiopien, s'il eût vécu dans l'Inde, y aurait éprouvé des impressions autres que celles de l'Hindou^ et les aurait traduites par une religion différente. De même un Français instruit et intelligent de 1867 ne peut avoir les idées religieuses du Gaulois à demi barbare, son ancêtre, d'il y a trois mille ans.
Gela posé^ la gradation religieuse naturelle parait être la suivante :
1® Du fétichisme, — L'homme, enfant d'âge ou de race, éprouve-t-il à la vue d'un être, d'un animal, d'un phénomène naturel, une impression, une émotion forte, admiration ou terreur, pins ordinairement terreur, il en garde long! emps la mémoire. L'être qui lui a donné celte émotion, il le considère comme beaucoup plus puissant que lui ; il s'humilie devant loi, c'est-à-dire l'adore; il lui offre des présents, des sacrifices intéressés; en un mot, il le divinise; et comme eu raison de sa faiblesse et de son ignorance extrêmes, il est surpris ou terrifié par une foule d'êtres, de phénomènes naturels, son panthéon se peuple sans cesse d'êtres chéris ou abhorrés. L'exemple suivant fait bien voir et comprendre comment se forment ces grossières idées. G'est un des premiers missionnaires à la Nouvelle-Galédonie, le père Rougeyron, qui le raconte. Pour se protéger contre les rapines des naturels, les
missionnaires auraient fait venir d'Europe un chien bouledogue; or, la Nouvelle-Calédonie étant complètement dépourvue de quadrupèdes mammifères, l'animal sembla aux Néo- Calédoniens un être prodigieux. Il leur inspira une terreur profonde, et, raisonnant avec la logique élémentaire du sauvage, ils résolurent de se concilier, si possible, cet être dangereux et supérieur. Aussi un jour lui envoyèrent- ils une députation chargée de lui offrir des fruits, des ignames et de lui faire un long discours, dans lequel on sollicitait son amitié et Ton vantait sa puissance. C'est sans doute par un procédé analogue que nombre de peuples anciens et modernes sont arrivés à l'adoration des animaux. Le serpent de l'Ouiddah, le lézard de Bénin, le vautour de l'Ashantee, le loup des prairies américaines, qu'adorent encore, selon l'abbé Domenech, les Selischs et les Sahaptins, les animaux sacrés de l'antique Egypte, etc. , ont été déifiés de cette façon.
Le fétiche n'est pas toujours un animal, mais c'est toujours un être, un objet pris dans la nature, un arbre, un rocher, une montagne, un fleuve. Outre ces grands fétiches, il y en a de petits très-capricieusement choisis et tout à fait individuels: une pièce de bois jaune ou rouge, une dent d'animal, une arête de poisson, etc. Ou bien ces petits fétiches sont des parties du grand fétiche populaire; ou bien dans un moment d'émotion quelconque, le nègre (les fétichistes sont généralement nègres) lui a attribué une puissance spéciale. Il n'y a encore là aucune croyance à des êtres immatériels, tout est généralement concret et visible. Il y a tout simplement une émotion forte et un raisonnement faux. L'émotion et le raisonnement du nègre adorant un animal dangereux, un fléau quelconque, et l'émotion et le raisonneitient du chien qui, ayant commis une faute et craignant un châtiment, rampe aux pieds de son maître, sont choses parfaitement comparables. L'homme et l'animal raisonnent de la même manière ; chacun d'eux seulement s'agenouille à sa façon.
Mais l'homme ayant plus d'intelligence, plus de mémoire, plus d'imagination, fait au sujet de l'émotion éprouvée un raisonnement un peu plus complexe. Longtemps il garde le sou-
DES BESOINS CÉRÉBRAUX. St.
venir (la la terreur éprouvée, il en craint le retour et cherche les moyens de le prévenir. D'où les oiïrandes, les prières, les idoles faites à Timage de Têlre redouté, s'il s'agit dun être concret et tangible, et il en est toujours ainsi dans le vrai fétichisme. Toute cette psychologie est fort simple, elle ne diffère en rien de celle de l'animal. Ce sont les mêmes facultés, fonctionnant delà même manière, un peu p'iH puissantes seulement chez l'homme. Il n*y a encore là rien pour 1 immatériel, rien même pour le surnaturel, et appli^fué au féti* chisme, le vieux vers tant de fois cité : Primus /.i orbe deos fecit timor (1), est l'expression exacte de la vérité.
La croyance aux génies est un degré supérieur de l'idée religieuse. C'en la transition entre le fétichisme et le polythéisme. Ce n'est pas encore l'immatériel, mais c'est déjà le domaine de l'invisible. Ainsi le Chaldéen, eiïravé en entendant un coup de tonnerre, se le figurait immédiatement comme l'acte d'un être corporel, d'une organisation égale à la sienne ou à celle des êtres qu'il redoutait le plus, seulement d'une étoffe plus éthérée, plus impalpable. Les djinns des musulmans, les péris des Persans, étaient des créations imaginaires analogues. Le génie a du reste les passions, les faiblesses, les infirmités même de l'homme qui l'a inventé; il naît, il meurt quelquefois, il est bon ou mauvais. C'est un homme moins imparfait Ici, comme dans le vrai fétichisme, l'homme tient encore à l'animalité. Or les émotions commmies à l'homme et aux animaux supérieurs s'accompagnent nécessairement de faits psychiques analogues. Le cheval qu'effraye dans une nuit claire l'ombre d'un arbre; le bœuf qui, pendant une éclipse de soleil, menace de ses cornes un invisible ennemi (2), et l'homme qu'un coup de tonnerre fait trembler, sont dans des états psychiques à peu près identiques. Tous trois ont peur; tous font un raisonnement plus ou moins élémentaire ; tous les trois se figurent des êtres qui n'existent pas, des périls qu'ils ont l'habitude de redouter. Mais l'homme garde plus long-
(1) Pétrone, Fragm, V, vers 1.
(2) Arago, Annuaire du Bureau des longitudes^ 1846.
temps le souvenir du danger couru ei de Timage créée à ce sujet par son imagination. Souvent il tâche de représenter cet être Octif par une idole, s*il a pour cela assez d'adresse et d'industrie. Très-généralement il ne tarde pas à confondre le symbole et Tétre symbolisé, et c'est l'idole elle-même, fabriquée de ses mains, qu'il adore et qu'il prie.
« Un ouvrier, dit le prophète Isaïe, coupe des cèdres ou » des chênes rouvres, les choisit parmi les arbres de la forêt, 9 et plante à leur place le pin qui croît à la faveur de la pluie.
A Ces arbres servent à l'homme à faire du feu ; il en prend » et il se chauffe ; il en allume dans son four pour cuire son » pain. Et il en fait aussi des dieux qu'il adore. Et c'est dc- « vaut une sculpture qu'il se prosterne !
» Une partie de l'arbre est consumée par le feu ; avec celle » partie, il a fait cuire sa viande, a préparé son rôti pour se » rassasier ; il s'est chauffé aussi et s'est écrié : Ah I que je » suis bien ! je me sens réchauffé !
» De l'autre pariie, il fait un dieu, une idole devant la- » quelle il se prosterne et qu'il adore, devant laquelle il i> s'écrie : Conserve-moi, car tu es mon dieu (1). »
Voilà l'analyse succincte du premier degré de l'idée religieuse. Les degrés supérieurs s'expliquent et se comprennent aussi facilement. C'est toujours un raisonnement basé sur une impression ou une émotion ; seulement le raisonnement est d'autant plus complexe, d'autant plus juste, d'autant plus large, que l'homme est plus intelligent, et il y a même entre la forme religieuse et la race un rapport intime.
2° Du polythéisme. — Entre le fétichisme, le culte des génies et le polythéisme, il n'y a aucune différence bien tranchée. C'est toujours l'homme surpris, effrayé, quelquefois frappé d'admiration (ce qui est rare dans le fétichisme) en face des phénomènes naturels. Mais ici l'homme est mieux doué; il généralise mieux, ses dieux sont moins multiples; il en change moins, car il entrevoit déjà que la nature est régie par un petit nombre de forces. Seulement ces forces^ il les
(i) Isale, cbap. jlliv, traduction MaUet de GhiUy.
vivifie, il les divinise ; il leur donne un corps, quelquefois un corps d'animal, généralement un corps d*homme, et na* tureliement il les gratiûe de toutes ses passions, de besoins, de désirs analogues aux siens. Ils s*aiment, se haïssent, se jalousent; rbomnie peut les faire varier à volonté par des prières, des sacrifices. En résumé, le polythéisme, c'est Ta* doration des éléments vivifiés, imaginés, figurés par Thomme et le plus souvent à son image. On ne peut pas concevoir encore que les grandes forces naturelles agissent aveuglé* ment, inscîemment et sont inhérentes à la matière. Mais Vhomme confond moins que dans le fétichisme Temblèms et la force représentée. C'est au delà du phénomène perçu qu'il en cherche la cause : cette cause visible ne lui suffit plus ; il tâche de remonter à l'origine première.
Toutes les religions polythéistes peuvent se ramener à ce petit nombre de faits gcnéi^aux , qu'on les observe dans la mer du Sud ou sur le continent Américain, dans la Grèce antique ou chez les Gaulois et les Scandinaves.
Plus la race est civilisée, intelligente, plus son polythéisme se simplifie, plus aussi il s'y mêle d'éléments humains. Le polythéisme grossier et primitif n'est guère que la divinisation des grands corps, des grands phénomènes naturels, des astres, de la terre, de la mer. Mais plus l'homme est Intel* ligent, plus son petit monde intra-cérébral grandit et prend à ses yeux d'importance. Il divinise ses émotions fortes, ses passions. Les remords s'incarnent dans les Euménides; la volupté et la génération deviennent Vénus en Grèce et Freya chez les Scandinaves; l'amour devient Eros ; la fureur guerrière, c'est Mars. On arrive même à diviniser des idées morales : la sagesse devient Minerve en Grèce; en Scandinavie, la ruse devient Loke. Ailleurs les grandes phases de la vie organique sont déifiées. La génération, la nutrition et la mort deviennent dans l'Inde Brahma, Vichnou et Siva. On divinise même des idées vraiment abstraites, intellectuelles, comme le temps. Mais tout cela se mélange. Le Temps — Saturne, siège dans l'Olympe à côté d'Apollon^ soleil. Les deux polythéismes se relient, se confondent. Le dernier s'ob-
S4 DE LA yi£ ET DES BESOINS.
serve surtout chez la race caucasique et on l'explique aussi sans recourir à des facultés spéciales. L'homme arrive même quelquefois, comme en Perse, au dualisme simple. D'un côté, tout ce qui paraît mal; de l'autre, tout ce qui paraît bien: Ahrimau et Ormuzd. Un pas de plus, et le monothéisme apparaît.
3<» Du monothéisme, — Ce n'est qu'une généralisation plus large. L'homme, de plus en plus éclairé et intelligent, éprouve de la difficulté à concilier l'existence simultanée de ses dieux multiples; aussi se rattache-t-il à l'idée d'une cause unique, d'une force créatrice distincte du monde qu'elle régit et a tiré du néant.
Cependant les deux idées d'une création ex nihilo et de l'existence d'un dieu immatériel ne se sont pas présentées tout d'abord dans la conception monothéiste. Suivant des philologues distingués (Cbavée), le premier verset de la Genèse dit : Dieu façonna^ et non Dieu créa le ciel et la terre. L'idée de création de rien n'apparaît guère qu'à l'époque de Constantin.
De même le Jéhovah des Hébreux est concret, matériel, anthropomorphe, comme le prouve toute la Bible.
Selon Proudhon, Jéhovah avait d'abord été le soleil, et ce que l'on a traduit dans la Bible par le mot gloire veut dire le firmament étoile, comparé à un manteau de souverain. Voicl^ suivant lui, comment il faut traduire les versets 5 et 6 du psaume xviii :
« 5. Au fond du ciel est dressée la tente du soleil. Le » voilà comme l'époux qui se lève de sa couche. Comme le 9 héraut d'armes qui part pour un message.
» 6. D'une extrémité du ciel il s'élance
» Et il court à l'autre extrémité,
» Et nul ne peut se dérober à sa flamme. »
En hébreu, suivant le même auteur, le même mot qui signifie âme, vie, veut dire aussi animal et cadavre.
Zi° Du panthéisme, — Ici l'intelligence humaine ne conçoit plus Dieu et la matière comme distincts l'un de l'autre. E)}e conïonà le monde et les forces qui le régissent. La divi-
nité n'est plus qu'un pouvoir intelligent infus dans la matière, et le monde matériel n'est plus que la manifestation nécessaire de la Divinité qui comprend tous les êtres et est noyée dans leur sein, mais sans forme ni limites. C'est plutôt un système philosophique qu'une religion ; aussi, quoique l'on retrouve le panthéisme au fond des dogmes du brahmanisme, ce n'a jamais été la religion des masses.
Telles sont les quatre périodes par lesquelles passe gêné* ralement l'idée religieuse dans l'humanité, mais un des degrés peut manquer. Ainsi le RigVcda nous montre les Aryas k l'état pastoral, groupés en familles, en tribus, adorant les éléments, les phénomènes naturels, l'éther, l'air, le feu, personnifiés sous les noms d'Indra, de Roudra, d'Agni; le ciel et la terre sous ceux de Divaspati et Prithivi : pas de traces encore de la grande trinité indienne : les dieux ne sont pas encore pourvus de généalogie. Ils n'ont pas encore non plus les formes fantastiques sous lesquelles le dévot se les représentera plus tard. Jamais ils n'ont de têtes ou de bras multiples. Le croyant les voit ordinairement sous la forme humaine, et c'est ainsi que les décrit le poëte qui va les chanter de tribu en tribu. Plus tard apparaissent Brahma, Siva, Vichnou, et en même temps, ou peu après, la notion panthéistique, car Tlnde n'a point passé par le monothéisme, qu'Aug. Comte regardait comme une phase nécessaire; et là, après avoir déifié séparément les diverses énergies de la nature, l'homme les a fondues dans une cause unique, une divinité noyée dans le sein de la nature, non créatrice, mais dont toutes les créatures sont des émanations.
Celte rapide analyse de l'idée religieuse et de son évolution nous montre comme origine de toutes les religions l'impression forte, l'émotion ; elle nous montre aussi par quelle transformation lente, l'émotion religieuse devient conception intellectuelle. Au bas de l'échelle nous vovons dominer l'impressionnabilité, qui peu à peu cède le terrain à l'intelligence, et AU sommet l'émotion a presque disparu ; tout est conception intellectuelle, raisonnement puissant, sans que cependant il y ait jamais entre ces éléments divers sépavaLlm c^vci^V^xa.
Certains peuples, certaines races, se sont jusqu'ici arrêtés à Pun des degrés religieux sans le pouvoir franchir. Partout le nègre est ou athée inconscient ou fétichiste. La race jaune, si dépourvue d'impressionnabilité morale, a adopté en masse le système bouddhique dont le fond paraît être Tathéisme; tandis qu'aujourd'hui encore les races américaine et polynésienne en sont toujours au polythéisme le plus grossier.
Ce qui précède doit s'entendre d'une façon très-générale. Quand on dit qu'une race est polythéiste, monothéiste, etc. , on n'entend parler évidemment que de la généralité, car on peut souvent trouver, surtout dans les races supérieures, chez les individus isolément considérés, toutes les formes de l'idée religieuse. Ainsi, la race blanche seule s'est élevée en masse aux grandes conceptions religieuses ; mais aujourd'hui encore on trouverait très-facilement, en France, des athées par impuissance intellectuelle, des fétichistes en grand nombre, et aussi des polythéistes (1).
Cette gradation que nous avons trouvée dans l'évolution des idées religieuses considérées chez l'humanité tout entière, nous la retrouvons très-analogue chez l'individu.
Remontons le fil de nos souvenirs jusqu'à l'aurore de notre vie morale, en oubliant tout ce que nous a dicté l'éducation, et simultanément étudions l'éclosion de l'intelligence chez les enfants de notre race ; cette dernière étude surtout sera fertile en enseignements. Mais, en interrogeant l'enfant, ayons soin de nous faire enfants nous-mêmes, et donnons à notre langage la nuance qui convient. De ces investigations nous tirerons fatalement les conclusions suivantes:
L'enfant, alors qu'il passe de la vie végétative aux premières lueurs de la vie morale, est l'esclave des besoins
(1) Cette étude sur la gradation des idées religieuses dans Tbumanité a déjà été publiée à peu près in extenso dans les Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris (année 4865).
DES fiESOINS CÉRÉBRAUX. S7
ittslinctifs, des imparfaites sensations qu'il commence à éprouver. Il sent et ne raisonne pas. A peine perçoit-il quelques rapports élémentaires, puis il les oublie. Sa mémoire est si courte qu'elle lui est presque inutile, car la sensation meurt aussitôt produite, ne laissant après elle qu'une trace fugitive. L'intelligence nait ; c'est à peine celle de l'animal. La conscience est un crible et l'être est complètement incapable de se replier sur lui-même pour comparer sciemment les sensations, les idées les plus simples. L'enfant est athée, mais athée inconscient. Cependant peu à peu toutes les propriétés et facultés cérébrales germent et s'accentuent L'intelligence grandit et en même temps la parole qui est sa main.
Cet être, vierge encore de préjugés, d'idées plus grandes que lui et imposées par des parents, des maîtres, interrogeons-le, étudions-le aussi sans l'interroger. Déjà il est orné d'un bon nombre de ces instincts que la société stigmatise comme damnables et pervers. Il est gourmand, violent, irascible ou, pour parler plus généralement, il a des besoins nutritifs et sensitifs auxquels il n'a pas même l'idée de résister. Sa courte vue n'embrasse qu'un horizon bien étroit ; comment ne serait-il pas le centre d'un espace qu'il remplit 7 Aussi est-il naïvement et profondément égoïste. Plus tard il saura ce que c'est que la compassion, la charité chrétienne ou païenne ; actuellement il rit en contemplant des douleurs qu'il n'a jamais ressenties et ne comprend pas. C'est avec une candeur et une innocence immaculées qu'il étouffe son oiseau et torture son chien. Il portera joyeusement au mendiant une pièce de monnaie que vous lui donnerez et dont il ne soupçonne pas la valeur, mais ne lui demandez pas ses joujoux. Pour lui, le bien, c'est ce qu'il désire, le mal ce qui le blesse. Un peu plus lard il admettra sans réflexion, avec cette crédulité que rien n'étonne, toutes les distinctions morales qu'il vous plaira de lui imposer ; mais il n'y attache pas d'importance, et c'est pour ne pas vous contrarier.
Il ment sans scrupule et tout naturellement jusqu'au mo« ment où l'éducation lui a inoculé le^ id^es^\XNv^\^\.^\i\\^x^>
isTovayEAu, \
En résumé, Tciifaut, d'abord être purenieut iuslinctif, igQore la morale ei ne se doute pas que les idées du bon, du vrai, du beau, soient nécessaires et innées.
Recommencer la campagne si victorieusement faite par Locke serait au moins inutile. Remarquons seulement après ce philosophe que l'absence totale chez l'enfant d'idées abstraites, de CCS grands principes considérés comme la base de l'être moral, est un fait capital. Chez cette nature virginale que l'éducation n'a ni déflorée, ni déformée, les idées innées, s'il y en avait, devraient resplendir comme des pierreries dans une eau limpide.
Mais poursuivons. L'enfant a déjà endossé le harnais de l'éducation. Il répète docilement son Catéchisme, son Ko* ran, etc. Mais, sans nous arrêter à des mots, tâchons de voir quelles idées représentent dans son entendement ces formules incomprises. Ce Dieu éternel et créateur remplissant le monde et dont il vous énumère les attributs comme un philosophe scolastique, il se le représente sous les traits de son magister ou de son père. Il lui est radicalement impossible de concevoir l'existence d'une entité immatérielle et de comprendre que l'encens de la prière doive brûler en l'honneur d'un être qui pour lui n'est pas, s'il n'est concret et incarné.
Essayez de lui donner une idée de l'immensité sans bornes, de l'espace infini dont le vol rapide de la pensée adulte ne peut heurter les limites. Sa jeune intelligence ne peut concevoir ni même loger une idée si vaste.
Livré à lui-même, il n'aurait point de Dieu avant l'adolescence de la raison et ses premiers dieux seraient ceux qu'adora partout l'humanité bégayante, l'inconnu, le mystérieux, tout ce qui frappe ou épouvante, ce que l'on redoute et ce qu'on admire, l'insecte ou le lion, l'étoile ou le soleil, tout ce qui paraît la cause d'un fait étrange, doux, terrible.
Ce serait un sauvage s'il ne devait parcourir le cycle d'une évolution plus complète. Son Dieu, comme celui du sauvage, est nul ou borné. Sa numération, cet autre critérium intellectuel, s'élève à dix, quinze, vingt ; au delà les mots^ lui manquent aussi bien que les conceptions , et il n'es/t
DES fiBSOINS GÊRÊBRAra. 39
guère sûr que deux et deux fassent quatre avant d'avoir compté.
Ne cherchez pas plus chez l'enfant Tidée du juste que celle de la bonté, que celle de rinûni, etc. Considérez ces petites sociétés temporaires que forment les enfants, c'est l'image des premiers temps de Thumanité, le règne de la force brutale. Pas la plus légère lueur de l'idée du droit
Que le lecteur se reporte maintenant par la pensée aux années de l'adolescence, de la puberté. Jusqu'alors on avait docilement accepté les idées religieuses inoculées par l'éducation, les dogmes les plus inintelligibles. On ne songeait guère à contester, au sujet de choses si peu importantes et affirmées par des maîtres, des parents, des prêtres. Tout à coup se fait la floraison morale et intellectuelle. Notre pensée commence à s'arrêter avec intérêt sur la croyance que Ton nous prêche. Nous ne doutons pas encore ; loin de là, nous croyons avec ferveur, avec passion, car tout ce cortège de merveilleux, de surnaturel, de terrible nous frappe vivement ; et puis tout semble tellement étrange, tellement inexplicable à notre jeune intelligence dans le monde qui nous englobe, que nous accueillons avidement des explications toutes faites et dont le côté poétique séduit notre imagination. Mais comment nous figurons-nous le dieu ou plutôt les dieux du catholicisme 7 Nous les voyons. Ils ont un corps semblable aux nôtres ; ce sont les statues, les imagos pieuses vivifiées; nous les aimons, nous les craignons, nous les invoquons avec terreur. Les démons, sous les formes les plus fantastiques, peuplent nos rêves ; les âmes des morts incarnées aussi et drapées dans leurs suaires, hantent pour nous la nuit et la solitude. A nos yeux tout est vivant, mais nous n'avons pas l'idée d'une essence immatérielle. Nous sommes polythéistes, et nos dieux, comme ceux de la Grèce, sont anthropomorphes; seulement les formes vulgaires ou horribles sous lesquelles, dans notre pays, le catholicisme symbolise ses êtres divins, sont celles que nous voyons dans nos prières et dans nos terreurs.
Mais ce n'est encore là qu'une étape où nous ne sé|puroons pas loogtem/w. Peu i peu notre orgaimxiv^tL tfec&\À^
et par suile inlellcctuelle se développe, activée par le fouet de l'éducation, et je n'entends pas seulement Féducation scolaire, mais les mille sensations, impressions que gravent en nous le milieu social, nos lectures, nos passions naissantes. Bientôt et avec un sentiment de crainte, parfois de ten^ur^ nous sentons défaillir en nous la foi crédule. Des doutes sans cesse renaissants, toujours plus forts viennent solliciter notre entendement. Que faire ? Que croire ? Le monde enchanté qui jusque-là nous avait ou charmés ou terrifiés va s*évattouir. Les dieux ne peuvent être corporels ; ils ne peuvent être multiples. Heureusement les dogmes de la philosophie spirituaiiste sont là devant nous comme un refuge. Un moment tout parait devoir s'accorder. Oui, nous crie de sa grande voix imposante la théologie officielle ; oui, il n'y a qu'un Dieu ; c'est lui, le Jéhovah biblique. Il est incorporel, il est infus dans l'univers sans limites qu'il a créé d'une parole, et cependant il en est distinct, et toutes les perfections, toutes les adorables beautés morales que nous pouvons concevoir, aimer, adorer, ne sont que des reflets de son infinie grandeur, de sa divine perfection.
Beaucoup s'arrêtent là ; quelques-uns vont plus loin. Involontairement, spontanément, ils tendent tous les ressorts de leur intelligence pour lâcher de comprendre cet être qu'on leur dit incompréhensible. Comment concevoir une entité incorporelle, un dieu distinct du monde et cependant remplissant le monde? Comment comprendre la création ex nihilo, un monde aialériel sortant du néant ? Impossible. Et bientôt, le plus souvent à regret, par insensibles degrés, l'homme arrive à brûler ses chères idoles et sa croyance se formule ainsi ! Le monde matériel dont on ne peut concevoir ni la naissance, ni l'anéantissement, est éternel, il est, suivant le vers orphique :
Père, mère, nourrice, soutien de tout ce qui est. riavTwv p.tv au wanfjp, (AYjrifîp, rpocpo; ii Ss tiOyivoç...
(Hymne X.)
Ce monde matériel n'est point inerte; il est vivifié par des
DES BESOINS CÉRÉBRAUX. Ui
propriétés actives inhérentes à ses éléments et qui s'anéantiraient avec eax si un pareil anéantissement était possible.
L'ordre plus ou moins imparfait qui règne dans le monde n'est qu'un équilibre nécessaire entre ces diverses propriétés actives, ces forces si Ton veut, et nullement Touvrage d'une intelligence personnelle agissant en vue de causes Gnales.
La croyance à une âme immatérielle répugne autant à la froide raison que la croyance à un dieu immatériel. Qui dit immatériel dit néant.
On peut, si Ton veut, concevoir l'ensemble des forces qui animent le monde, l'ensemble des intelligences humaines comme des parties d'un grand tout ; et pour ne pas rompre entièrement avec l'antique notion divine, pour éviter l'horrible athéisme, appeler Dieu cet ensemble abstrait qui réellement n'existe que dans les individus, mais ce prétendu dieu est inséparable du monde matériel, et il mourrait avec lui. C'est le panthéisme, tellement voisin du matérialisme qu'il est impossible de tracer la ligne géométrique qui leur sert de limites.
Concluons donc que l'individu nous montre la même évo- Itttion de l'idée religieuse que l'humanité.
L'enfant est d'abord athée inconscient, puis fétichiste. Le jeune homme, d'abord polythéiste, puis facilement monothéiste.
L'adulte passe bien souvent au panthéisme ou à l'athéisme conscient.
En d'autres termes, l'homme qui parcourt le cycle complet part de l'absence de croyance, coïncidant avec l'absence de pensée. Puis l'intelligence s'éveillant, grandissant, enfante des conceptions religieuses qui se succèdent l'une l'autre, de moins en moins grossières, de moins en moins chimériques, pour arriver à la science, la grande, la suprême déesse, cent fois plus belle dans sa réalité nue que tous les dieux chargés de clinquant auxquels l'enfantine imagination de l'humanité a donné naissance.
42 DE ta VIB ST DES BESOINS.