CHAPITRE III
Les plus intéressants à étudier en psychologie. Qu'estce en effet que l'homme pour le psychologue ? Un cerveau nourri et servi par d'autres organes, dont un grand nombre lui obéissent normalement, qui tous subissent son influence indirectement (1).
Ce siège de l'être sentant, de la conscience et aussi des facultés, fonctionne incessamment, comme tous les organes vivants, excepté pendant le sommeil sans rêves et dans certains cas pathologiques. Mais avant d'analyser à notre point de vue les très-importantes fonctions propres au cerveau, voyons si les données générales de l'anatomie pourront nous guider dans la systématisation des faits cérébraux.
i° n est aujourd'hui bien démontré que, dans tout le règne animal, les actes intellectuels, et même d'une façon plus générale les faits de conscience, sont indissolublement liés à l'existence d'un système nerveux, et que leur énergie est nécessairement en rapport avec le plus ou le moins de perfection de ce système. Pas de système nerveux, pas d'actes conscients, pas d'impressions senties.
Partout aussi le système nerveux est constitué par un
(\) C'est la définition de M. de Bonald, légèrement matériallBée.
tissu spécial, dont les cellules et les fibres sont sensiblement les mêmes chez tous les animaux.
De ces deux ordres d'éléments nerveux, les cellules et les fibres, les premières sont les centres d'action, les secondes jouent simplement le rôle de conductrices- Il y a là quelque chose d'analogue à la pile électrique et au fil qui transmet au loin le courant.
Dans tout système nerveux, les fibres partent des cellules ou y arrivent.
2* Ce qui précède s'applique aussi bien aux invertébrés qu'aux vertébrés; mais l'étude des premiers prouve en outre que la condensation des cellules nerveuses en masses considérables, comme la moelle épinière et l'encéphale des animaux supérieurs, n'est pas indispensable aux phénomènes de conscience. Un grand nombre de petits centres reliés par des fibres formant cordons fonctionne d'une manière analogue. Les curieuses expériences de Dugès (1) prouvent qu'alors, notamment
(1) «J'enlève rapidement avec des ciseaux le prothorax ou le protodère de la Mantis religiosa; le tronçon postérieur, resté appuyé sur ses quatre pattes, résiste aux impulsions par lesquelles on cherche à le renverser, se relève et reprend son équilibre, ,si Ton force cette résistance, et en même temps témoigne, par la trépidation des ailes et des élytres, d'un vif sentiment de colère, comme il le faisait, pendant l'intégrité de Tanimal, quand on Tagaçait par des attouchements ou des menaces. Mais ce tronçon postérieur contient une bonne partie de la chaîne des ganglions. On peut poursuivre l'expérience d'une façon plus parlante. Le long corselet (prothorax ou protodère) qu'on a détaché des autres segments, contient un ganglion bilobé qui envoie des nerfs aux bras, ou pattes antérieures armées de crochets puissants (pattes ravisseuses); qu'on en détache encore la tête, et ce segment isolé vivra encore près d'une heure avec son seul ganglion ; il agitera ses longs bras, et saura fort bien les tourner contre les doigts de l'expérimentateur qui tient le tronçon et y imprimer douloureusement leur crochet. Donc, ce seul ganglion thoracique ou dérique sent les doigts qui pressent le segment auquel il appartient, reconnaît le point par lequel il est
chez les insectes, on peut, en sectionnant 'la chaîne nerveuse ganglionnaire en différents points, rompre l'unité du système. Chaque segment vit ensuite sans relation avec les autres, mais il paraît conserver pour son propre compte la faculté de sentir, de se mouvoir volontairement, sciemment, même de s'irriter. Chaque groupe ganglionnaire partiel ainsi formé devient un centre partiel, qui se suffit et possède les principales propriétés et facultés de l'ensemble. Que va dire la métaphysique ? une intelligence qui se coupe à coups de ciseaux!
Pourtant force est bien de faire des réserves. A première vue, l'expérience de Dugès semble décisive ; mais la coordination des mouvements, leur intention apparente, ne prouvent pas nécessairement qu'ils soient conscients. Nombre de mouvements réflexes très-compliqués, mais parfaitement inconscients^ se coordonnent très-bien. On observe quantité de ces mouvements en apparence voulus, même chez les vertébrés, môme chez les mammifères, où pourtant la coalèscence des centres nerveux est bien autrement grande. Un poisson, une grenouille, privés de cerveau exécutent encore des séries de mouvements en apparence combinés. Il en était de même des pigeons, auxquels Flourens avait amputé le cerveau. Enfin des mouvements réflexes coordonnés s'effectuent encore sur un cadavre humain décapité, alors que Ton gratte avec un scalpel la peau de la poitrine, au niveau de l'auréole du mamelon (i).
serré, veut s'en débarrasser et y dirige les membres qu'il anime. » (Dugès. Physiologie comparée, t. I, p. 337).
De môme Leydig reconnaît que les ganglions nerveux des invertébrés sont indépendants du ganglion cérébral, qui est seulement pHmus inter pares {Histologie comparée),
(1) Ch, Hohïn, Journal de physiologie , Paris^ 1869.
tS DE LA VIE ET DES BESOINS.
La moelle épinière semble être une source d'activité nerveuse automatique, un centre nerveux inconscient. Il en peut donc être de même des ganglions nerveux des anthropodes, chez qui, d'ailleurs, la prépondérance du ganglion cérébroïde est bien moins évidente et sûrement beaucoup moins absolue que celle du cerveau des vertébrés (1).
Cependant, même chez les invertébrés, la fusion, la coalescence des ganglions est liée à un plus grand développement intellectuel ; car la larve, la chenille, ont beaucoup plus de ganglions que Tinsecte parfait.
3° De même dans la série des vertébrés, la fusion des centres nerveux est d'autant plus complète, que l'animal est plus parfait, plus intelligent, et chez l'homme, auquel nous revenons, la presque totalité des cellules nerveuses est condensée dans la moelle épinière, le cervelet et le cerveau.
Ces cellules reçoivent deux ordres de fibres, les unes qui les relient à tout l'organisme, les autres qui les relient entre elles. Donc intime solidarité anatomique entre tous les points de l'encéphale, ce qui rend raison du consensus étroit de toutes les facultés et rend compte de la difficulté qu'il y a à les localiser.
Les seuls départements encéphaliques, que l'anatomie comparée et l'embryologie nous autorisent à reconnaître sont : le cervelet, les lobes optiques, les lobes cérébraux et les lobes olfactifs, qui tous se fondent d'autant plus ensemble, que l'animal est plus élevé dans la série ou que l'embryon est plus développé. Or, cette division est d'un bien faible secours à la psychologie analytique, dès que l'on sort des données très-générales.' En effet, si nous demandons à la physiologie quelle est la fonc-
(1) Biologie^ liv. VI, chap. x.
tion dévolue à chacune de ces parties, elle nous répondra :
Que le cervelet préside à la coordination des mouvements volontaires, peut-être au sens voluptueux et à la génération, peut-être au sens auditif. (Dans la série zoologique les lobes cérébelleux sont d'autant plus développés, que l'organe de Touïe est plus parfait.)
Que les lobes optiques sont liés à la vision ;
Les lobes olfactifs à Todorat.
Restent les hémisphères cérébraux, oix il faut loger en masse les faits intellectuels et moraux proprement dits.
4" La forme générale du cerveau, son volume, nous fournissent encore quelques données positives, et Ton peut considérer comme à peu près établies scientifiquement les propositions suivantes :
Dans la grande majorité des cas, il y a relation directe entre le volume du cerveau, ou plutôt des hémisphères, et la puissance intellectuelle. Cependant la quantité n'est qu'un des éléments du problème, et en cela le cerveau ne diffère pas des autres organes ; reste donc rélément vital proprement dit, la qualité, qui paraît en relation avec la notion de tempérament, dont nous parlerons longuement. L'étude de la forme nous apprend encore, qu'au point de vue intellectuel les diverses parties du cerveau n'ont pas la même dignité et que Tintelligence paraît surtout en rapport avec les lobes antérieurs, les lobes frontaux, les seuls d'ailleurs à peu près nettement délimités en anatomie. Dans toute la série des vertébrés et même dans celle des races humaines, on voit ces lobes se développer de plus en plus en redressant le frontal, à mesure que grandit l'intelligence {\), En outre, l'anatomie pathologique, nous enseigne que
(1) La solidification des sutures crâniennes commence par le front chez le noir, par l'occiput chez le blanc (Gratiolet).
généralement les lésions des lobes frontaux troublent plus ou moins Tintelligence et souvent abolissent la parole (troisième circonvolution frontale gauche Dax, Broca, etc.).
Mais chez Thomme et les animaux supérieurs, les centres nerveux sont moins fusionnés qu'ils ne le paraissent au premier abord. La moelle épinière d'ud vertébré peut se sectionner en tronçons, qui continuent à vivre chacun pour leur compte, à exciter et à diriger des mouvements coordonnés, à la seule condition de recevoir toujours une suffisante provision de sang oxygéné. Alors il n'y a plus de vie nerveuse fédérale, mais la vie cantonale persiste encore. C'est quelque chose d'analogue à l'expérience ci-dessus mentionnée de Dugès. Or, chez les vertébrés supérieurs et chez l'homme, tout semble prouver que, des deux parties principales des centres nerveux, l'une, la moelle épinière, est inconsciente et que, seul, le cerveau est l'agent et le théâtre de la vie psychique. Or, avant de scruter les actes cérébraux, il importe de se faire une idée d'ensemble de la disposition des organes qui les engendrent. Sur ce point les récentes recherches du docteur Luys nous seront d'un précieux secours.
On savait de longue date que la moelle épinière et le cerveau étaient constitués élémentairement par des cellules et des fibres, que de l'accumulation des premières résultait la substance nerveuse dite grise, que de la juxtaposition des secondes résultait la substance nerveuse dite blanche, qu'enfin ces deux substances étaient diversement réparties dans les deux portions de l'axe cérébro-spinal, qu'elles étaient centrales dans la moelle et superficielles dans le cerveau, où elles formaient la mince couche de substance grise, qui revêt les digitations sinueuses ou circonvolutions de la sur-
face cérébrale. On n*ignorait pas non plus qu'h la base de chaque moitié, ou hémisphère du cerveau, existaient deux noyaux profonds de substance grise ou cellulaire, appelés Tun couche optique, l'autre corps strié. Mais quels étaient les rapports de continuité de toutes ces parties entre elles et avec les innombrables fibres nerveuses périphériques, les unes sensitives, les autres motrices, qui, plus ou moins dissociées et dispersées à la surface du corps et dans la trame de tous les organes, finissent par se grouper en cordons nerveux rattachés soit à la moelle, soit au cerveau? On n'avait sur tout cela que des données incohérentes et contradictoires. La belle systématisation anatomique du docteur Luys, qui semble exacte au moins dans son ensemble, a mis de Tordre dans ce chaos.
Suivant cet auteur, toutes les fibres sensitives de la moelle épinière, qu'elles aient ou non rencontré sur leur trajet les cellules de ce premier centre, aboutissent d'abord à deux amas de cellules situés, l'un à droite, l'autre à gauche, à la partie inférieure du cerveau, aux couches optiques. Puis, après avoir passé par ce centre secondaire, elles rayonnent vers la surface du cerveau, vers l'écorce grise des circonvolutions. Cette écorce est formée de nombreuses couches de cellules triangulaires, superposées par séries, comme des strates géologiques, ayant toutes leur sommet en haut, et toutes aussi reliées par des traits d'union conducteurs, par des fibres.
Puis, les fibres sensitives, irradiées des couches optiques, traversent de bas en haut toutes ces couches horizontales, pour aboutir aux strates les plus superficielles, formées de cellules analogues par leur volume aux cellules sensitives de la moelle épinière , c'està-dire aux cellules auxquelles aboutissent, dans la
moelle, les fibres sensitives des nerfs périphériques.
Au-dessous de ces couches des petites cellules cérébrales, on trouve des lits superposés de cellules de plus en plus volumineuses, analogues aux cellules dites motrices de la moelle épinière, c'est-à-dire aux cellules, d'où partent, dans la moelle épinière, les fibres motrices des cordons nerveux périphériques.
Ces dernières strates cellulaires de Técorce grise du cerveau émettraient des fibres descendantes, qui toutes convergeraient, dans chaque hémisphère cérébral, vers le corps strié correspondant. Enfin, de chaque corps strié émergeraient d'autres fibres descendantes, qui rencontreraient d'abord, dans la moitié correspondante de la moelle épinière, les fibres motrices de ce centre, puis, de là, rayonneraient dans les cordons et filets nerveux de plus en plus ténus, pour aboutir enfin aux éléments contractiles, aux éléments du tissu musculaire.
Gomme les cellules corticales des deux hémisphères cérébraux sont réunies par des fibres transversales, il en résulte que les hémisphères, les deux couches optiques, les deux corps striés, forment un système complet, dont les différentes parties se lient anatomiquement et physiologiquement. L'homme est-il sain et adulte, alors l'instrument est harmonique et vibre juste; les circonvolutions sont gonflées, épanouies ; leurs sommets s'élèvent également à la surface des hémisphères ; une couche corticale cellulaire, de plusieurs millimètres d'épaisseur, les revêt. Cette couche comprend, d'après M. Luys, de 100 à 120 cellules par millimètre carré. Au contraire, dans la sénilité, la démence, les maladies mentales, les cellules s'altèrent généralement en s'infiltrant de granules graisseux, puis elles se résorbent. Par suite, certaines circonvo-
lutions s'affaissent et s'effondrent. Alors la vie consciente de rindividu s'altère comme son organe. Certaines facultés et propriétés cérébrales, certaines aptitudes disparaissent. Il y a dans Tinstrument psychique des notes fausses ou éteintes.
En résumé, tout système nerveux quelque peu développé, chez les invertébrés aussi bien que chez les vertébrés, se ramène à une partie cellulaire consciente, en relation de continuité avec deux systèmes fibreux, l'un afférent, par où arrive l'excitation sensitive, l'autre efférent, par où se transmet l'incitation motrice. Le schéma d'un tel système serait une cellule consciente munie d'une seule fibre afférente et d'une seule fibre efférente (1).
Ajoutons que la couche corticale formée par les cellules nerveuses du cerveau est plus épaisse dans les régions antérieures du cerveau, qui sont vraisemblablement le quartier général de l'intelligence.
Une cellule nerveuse recevant et émettant une fibre, une sorte de bureau télégraphique entre deux fils, voilà à quoi se réduit l'organe psychique et son mode d'action se conçoit sans peine. Tout ébranlement de la fibre afférente, du nerf périphérique, reliant la cellule consciente au monde extérieur, détermine une vibration moléculaire, une onde inconnue encore dans son essence. Cette onde se propage le long du nerf afférent et gagne la cellule réceptrice, mais avec une vitesse modérée, qui ne semble pas excéder 25 à 30 mètres par seconde. A son tour, la cellule est excitée, ébranlée ; elle entre en activité et réfléchit le long du nerf effé-
(1) Biologie^ liv. VI, chap. ii et chap. vi (2« édition).
rent ou moteur Tonde moléculaire modifiée par elle. Cette onde descendante court le long du nerf moteur jusqu'à la fibre musculaire, qui, sous son influence, se contracte. L'action réflexe a parcouru alors tout son circuit.
Chez certains animaux inférieurs pauvrement organisés, mal différenciés, là où le système nerveux consiste simplement en quelques rares ganglions recevant un petit nombre de fibres, tout se passe automatiquement et insciemment. L'individu est déjà excitable et contractile; il n'est pas encore conscient. La môme chose arrive dans certaines parties du corps détachées de ranimai, quand le système nerveux est trèsfédératif, très-ganglionnaire ; ainsi Tun des suceurs d'un bras de la seiche s'attache encore aux objets mis en contact avec lui, alors qu'il est séparé de l'animal.
Les choses ne se passent pas autrement dans les systèmes nerveux les plus complexes, dans le système nerveux de l'homme par exemple. Là aussi le mouvement musculaire est presque toujours le résultat d'une action réflexe. L'action réflexe inconsciente est même le mode habituel d'activité de certaines parties du système nerveux humain, par exemple du grand sympathique ou système nerveux de la vie viscérale.
Au contraire, dans les cellules corticales du cerveau, qui nous intéressent spécialement, la vie de conscience s'est éveillée. Ce n'est plus silencieusement que la cellule nerveuse réfléchit l'incitation périphérique, elle a conscience du passage de l'onde moléculaire. Dans toute cellule nerveuse, l'acte réflexe laisse une trace plus ou moins durable de son passage ; car un acte réflexe quelconque s'efi'ectue d'autant plus facilement qu'il s'est répété plus souvent et même, chez l'homme, une suffisante réitération de certains actes en abolit la con-
science. Ces actes s'accomplissent alors automatiquement, par pure habitude, insciemment. Une fois troublé, réquilibre moléculaire des cellules nerveuses ne se rétablit pas exactement tel qu'il était précédemment et il en résulte, chez l'homme, la multitude des phénomènes conscients dits psychiques. Quand une excitation périphérique a déterminé, au sein d'une cellule consciente, des sensations ou des impressions de douleur et de plaisir, Tébranlement moléculaire senti ne s'efface pas entièrement, et il se traduit dans la vie de conscience par des souvenirs, des images mentales, que certaines cellules ont en outre la propriété de comparer, de grouper, en un mot, de métamorphoser en notions de rapport, en idées. Nous avons brièvement résumé ailleurs tout ce travail psychique : Tout d'abord, l'action réflexe est absolument inconsciente. Il y a ébranlement des fibres afférentes, excitation des cellules, qui réagissent sur les fibres efférentes. A un degré plus élevé, la cellule nerveuse se sensibilise ; elle a conscience de la vibration de ses molécules; elle éprouve des sensations de tact, de goût, etc., plus ou moins variées et nombreuses, suivant que l'organisme est plus ou moins perfectionné. En même temps, elle a des impressions de douleur et de plaisir. A ce stade, Tôtre conscient est très-inférieur encore; chaque sensation et chaque impression meurent aussitôt qu'elles sont nées ; nul enchaînement des phénomènes conscients, nul lien, nul rapport dans la vie psychique.
Mais tout change, dès que la cellule nerveuse garde l'empreinte de l'acte réflexe, dont elle a été le centre. Elle s'en imprègne en quelque sorte, comme certaines substances phosphorescentes captivent les rayons lumineux, comme une plaque de coUodion préparée
emmagasine les ondes lumineuses (i). A partir de ce moment, les phénomènes conscients s'enchaînent l'un à l'autre; les derniers venus trouvent dans les centres nerveux Técho de ceux qui les ont précédés. Pour parler le langage des psychologues, on peut dire que les facultés naissent. Les traces des sensations et impressions passées deviennent des souvenirs ; il y a de la mémoire. Puis ces souvenirs se disjoignent, se groupent capricieusement, formant des tableaux complexes, fictifs dans l'ensemble, quoique formés d'anciennes sensations et impressions ; il y a de Fimagination. Mais, des impressions persistantes de douleur et de plaisir sont nés les désirs de ressentir les unes, de fuir les autres. L'impressionnabilité, la sensibilité, l'imagination se groupent autour de ces désirs, et sont plus ou moins vivement incitées par eux. Cette coordination des impressions, des sensations, des images en vue d'un but à atteindre devient un raisonnement, et la faculté d'opérer cette coordination est ce que les psychologues ont appelé entendement y intelligence , raison ; de même que le résultat conscient de toute confrontation, toute comparaison, entre elles, des impressions, des sensations, etc., est appelée idée, pensée. Enfin tout désir précédé et accompagné d'un raisonnement, d'une évaluation relative du mobile, devient une volition; d'où la volonté des psychologues.
Mais derrière tout ce labyrinthe de phénomènes psychiques, il y a simplement des actes réflexes, des sensations et des impressions transformées. De plus, tout ce travail mental, dont l'excessive complication chez rhomme a si longtemps défié Tobservation, résulte simplement des propriétés spéciales du tissu nerveux.
(1) J, Luys, Recherches sur le système nerveux, etc., p. 270.
En effet toute sensation s'accompagne d'une élévation de température du nerf et d'un trouble dans son état électrique, d'une oscillation négative du courant nerveux. En outre, elle a besoin, pour s'effectuer, d'un temps très-appréciable, correspond à une élévation de température dans les cellules, qui en sont le siège (1), coïncide avec une suroxydation, une usure de la substance de ces cellules, qui éliminent une plus grande quantité de phosphates, etc. (2). {Biologie, liv. YI, chap. X.)
Quant à la base de tout ce travail cérébral, c'est naturellement le simple jeu de la nutrition des cellules nerveuses. Ces cellules s'usent en fonctionnant; comme tout ce qui vit, elles sont le siège d'une incessante rénovation moléculaire, et leur usure se proportionne à leur travail. Aussi Técorce consciente du cerveau, la substance grise, est-elle environ cinq fois plus vasculaire que la substance blanche, fibreuse et purement conductrice. Tout travail, tout acte psychique répondent à une congestion, à une sorte d'érection de la portion cérébrale en activité. Alors les vaisseaux capillaires, gorgés de sang laissent transsuder à travers leur paroi des sucs nourriciers^ des plasmas liquides, dont s'abreuvent les cellules ; elles y rejettent les molécules usées; elles en attirent des molécules nouvelles. Sans cette perpétuelle irrigation des cellules nerveuses par un sang artériel, vivifiant, oxygéné, il n'y a plus de vie consciente, Psyché s'anéanit.
Nous reviendrons bientôt sur cette alimentation des cellules cérébrales ; mais il ne sera pas inutile auparavant d'énumérer et de classer les propriétés psychiques du
(l) M. Schifî, Archives de physiologie, t. II» 1870, et Lombard^ id., t. II, p. 670.
(1) ByassoD, Thèse, Faculté de médeciDe de Paris, 1868.
42 DE hk VIE ET DES BESOINS.
cerveau. Non pas que nous songions à nous lancer dans la creuse psychologie encore en honneur aujourd'hui ; nous nous garderons bien d'inventer des entités abstraites, des êtres de raison irréductibles Tun à Tautre. Comme les états moléculaires intra-cellulaires, dont ils sont l'expression, tous les faits psychiques ou conscients se tiennent, .s'engrènent, s'engendrent l'un l'autre, se métamorphosent l'un dans l'autre. Sans doute il y a une certaine division du travail. De récentes expériences physiologiques ont paru révéler l'existence dans l'écorce du cerveau d'une localisation par régions, par provinces. En outre on pourrait peut-être, avec le docteur Luys, classer les strates cellulaires de la substance grise cérébrale en trois divisions : une division supérieure composée de petites cellules , qui seraientsensibles, une division inférieure, constituée par de volumineuses cellules. Cette division serait motrice, c'est-à-dire chargée d'ordonner les mouvements, de former des volitions ; enfin la division intermédiaire, formée de cellules moyennes, serait plus spécialement pensante. Mais toutes ces couches stratifiées sont loin d'avoir des frontières bien nettes; elles sont toutes reliées par des fibres ; on passe insensiblement de l'une à l'autre par des nuances graduées.
C'est sous le bénéfice de ces réserves, que nous allons énumérer et classer les divers modes de l'action consciente du cerveau.
ÏII
En se tenant dans la généralité, les faits psychiques sont simples et peu nombreux. Tous sont contenus dans la courte phrase suivante : L'homme sent et pense. Donc deux ordres de faits cérébraux, les uns passifs, les au-
très actifs. J'appelle les pTemievs propriétés, les seconds facultés.
Les propriétés cérébrales comprennent la sensibilité et Vimpressionnabilité, La sensation, résultat ordinaire de l'action du monde extérieur sur les sens spéciaux, a pour caractère d'être en elle-même indifférente, c'est-à-dire de ne causer, au sujet qui l'éprouve, ni peine ni plaisir. Je définis au contraire V impression, tout phénomène passif agréable ou désagréable. L'impression résulte soit du jeu intime de la vie ou des grandes fonctions (malaise pathologique), soit de la surexcitation d'un des nerfs sensitifs spéciaux (douleur d'une blessure, saveur agréable, etc.), soit des relations sociales (joies, terreur, peines morales, etc.), soit même, pour un petit nombre d'hommes , du jeu des facultés intellectuelles (par exemple, la joie du savant poursuivant la solution d'un problème scientifique). D'où la subdivision très-naturelle des impressions en : impressions nutritives, sensitives, affectives et intellectuelles. Si l'impression affective est violente, si elle ébranle tout l'être, elle prend le nom d'émotion. Voilà tout pour les faits cérébraux d'ordre passif. Les faits actifs ne sont guère plus nombreux.
Ainsi, l'homme a la faculté de se déterminer plus ou moins spontanément, librement. Nous reviendrons sur cette question du libre arbitre. Mais enfin, librement ou non, l'homme a la faculté de faire converger avec plus ou moins d'intensité toutes les puissances de son être vers un but donné. Cette faculté, c'est la volonté, que nous dénommons désir, alors qu'elle est évidemment irraisonnée, inéluctable, et passion, quand le désir est tenace et durable.
En outre, l'homme, c'est-à-dire le cerveau humain, garde la trace plus ou moins profonde des faits céré-
braux accomplis, passifs ou actifs, et il peut les évoquer à un moment donne. // a de la mémoire,
11 peut même évoquer, grouper, démembrer, selon sa fantaisie, les traces conservées par la mémoire, et composer des tableaux nuancés, variés de mille manières, ne répondant^ dans leur ensemble, à rien de réellement existant, quoique formés d'anciens souvenirs disjoints et capricieusement assemblés, lia de V imagination.
L'homme enfin a la faculté de comparer des faits divers et de percevoir les mille rapports qui les relient; rapports d'analogie^ de dissemblance, de cause à effet, etc. Cette faculté, c'est 1^ entendement.
Enfin il peut grouper, enchaîner, comparer, peser, juger des séries de rapports perçus par l'entendement, c'est-à-dire raisonner et comprendre ; mais la raison et Vintelligence ainsi conçues ne sont guère que l'entendement considéré dans tous ses modes, dans toute sa puissance.
Je réunis en un tableau ces faits généraux, auxquels peuvent se ramener tous les phénomènes psychiques humains.
Sensibilité . { ^^^^^^^;
P I Sensibilité . { ^^^^^^^^
p II Propriétés ) i nutritive.
g •« \ (faits passifs). S Impression- \ sensitive.
.g en ) / nabilité. ) affective et intellectuelle
5 g p < \ l émotion.
" 3 J / Volonté i Désirs. { Faits
H 21 Facultés f ' ' ' [ Passions. ' affectifs.
< g (faits actifs). \ Mémoire . . Imagination. 1 ^ .^ g i ( Raison ( Faits
g \ [ Entendement.} ^^^^^^^^^^^ ^intellectuels.
Ces faits généraux, étant l'expression fonctionnelle des hémisphères cérébraux, se produisent nécessaire-
ment chez l'homme normalement constitué, et c'est leur tendance à s'accomplir, qui engendre les besoins cérébraux, dont nous pouvons maintenant nous occuper. Or, d'après ce qui précède, nous voyons que la vie cérébrale se manifeste par deux ordres de phénomènes. Mais une analyse générale de la sensibilité serait pour nous un hors-d'œuvre ; nous avons déjà parlé des besoins sensitifs; Timpressionnabilité, propriété si importante, sera examinée dans un chapitre spécial. Reste donc ce qui est relatif aux facultés, qui se classent naturellement en deux groupes. Donc aussi deux groupes de besoins correspondants : besoins affectifs^ besoins intellectueb.
Outre le besoin de penser, l'homme doué d'une bonne organisation cérébrale éprouve encore une foule d'impressions, d'émotions, réactions plus directes du monde extérieur, de la société, sur son organisme. Le besoin intellectuel est, comme nous le verrons, l'attrait qui nous pousse à combiner des idées plus ou moins abstraites. Le besoin affectif est l'impulsion qui nous porte à aimer, à haïr, à admirer, à craindre, etc. Le besoin affectif, que l'on peut subdiviser en rameaux nombreux, variables suivant l'âge, le sexe, l'individu, est plus primordial que le besoin de penser. Il existe, assez énergique, chez tous les hommes et dépend beaucoup moins de l'éducation. L'éducation intellectuelle paraît même l'affaiblir, peut-être parce qu'elle habitue le cerveau à dépenser son activité d'une autre manière.
Tandis que les besoins intellectuels engendrent assez rarement des émotions fortes, les besoins affectifs au contraire sont la cause d'un très-grand nombre d'im-
pressions agréables ou désagréables, mais ordinairement énergiques, suivant qu'ils sont satisfaits ou contrariés. Le besoin affectif peut même se ramener à un besoin d'impressions, d'émotions affectives, groupe de faits cérébraux que nous étudierons plus loin. Les émotions, que j'appelle affectives, sont celles qu'excitent en nous nos relations sociales les plus simples, par exemple la famille, la religion, et j'entends par religion tout cet ensemble d'êtres fictifs, que, presque par toute la terre, l'homme a conçus comme existant en dehors du monde visible et tangible, que partout il a doués de facultés, de passions analogues aux siennes, et qu'en conséquence il a aimés ou exécrés, mais toujours adorés.
Que trouvons-nous au fond de tous ces phénomènes affectifs? Des impressions et des émotions d'une couleur spéciale. Les besoins affectifs se ramènent donc au désir de certaines émotions, qui ne sont liées qu'indirectement aux besoins nutritifs, sensitif?, intellectuels.
La formule des besoins affectifs est nécessairement variable selon l'âge, le sexe, la race, l'éducation, etc. Cependant certaines formes s'observent chez la plupart des hommes : le besoin dedominerses semblables, déprimer, c'est-à-dire l'orgueil ; le besoin d'aimer ses semblables^ amis, enfants, parents, femme (toute idée génésique à part); le besoin d'adorer, d'admirer des êtres abstraits, fruits de l'imagination, et ornés de tout ce qui semble à l'adorateur beau, bon, juste, grand ou terrible, c'està-dire la religion.
Pour certaines personnes, les femmes surtout, la compassion, la pitié, sont un besoin.
Je crois devoir placer ici le besoin de se conserver vivant et sans souffrances, jusqu'ici dénommé instinct de conservation, ce père de l'égoïsme, de la peur, de l'avarice, quoique ce soit plutôt un besoin négatif, au
fond duquel on ne trouve que la crainte d'impressions douloureuses; car le seul fait d'être à Tabri de tout danger ne nous donne pas d'émotions agréables, mais le fait contraire nous en donne d'atroces, qui réagissent sur tout l'être.
Eln général, les besoins affectifs sont plus exigeants dans la jeunesse que dans l'âge adulte, dans l'âge adulte que dans la vieillesse. Beaucoup plus énergiques chez la femme, ils sont le pivot de son existence, et l'empêcheront probablement toujours de lutter avec l'homme dans le champ de l'intelligence.
C'est sur le sol des besoins affectifs, que germent et grandissent la plupart des passions.
Ces besoins ont-ils un siège anatomique particulier dans le cerveau? Cela est encore à démontrer. Cependant, quoique le cerveau ne paraisse faire qu'un tout dont les parties sont solidaires, puisque les cellules nerveuses communiquent entre elles, des faits anatomiques, que j'ai déjà mentionnés, font présumer que les facultés intellectuelles ont leur quartier général dans les lobes cérébraux antérieurs ; on est donc porté à rattacher les faits affectifs proprement dits aux lobes moyens ou postérieurs du cerveau. Sans doute l'union anatomique et physiologique des éléments cérébraux permet à toutes les fonctions de se prêter un mutuel secours, cependant il y a un certain antagonisme entre les besoins affectifs et les besoins intellectuels. En général, ce que l'homme gagne en impressionnabilité affective, il le perd en puissance intellectuelle, et inversement. Portée à sa puissance la plus élevée, l'émotion paralyse à peu près les facultés intellectuelles, et sous l'influence de la terreur, par exemple, le mathématicien le plus habile est incapable de faire une addition. Si l'émotion est modérée, elle engendre alors un désir, qui stimule
rintelligence, mais seulement dans un sens donné. Alors toutes les facultés et propriétés fondamentales du cerveau fonctionnent simultanément.
Le but de ce travail étant d'arriver à l'étude des passions proprement dites, nous devons passer rapidement sur tout ce qui n'est pas absolument inhérent à notre sujet ; aussi, de toutes les formes de besoins affectifs je n'en étudierai qu'une, le besoin d'émotions religieuses, une des formes les plus communes les plus importantes, et dont l'homme ne s'affranchit que lentement^ avec peine et à Taide d'une éducation longue et complète.
E'en gods mast yield — religions take their tarn : 'T was Jove*s — 't is Mahomet's, and other creeds Will rise with other years, tiil man ahall leam Vainly his incense soars, his victlm bleeda.
Poor child of doubt and death — -whose hope is
[built on reeds (1).
Childe Harold, chant II, st. 3.
La tendance à adorer des êtres concrets ou imaginaires, que Ton aime ou que Ton redoute, est une des plus constantes chez l'homme, à quelque race qu'il appartienne. C'est en même temps une manifestation du besoin d'émotions et des besoins intellectuels ; car la tendance naturelle de l'esprit humain à chercher la cause des phénomènes qu'il perçoit y figure comme élément important. En outre, c'est le degré de dévelop-
(1) « Même les dieux succombent. — Les religions se succèdent; c'était celle de Jupiter, — c'est celle de Mahomet^ et d'autres croyances— surgiront avec d'autres années, jusqu'à ce que l'homme sache — que son encens fume, que ses victimes saignent en vain. — Pauvre enfant du doute et de la mort, — dont Tespérance est bâtie sur des roseaux, p
pement intellectuel, qui en détermine rigoureusement la forme.
On a dit avec quelque raison que les religions étaient des paysages parlés; ce sont plutôt des paysages sentis, reflets moraux du milieu dans lequel vit Thomme. Ainsi, comme le dit quelque part M. Renan, la nature exubérante de l'Inde a produit une religion multiforme à métaphysique mobile et compliquée, identifiant Dieu et l'univers, tandis que l'aridité et l'uniformité du désert ont occasionné le monothéisme sémitique. Dieu, cause du monde et distinct de l'univers qu'il a créé.
Indépendamment du milieu, dans lequel vit l'homme, deux faits cérébraux très-importants sont les facteurs de l'idée religieuse ; ce sont Timpressionnabilité et l'intelligence.
Or, l'impressionnabilité étant très-variable suivant l'âge, la race, le sexe, etc., la tendance religieuse varie avec elle et lui est on peut dire proportionnelle. La race blanche, la jeunesse, le sexe féminin, Tignorance, sont les conditions les plus favorables à son développement énergique et complet.
Non moins étroit et nécessaire est le rapport entre la religion et le degré de puissance intellectuelle. Or, le développement de Tiotelligence dépend surtout, et toute individualité à part, de la race et de l'état social. L'Éthiopien, s'il eût vécu dans l'Inde, y aurait éprouvé des impressions autres que celles de l'Hindou, et les aurait traduites par une religion différente. De même un Français instruit et intelligent de nos jours ne peut avoir les idées religieuses du Gaulois à demi barbare, son ancêtre, d'il y a trois mille ans.
Cela posé, la gradation religieuse naturelle paraît être la suivante :
i° Du fétichisme, — L'homme, enfant d'âge ou de
race, éprouve-t-il à la vue d'un être, d'un animal, d'un phénomène naturel , une impression , une émotion forte, admiration ou terreur, plus ordinairement terreur, il en garde longtemps la mémoire. L'être qui lui a donné cette émotion, il le considère comme beaucoup plus puissant que lui; il s'humilie devant lui, c'est-à-dire l'adore; il lui offre des présents, des sacrifices intéressés ; *en un mot, il le divinise; et comme en raison de sa faiblesse et de son ignorance extrêmes, il est surpris ou terrifié par une foule d'êtres, de phénomènes naturels, son panthéon se peuple sans cesse d'êtres chéris ou abhorrés. L'exemple suivant fait bien voir et comprendre comment se forment ces grossières idées. C'est un des premiers missionnaires à la Nouvelle-Calédonie, le père Rougeyron, qui le raconte. Pour se protéger contre les rapines des naturels, les missionnaires avaient fait venir d'Europe un chien bouledogue ; or, la Nouvelle-Calédonie étant complètement dépourvue de quadrupèdes mammifères, l'animal sembla aux Néo-Calédoniens un être prodigieux. 11 leur inspira une terreur profonde, et, raisonnant avec la logique élémentaire du sauvage, ils résolurent de se concilier, si possible, cet être dangereux et supérieur. Aussi un jour lui envoyèrent-ils une députation chargée de lui offrir des fruits, des ignames et de lui faire un long discours, dans lequel on sollicitait son amitié et Ton vantait sa puissance. C'est sans doute par un procédé analogue, que nombre de peuples anciens et modernes sont arrivés à l'adoration des animaux. Le serpent de l'Ouiddah, le lézard de Bénin, le vautour de TAshantee, le loup des prairies américaines, qu'adorent encore, selon l'abbé Domenech, les Selischs et les Sahaptins, les animaux sacrés de l'antique Egypte, etc., ont été déifiés de cette façon.
Le fétiche n'est pas toujours un animal, mais c'est toujours un être, un objet pris dans la nature, un arbre, un rocher, une montagne, un fleuve. Outre ces grands fétiches, il y en a de petits très-capricieusement choisis et tout à fait individuels : une pièce de bois jaune ou rouge, une dent d'animal, une arête de poisson, etc. Ou bien ces petits fétiches sont des parties du grand fétiche populaire ; ou bien dans un moment d'émotion quelconque, le nègre (les fétichistes sont généralement nègres) lui a attribué une puissance spéciale. Il n'y a encore là aucune croyance à des êtres immatériels, tout est généralement concret et visible. Il y a tout simplement une émotion forte et un raisonnement faux. L'émotion et le raisonnement du nègre adorant un animal dangereux, un fléau quelconque, et Témotion et le raisonnement du chien, qui, ayant commis une faute et craignant un châtiment, rampe aux pieds de son mdtre, sont choses parfaitement comparables. L'homme et ranimai raisonnent de la même manière ; chacun d'eux seulement s'agenouille à sa façon.
Mais rhomme ayant plus d'intelligence, plus de mémoire, plus d'imagination, fait au sujet de l'émotion éprouvée un raisonnement un peu plus complexe. Longtemps il garde le souvenir de la terreur éprouvée, il en craint le retour et cherche les moyens de le prévenir. D'où les offrandes, les prières, les idoles faites à l'image de l'être redouté, s'il s'agit d'un être concret et tangible, et il en est toujours ainsi dans le vrai fétichisme. Toute cette psychologie est fort simple ; elle ne diflière en rien de celle de l'animal . Ce sont les mêmes facultés, fonctionnant de la même manière, un peu plus puissantes seulement chez l'homme. Il n'y a encore là rien pour l'immatériel, rien même pour le surnaturel, et appliqué au fétichisme, le vieux vers tant
de fois cité : Pfnmus in orbe deos fecit tiniùr (1), est Texpression exacte de la vérité.
La croyance aux génies est un degré supérieur de ridée religieuse. C'est la transition entre le fétichisme et le polythéisme. Ce n'est pas encore Timmatériel, mais c'est déjà le domaine de l'invisible. Ainsi le Chaldéen, effrayé en entendant un coup de tonnerre , se le figurait immédiatement comme l'acte d'un être corporel, d'une organisation égale à la sienne ou à celle des êtres qu'il redoutait le plus, seulement d'une étoffe plus éthérée, plus impalpable*. Les djinns des musulmans, les péris des Persans, étaient des créations imaginaires analogues. Le génie a du reste les passions, les faiblesses, les infirmités même de l'homme qui l'a inventé ; il naît, il meurt quelquefois, il est bon ou mauvais. C'est un homme moins imparfait. Ici, comme dans le vrai fétichisme, l'homme tient encore à l'animalité. Or les émotions communes à l'homme et aux animaux supérieurs s'accompagnent nécessairement de faits psychiques analogues. Le cheval qu'effraye dans une nuit claire l'ombre d'un arbre , le bœuf qui, pendant une éclipse de soleil, menace de ses cornes un invisible ennemi (2), et l'homme qu'un coup de tonnerre fait trembler, sont dans des états psychiques à peu près identiques. Tous trois ont peur ; tous font un raisonnement plus ou moins élémentaire ; tous les trois se figurent des êtres qui n'existent pas, des périls qu'ils ont l'habitude de redouter. Mais l'homme garde plus longtemps le souvenir du danger couru et de l'image créée à ce sujet par son imagination. Souvent il tâche de représenter cet être fictif par une idole, s'il a pour
(1) Pétrone, Fragm., V, vers i .
(2) Arago, Annuaire du bureau des longitudes, 1846.
cela assez d'adresse et d'industrie. Très-généralement il ne tarde pas à confondre le symbole et l'être symbolisé, et c'est l'idole elle-même, fabriquée de ses mains, qu'il adore et qu'il prie.
« Un ouvrier, dit le prophète Isaïe, coupe des cèdres ou des chênes rouvres, les choisit parmi les arbres de la forêt, et plante à leur place le pin qui croît à la faveur de la pluie.
a Ces arbres servent à l'homme à faire du feu; il en prend et il se chauffe ; il en allume dans son four pour cuire son pain. Et il en fait aussi des dieux qu'il adore. Et c'est devant une sculpture qu'il se prosterne !
(( Une partie de Tarbre est consumée par le feu ; avec cette partie, il fait cuire sa viande, a préparé son rôti pour se rassasier; il s'est chauffé aussi et s'est écrié : Ah ! que je suis bien ! je me sens réchauffé !
« De l'autre partie, il fait un dieu, une idole devant laquelle il se prosterne et qu'il adore, devant laquelle il s'écrie *: Conserve-moi, car tu es mon dieu (1). »
Voilà l'analyse succincte du premier degré de l'idée religieuse. Les degrés supérieurs s'expliquent et se comprennent aussi facilement. C'est toujours un raisonnement basé sur une impression ou une émotion ; seulement le raisonnement est d'autant plus complexe, d'autant plus juste, d'autant plus large, que l'homme est plus intelligent, et il y a même entre la forme religieuse et la race un rapport intime.
2" Du polythéisme. — Entre le fétichisme, le culte des génies et le polythéisme,*il n'y a aucune différence bien tranchée. C'est toujours l'homme surpris, efiTrayé, quelquefois frappé d'admiration (ce qui est rare dans le fétichisme) en face des phénomènes naturels. Mais ici
(1) Isale, chap. xlvi, traductîoD Mallet de Ghilly.
l'homme est mieux doué ; il généralise mieux ; ses dieux sont moins multiples ; il en change moins, car il entrevoit déjà que la nature est régie par un petit nombre de forces. Seulement ces forces, il les vivifie, il les divinise; il leur donne un corps, quelquefois un corps d'animal, généralement un corps d'homme, et naturellement il les gratifie de toutes ses passions, de besoins, de désirs analogues aux siens. Ils s^aiment, se haïssent, se jalousent ; l'homme peut les faire varier à volonté par des prières , des sacrifices. En résumé , le polythéisme, c'est l'adoration des éléments vivifiés, imaginés, figurés par l'homme et le plus souvent à son image. On ne peut pas concevoir encore que les grandes forces naturelles agissent aveuglément, insciemment et sont inhérentes à la matière. Mais l'homme confond moins que dans le fétichisme l'emblème et la force représentée. C'est au-delà du phénomène perçu qu'il en cherche la cause : cette cause visible ne lui suffit plus ; il tâche de remonter à l'origine première.
Toutes les religions polythéistes peuvent se ramener à ce petit nombre de faits généraux, qu'on les observe dans la mer du Sud ou sur le continent Américain, dans la Grèce antique ou chez les Gaulois et les Scandinaves.
Plus la race est civilisée, intelligente, plus son polythéime se simplifie, plus aussi il s'y mêle d'éléments humains. Le polythéisme grossier et primitif n'est guère que la divinisation des grands corps, des grands phénomènes naturels, des astres,' de la terre, de la mer. Mais plus l'homme est intelligent, plus son petit monde intra-cérébral grandit et prend à ses yeux d'importance. Il divipise ses émotions fortes, ses passions. Les remords s'incarnent dans les Euménides ; la volupté et la génération deviennent Vénus en Grèce et Freya chez
les Scandinaves; Tamour devient Eros ; la fureur guerrière, c'est Mars. On arrive même à déifier des idées morales : la sagesse s'appelle Minerve en Grèce ; en Scandinavie, la ruse se personnifie dans Loke. Ailleurs les grandes phases de la vie organique sont divinisées. La génération , la nutrition et la mort se transforment dans l'Inde en Brahma, Yichnou et Siva. On adore même des idées vraiment abstraites, intellectuelles, comme le temps. Mais tout cela se mélange. Le Temps — Saturne , siège dans TOlympe à côté d'Apollon — soleil. Les deux polythéismes se relient, se confondent. Le dernier s'observe surtout chez la race caucasique et on l'explique facilement sans recourir à des facultés spéciales. L'homme arrive même quelquefois, comme en Perse, au dualisme simple. D'un côté, tout ce qui paraît mal; de l'autre, tout ce qui paraît bien : Ahriman et Ormuzd. Un pas de plus, et le monothéisme apparaît.
3® Du monothéisme, —Ce n'est qu'une généralisation plus large. L'homme, de plus en plus éclairé et intelligent, éprouve de la difficulté à concilier l'existence simultanée de ses dieux multiples ; aussi se rattache-t-il à l'idée d'une cause unique, d'une force créatrice distincte du monde qu'elle régit et a tiré du néant.
Cependant les deux idées d'une création ex nihih et de l'existence d'un dieu immatériel ne se sont pas présentées tout d'abord dans la conception monothéiste. Suivant des philologues distingués (Chavée), le premier verset;de la Genèse dit : Dieu façonna^ et non Dieu créa le ciel et la terre. L'idée de création de rien n'apparaît guère qu'à l'époque de Constantin.
De môme le Jéhovah des Hébreux est concret, matériel, anthropomorphe, comme le prouve toute la Bible.
Selon Proudhon, Jéhovah avait d'abord été le soleil, et ce que l'on a traduit dans la Bible par le mot gloire
veut dire le firmament étoile, comparé à un manteau de souverain. Voici, suivant lui, comment il faut traduire les versets 5 et 6 du psaume xvm :
« 5. Au fond du ciel est dressée la tente dyxsoleïL Le voilà comme Tépoux qui se lève de sa couche. Comme le héraut d'armes qui part pour un message.
« 6. D'une extrémité du ciel il s'élance
« Et il court àTautre extrémité,
u Et nul ne peut se dérober à sa flamme. »
En hébreu, suivant le même auteur, le même mot qui signifie âme, vie, veut dire aussi animal et cadavre.
Cette identification première du Jéhovah biblique et du soleil résulte aussi de travaux plus récents et plus autorisés. Au temps de la sortie d'Egypte et même à l'époque des juges, les Hébreux adoraient le feu, parfois comme emblème du soleil, parfois comme dieu lui-même. Les Elohim, dont il est tant parlé dans la Bible, sont des dieux inférieurs, les premiers dieux des Beni-Israël et, plus tard, ils devinrent les anges de Jéhovah, qui, dans le principe, fut une divinité toute locale. Chez les Hébreux, comme ailleurs, le monothéisme n'a pas été la religion primitive (i) .
4° Du panthéisme. — Ici Tintelligence humaine ne conçoit plus Dieu et la matière comme distincts Tun de l'autre. Elle confond le monde et les forces qui le régissent. La Divinité n'est plus qu'un pouvoir intelligent, infus dans la matière, et le monde matériel n'est plus que la manifestation nécessaire de la Divinité, qui comprend tous les êtres et est noyée dans leur sein, mais sans forme ni limites. C'est plutôt un système philosophique qu'une religion ; aussi, quoique l'on retrouve
(1) J. Soury, Études historiques sur les religions^ les arts ^ la civilisation, Paris, 1877.
le panthéisme au fond des dogmes du brahmanisme, ce n'a jamais été la religion des masses.
Telles sont les quatre périodes par lesquelles passe généralement l'idée religieuse dans l'humanité, mais un des degrés peut manquer. Ainsi le Rig-Véda nous montre les Aryas à Tétat pastoral, groupés en familles, en tribus, adorant les éléments, les phénomènes naturels, réther, l'air, le feu, personnifiés sous les noms d'Indra, de Roudra, d'Agni; le ciel et la terre sous ceux de Divaspati et Prithivi ; pas de traces encore de la grande trinité indienne : les dieux ne sont pas encore pourvus de généalogie: Ils n'ont pas encore non plus les formes fantastiques, sous lesquelles le dévot se les représentera plus tard. Jamais ils n'ont de tètes ou de bras multiples. Le croyant les voit ordinairement sous la forme humaine, et c'est ainsi que les décrit le poôte qui va les chanter de tribu en tribu. Plus tard apparaissent Brahma, Siva, Yichnou, et en même temps, ou peu après, la notion panthéistique ; car l'Inde n'a point passé par le monothéisme, qu'Aug. Comte regardait comme une phase nécessaire ; et là, après avoir déifié séparément les diverses énergies de la nature, rhomme les a fondues dans une cause unique, une divinité noyée dans le sein de la nature, non créatrice, mais dont toutes les créatures sont des émanations.
Cette rapide analyse de Tidée religieuse et de son évolution nous montre comme origine de toutes les religions l'impression forte, Témotion ; elle nous montre aussi par quelle transformation lente, Témotion religieuse devient conception intellectuelle. 'Au bas de réchelle, nous voyons dominer l'impressionnabilité , qui peu à peu cède le terrain à Tintelligence, et au sommet l'émiotion a presque disparu; tout est con-
ception intellectuelle, raisonnement puissant, sans que cependant il y ait jamais entre ces éléments divers séparation complète.
Certains peuples, certaines races, se sont jusqu'ici arrêtés à l'un des degrés religieux sans le pouvoir franchir. Partout le nègre est ou athée inconscient ou fétichiste. La race jaune, si dépourvue d'impressionnabilité affective, a adopté en masse le système bouddhique, dont le fond paraît être l'athéisme ; tandis qu'aujourd'hui encore les races américaine et polynésienne en sont toujours au polythéisme le plus grossier.
Ce qui précède doit s'entendre d'une façon très-générale. Quand on dit qu'une race est polythéiste, monothéiste, etc., on n'entend parler évidemment que de la généralité, car on peut souvent trouver, surtout dans les races supérieures, chez les individus isolément considérés, toutes les formes de l'idée religieuse. Ainsi, la race blanche seule s'est élevée en masse aux grandes conceptions religieuses; mais aujourd'hui encore on trouverait très-facilement, en France, des athées />ar impuissance intellectuelle, des fétichistes en grand nombre, et aussi des polythéistes (1).
Cette gradation, que nous avons trouvée dans l'évolution des idées religieuses considérées chez l'humanité tout entière, nous la retrouvons très-analogue chez l'individu.
Yl
Remontons le fil de nos souvenirs jusqu'à l'aurore de notre vie morale, en oubliant tout ce que nous a dicté
(1) Cette étude sur la gradation des idées religieuses dans l'humanité a déjà été publiée à peu près in extenso dans les Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris (année 1863).
réducation, et simultaDément étudions Téclosion de l'intelligence chez les enfants de notre race ; cette dernière étude surtout sera fertile en enseignements. Mais, en interrogeant Tenfant, ayons soin de nous faire enfants nous-mêmes, et donnons à notre langage la nuance qui convient. De ces investigations nous tirerons fatalement les conclusions suivantes :
L'enfant, alors qu'il passe de la vie végétative et sensitive aux premières lueurs de la vie afiTective, est Tesclave des besoins instinctifs, des imparfaites sensations qu'il commence à éprouver. Il sent et ne raisonne pas. A peine perçoit-il quelques rapports élémentaires, puisil les oublie. Sa mémoire est si courte, qu'elle lui est presque inutile ; car la sensation meurt aussitôt produite, ne laissant après elle qu'une trace fugitive. L'intelligence naît ; c'est à peine celle de Tanimal. La conscience est un crible et l'être est complètement incapable de se replier sur lui-même pour comparer sciemment les sensations, les idées les plus simples. L'enfant est athée, mais athée inconscient. Cependant peu à peu toutes les propriétés et facultés cérébrales germent et s'accentuent. L'intelligence grandit et en même temps la parole, qui est sa main.
Cet être, vierge encore de préjugés, d'idées plus grandes que lui et imposées par des parents, des maîtres, interrogeons-le, étudions-le aussi sans l'interroger. Déjà il est orné d'un bon nombre de ces instincts, que la société stigmatise à bon droit comme damnables et pervers. 11 est gourmand, violent, irascible ou, poqr parler plus généralement, il a des besoins nutritifs et sensitifs, auxquels il n'a pas même ridée de résister. Sa courte vueïi'embrasse qu'un horizon bien étroit; comment ne serait-il pas le centre d'un espace qu'il remplit? Aussi est-il naïvement et
profondément égoïste. Plus tard il saura ce que c'est que la compassion, la charité chrétienne ou païenne ; actuellement il rit en contemplant des douleurs, qu'il n'a jamais ressenties et ne comprend pas. C'est avec une candeur et une innocence immaculées, qu'il étouffe son oiseau et torture son chien. Il portera joyeusement au mendiant une pièce de monnaie, que vous lui donnerez et dont il ne soupçonne pas la valeur, mais ne lui demandez pas ses joujoux. Pour lui, le bien, c'est ce qu'il désire, lé mal ce qui le blesse. Un peu plus tard il admettra sans réflexion, avec cette crédulité que rien n'étonne, toutes les distinctions morales, qu'il vous plaira de lui imposer; mais il n'y attache pas d'importance, et c'est pour ne pas vous contrarier.
11 ment sans scrupule et tout naturellement jusqu'au moment où l'éducation lui a inoculé les idées du vrai et du juste ou a développé en lui les tendances morales héréditaires.
En résumé, l'enfant, d'abord être purement instinctif, ignore la morale et ne se doute pas que les idées du bon, du vrai, du beau, soient nécessaires et innées.
Recommencer la campagne si victorieusement faite par Locke serait au moins inutile. Remarquons seulement, après ce philosophe, que l'absence totale chez l'enfant de ces idées abstraites, de ces grands principes considérés comme la base de l'être moral, est un fait capital. Chez cette nature virginale, que l'éducation n'a ni déflorée ni déformée, les idées innées, s'il y en avait, devraient resplendir comme des pierreries dans une eau limpide.
Mais poursuivons. L'enfant a déjà endossé le harnais de l'éducation. Il répète docilement son Catéchisme,
son Koran, etc. Mais, sans nous arrêter à des mots, tâchons de voir quelles idées représentent dans son entendement ces formules incomprises. Ce Dieu éternel et créateur, remplissant le monde et dont il vous énumère les attributs comme un philosophe scolastique, il se le représente sous les traits de son magister ou de son père. Il lui est radicalement impossible de concevoir Texistence d'une entité immatérielle et de comprendre que l'encens de la prière doive brûler en rhonneur d'un être, qui pour lui n'est pas, s'il n'est concret et incamé.
Essayez de lui donner une idée de l'immensité sans bornes, de l'espace infini, dont le vol rapide de la pensée adulte ne peut heurter les limites. Sa jeune intelligence ne peut concevoir ni même loger une idée si vaste.
Livré à lui-même, il n'aurait point de Dieu avant l'adolescence de la raison et ses premiers dieux seraient ceux qu'adora partout l'humanité bégayante, l'inconnu, le mystérieux, tout ce qui frappe ou épouvante, ce que l'on redoute et ce qu'on admire, l'insecte ou le lion, l'étoile ou le soleil, tout ce qui paraît la cause d'un fait étrange, doux, terrible, etc.
Ce serait un sauvage, s'il ne devait parcourir le cycle d'une évolution plus complète. Son Dieu, comme celui du sauvage, est nul ou borné. Sa numération, cet autre critérium intellectuel, s'élève à dix, quinze, vingt; au delà les mots lui manquent aussi bien que les conceptions, et il n'est guère sûr que deux et deux fassent quatre avant d'avoir compté.
Ne cherchez pas plus, chez l'enfant, l'idée du juste que celle de la bonté, que celle de l'infini, etc. Considérez ces petites sociétés temporaires, que forment les enfants ; c'est l'image des premiers temps de l'huma-
nité, le règne de la force brutale. Pas la plus légère lueur de l'idée du droit.
Que le lecteur se reporte maintenant par la pensée aux années de Tadolescence, de la puberté. Jusqu'alors, on avait docilement accepté les idées religieuses inoculées par l'éducation, les dogmes les plus inintelligibles. On ne songeait guère à contester, au sujet de choses si peu importantes et affirmées par des maîtres, des parents, des prêtres. Tout à coup se fait la floraison morale et intellectuelle. Notre pensée commence à s'arrêter avec intérêt sur la croyance que Ton nous prêche. Nous ne doutons pas encore ; loin de là, nous croyons avec ferveur, avec passion ; car tout ce cortège de merveilleux, de surnaturel, de terrible nous frappe vivement ; et puis tout semble tellement étrange, tellement inexplicable à notre jeune intelligence dans le monde qui nous englobe, que nous accueillons avidement des explications toutes faites et dont le côté poétique séduit notre imagination. Mais comment nous figurons-nous le dieu ou plutôt les dieux du catholicisme? Nous les voyons. Ils ont un corps semblable aux nôtres ; ce sont les statues, les images pieuses vivifiées ; nous les aimons, nous les craignons, nous les invoquons avec terreur. Les démons, sous les formes les plus fantastiques, peuplent nos rêves ; les âmes des morts incarnées aussi et drapées dans leurs suaires, hantent pour nous la nuit et ]a solitude. A nos yeux tout est vivant, mais nous n'avons pas l'idée d'une essence immatérielle. Nous sommes polythéistes, et nos dieux, comme ceux de la Grèce, sont anthropomorphes ; seulement les formes vulgaires ou horribles, sous lesquelles, dans notre pays, le catholicisme symbolise ses êtres divins, sont celles que nous voyons dans nos prières et dans nos terreurs.
Mais ce n'est encore là qu'une étape où nous ne séjournons pas longtemps. Peu à peu notre organisation cérébrale et par suite intellectuelle se développe, activée par le fouet de l'éducation, et je n'entends pas seulement l'éducation scolaire, mais les mille sensations, impressions, que gravent en nous le milieu social, nos lectures, nos passions naissantes. Bientôt et avec un sentiment de crainte, parfois de terreur, nous sentons défaillir en nous la foi crédule. Des doutes sans cesse renaissants, toujours plus forts, viennent solliciter notre entendement. Que faire? Que croire? Le monde enchanté, qui jusque-là nous avait ou charmés ou terrifiés, va s'évanouir. Les dieux ne peuvent être corporels ; ils ne peuvent être multiples. Heureusement les dogmes de la philosophie spiritualiste sont là devant nous comme un refuge. Un moment tout paraît devoir s'accorder. Oui, nous crie de sa grande voix imposante la théologie officielle ; oui, il n'y a qu'un Dieu ; c'est Lui, le Jéhovah biblique. 11 est incorporel, i] est infus dans l'univers sans limites, qu'il a créé d'une parole, et cependant il en est distinct, et toutes les perfections, toutes les adorables beautés morales, que nous pouvons concevoir, aimer, adorer, ne sont que des reflets de son infinie grandeur, de sa divine perfection.
Beaucoup s'arrêtent là ; quelques-uns vont plus loin. Involontairement, spontanément, ils tendent tous les ressorts de leur intelligence pour tâcher de comprendre cet être, qu'on leur dit incompréhensible. Comment concevoir une entité incorporelle, un dieu distinct du monde et cependant remplissant le monde? Comment comprendre la création ex nîhilo, un monde matériel sortant du néant? Impossible. Et bientôt, le plus souvent à regret, par insensibles degrés, l'homme
arrive à brûler ses chères et dernières idoles ; alors sa croyance se formule ainsi ! Le monde matériel, dont on ne peut concevoir ni la naissance, ni l'anéantissement, est éternel, il est, suivant le vers orphique :
Père» mère, nourrice, soutien de tout ce qui est.
nXVTÛV (1.6V oÙffATTip^ piaTVip^ TpO^O; 71 ^è TlOlQ^b;...
(Hymne X.)
Ce monde matériel n'est point inerte ; il est vivifié par des propriétés actives, inhérentes à ses éléments et qui s'anéantiraient avec eux si un pareil anéantissement était possible.
L'ordre plus ou moins imparfait qui règne dans le monde n'est qu'un équilibre nécessaire entre ces diverses propriétés actives, ces forces, si Ton veut, et nullement l'ouvrage d'une intelligence personnelle agissant en vue de causes finales.
La croyance à une âme immatérielle répugne autant à la froide raison que la croyance à un dieu immatériel. Qui dit immatériel dit néant.
On peut, si Ton veut, concevoir l'ensemble des forces qui animent le monde, l'ensemble des intelligences humaines comme des parties d'un grand tout ; et pour ne pas rompre entièrement avec l'antique notion divine, pour éviter l'horrible athéisme, appeler Dieu cet ensemble abstrait, qui réellement n'existe que dans les individus, mais ce prétendu dieu est inséparable du monde matériel, et il mourrait avec lui. C'est le panthéisme, tellement voisin du matérialisme qu'il est impossible de tracer la ligne géométrique, qui leur sert de limites.
Concluons donc que l'individu nous montre la même évolution de l'idée religieuse que l'humanité.
L'enfant est d'abord athée inconscient, puis féti-
chiste. Le jeune homme est d'abord polythéiste, puis facilement monothéiste.
L'adulte passe bien souvent au panthéisme ou à Tathéisme conscient.
En d'autres termes, Thomme, qui parcourt le cycle complet, part de Tabsence de croyance, coïncidant avec l'absence de pensée. Puis l'intelligence s'éveillant, grandissant, enfante des conceptions religieuses, qui se succèdent l'une Tautre, de moins en moins grossières, de moins en moins chimériques, pour arriver à la Science, la grande, la suprême déesse, cent fois plus belle dans sa réalité nue que tous les dieux chargés de clinquant, auxquels l'enfantine imagination de l'humanité a donné naissance.
Les besoins intellectuels consistent dansil'impulsion instinctive plus ou moins fortement sentie, qui nous porte à exercer nos facultés, à combiner des idées. Aux besoins sont toujours liées des impressions correspondantes. Ici elles sont assez faibles. Ce sera Vennui\ si le besoin n'est pas satisfait; ce sera une joie paisible, un certain degré d'excitation générale dans le cas contraire.
Notons que le travail intellectuel, résultat du besoin, s'accompagne ordinairement d'un afflux de sang vers la face et le cerveau, d'un éclat particulier des yeux, le tout avec oubli momentané des autres besoins. Mais le cerveau, comme tous les autres organes, est intermittent, relativement à ses fonctions intellectuelles. Au bout d'un temps variable suivant les individus, quand les organes cérébraux de l'intelligence ont dépensé toute la dose d'activité, dont ils pouvaient dispo-
ser,ils deviennent à peu près incapables, et Ton éprouve une impression de fatigue, d'hébétude, d'impuissance intellectuelle.
Tant que les préjugés métaphysiques seront à la mode, il ne sera pas inutile de répéter sur tous les tons, que les phénomènes intellectuels et moraux sont l'expression consciente de tout un travail physiologique.
En effet, l'on sait maintenant, à n'en pas douter, que tout phénomène psychique ou conscient répond à une congestion sanguine de telle ou telle région de Técorce grise du cerveau. Les faits probants sont déjà nombreux. Durham et Cl. Bernard ont démontré expérimentalement, en pratiquant des orifices à travers les os du crâne, que le sommeil correspond à une anémie cérébrale (i). Blumenbach avait déjà constaté, dans un cas de plaie de tête, que le cerveau ^'affaissait pendant le sommeil, tandis que le réveil était marqué par un afflux sanguin (2). Dans un cas analogue, Gardwel a vu le cerveau saillir au-dessus de la perforation, pendant le sommeil avec rêve, et rester immobile dans la boite crânienne, quand le sommeil était paisible et sans rêves. Pierquin a aussi publié une observation du même genre : « Une femme avait perdu, par suite d'une affection syphilitique, une large portion du cuir chevelu, des os du crâne et de la dure-mère. La portion correspondante du cerveau se voyait à nu. Quand son sommeil n'avait pas de songes, le cerveau était immobile et demeurait dans sa boîte osseuse; mais, lorsqu'il était agité par des rêves, le cerveau, turgescent, faisait saillie hors du crâne. Cette turgescence était évidem-
(1) Durham, Guy*s Hospitah Reports^ 1860; Cl.Bernard, Leçons sur les anesthésiques, 1875.
(2) Archives générales de médecine, 1861.
ment, dans ce cas, le résultat d'une excitation vasculaire (I). » Enfin, les curieuses observations du professeur Mosso (de Turin) ont confirmé tous ces faits (2). A Taide d'un ingénieux appareil, que nous avons décrit ailleurs, en proposant de l'appeler un psychomètre (3), il a établi expérimentalement que tout travail cérébral répond à une congestion du cerveau et à une anémie périphérique; en d'autres termes, qu'il y a antagonisme entre la vie cérébrale et celle des autres organes, observation précieuse et fertile en conséquences. Enfin, des observations faites sur un cerveau dénudé par une plaie de tête, suite d'une afi'ection syphilitique, lui ont permis de confirmer à son tour et directement les faits déjà constatés dans des cas semblables (4).
D'autre part, cet afflux sanguin, nécessaire au fonctionnement plus actif des cellules cérébrales, a pour conséquence un échaulTement du tissu nerveux. Par des expériences bien connues, M. Schiff a prouvé, que le jeu de la sensibilité spéciale élevait la température de récorce cérébrale, et relevait régionalement. Ainsi la perception des sons échauffe telle région du cerveau ; celle des saveurs en échauffe une autre. Des observations analogues ont été faites par Lombard (de Boston).
La congestion et réchauffement du tissu correspondent à une activité cérébrale plus grande; or cette activité doit provoquer une usure plus considérable des cellules nerveuses. C'est, en effet, ce qu'a constaté le docteur Byasson en dosant les phosphates et les sulfates
(1) Cité par Gratiolet dans Anatomie comparée du système nerveux dans ses rapports avec l'intelligence.
(2) Sopra un nuovo metodo per scrivere i movitnenti dei vasi tanguigni [Atti délia reale Accademia délie scienze di Torino^ 1875).
(3) Biologie^ liv. VI, chap. x.
(4) Esperienze sui movimenti del cervello, etc., Torino, 1876.
de Turine pendant le repos du cerveau et pendant le travail cérébral. Déjà Ton avait noté ce fait, dans certaines maladies mentales, où le cerveau est le siège d'une activité désordonnée. M. Byasson Ta vérifié sur lui-même, en ayant soin de se soumettre à une alimentation uniforme pendant la durée de ses observations. Pendant le travail intellectuel, les cellules cérébrales vivent plus fort, c'est-à-dire s'oxydent davantage, d'où la formation de phosphates et de sulfates, évacués d'abord par désassimilation dans le système circulatoire, puis excrétés par les reins (1).
Rien, d'ailleurs, dans tout cela, qui soit spécial au cerveau. Le fonctionnement de tous les organes vivants a pour condition et pour effet une congestion de leurs capillaires,. une élévation de leur température et une usure plus grande. Sous ce rapport, le cerveau subit donc la loi commune, et l'irrigation sanguine est tellement indispensable à son activité, que Brown-Séquard a pu ressusciter momentanément une tête de chien séparée du tronc de l'animal, en faisant passer dans les vaisseaux de cette tête un courant de sang défibriné, mais vivant.
C'est de la congestion, mais non pas cette congestion purement mécanique, qui éteint les facultés chez le sanguin obèse et dépend d'une plénitude trop grande du système circulatoire; c'est une congestion analogue, pour ne pas dire semblable à celle qui suit l'ingestion d'une infusion de café. Les éléments cérébraux fonctionnent plus vite, le courant nutritif matériel les traverse avec plus de rapidité, et, pour subvenir à cette dépense de force, ils attirent, retiennent le sang artériel,
(1 ) Essai sur le rapport qui existe, à l'état physiologique^ entre l'activité cérébrale et la composition des urines. Thèse de la Faculté de médecine de Paris, 1868, qo 162.
et lui empruntent les matériaux nécessaires à leur plus grande vitalité.
Naturellement l'énergie des besoins intellectuels est proportionnelle à la puissance du cerveau, et par conséquent très-variable chez les individus. Faibles et peu apparents chez la plupart, chez quelques-uns, ils priment tous les autres besoins. Les biographies des savants et des philosophes, notan^ment celles de Spinosa, de Kepler, de Saint-Simon, etc., nous en fourniraient de nombreux exemples. Mais ces exemples étant généralement dépourvus des détails nécessaires, j'aime mieux citer les deux faits suivants :
Bordas-Demoulin, tout entier absorbé par le piojet chimérique de réconcilier l'Église et la civilisation moderne, ne vit absolument que pour penser. 11 passe six années de sa jeunesse dans une misère affreuse, n'ayant souvent d'autres aliments qu'un peu de pain et de sucre. Un jour, n'ayant plus que quelques sous, il oublie les tiraillements de la faim pour dépenser dans un cabinet de lecture tout ce qui lui reste, puis il attend la mort et reste trois jours sans manger, a Penser, dit son biographe, était sa vie, sa profession Il n'avait que des
passions générales, la vérité, l'humanité, Dieu Quoique d'un tempérament nerveux, ardent, aucun de ses amis ne doute qu'il ait vécu et soit mort vierge. » 11 est bien regrettable qu'il n'ait point mis à exécution l'idée qu'il avait parfois d'écrire sa vie, pour faire rougir ceux qu'il appelait les charlatans de la pensée. « Je leur jetterai ma vie à la face, disait-il ; ils apprendront ce que c'est que de se dévouer à la science (1). »
Le docteur Descuret a résumé une biographie ana-
(1) Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Dumoulin ^ par F. Huet.
logue, celle du Hongrois Mentelli, philosophe, philologue, mathématicien, plus intéressant encore au point de vue qui nous occupe ici ; car ce fut sans but déterminé et uniquement pour le plaisir de lire, d'apprendre, de satisfaire ses besoins intellectuels, qu'il consacra sa vie entière à Tétude, ne paraissant pas éprouver d'autres besoins. Vivant à Paris, dans un réduit infect, qui lui avait été accordé par charité, il avait retranché de son budget tout ce qui n'était pas absolument indispensable pour vivre. Sa dépense, à part l'achat des livres, était de sept sous par jour, dont trois pour la nourriture et quatre pour l'éclairage ; car il travaillait vingt heures par jour, ne s'interrompant qu'un seul jour de la semaine, afin de donner une leçon de mathématiques, dont le prix lui était nécessaire pour vivre et renouveler ses provisions. De l'eau qu'il allait chercher lui-même, des pommes de terre qu'il cuisait sur sa lampe, de l'huile pour alimenter celle-ci^ du pain de munition : c'était là tout ce dont il avait besoin. 11 couchait la nuit dans une grande boîte, où il mettait le jour ses pieds enveloppés d'une couverture de laine ou bien de foin. Un vieux fauteuil, une table, une cruche, un pot de fer-blanc, un morceau d'étain grossièrement courbé, servant de lampe, composaient tout le reste de l'ameublement. Mentelli avait supprimé les frais de blanchissage en supprimant le linge. 11 était sale comme un moine italien. Une capote de soldat achetée à la caserne, et qu'il ne remplaçait qu'à la dernière extrémité, un pantalon de nankin, une casquette de peau et d'énormes sabots, composaient tout son costume. En 1814, les boulets des alliés tombant autour du réduit, qu'il occupait alors, ne le troublèrent nullement : « Qu'ont de commun ces boulets et moi? répondit-il à la personne qui voulait lui persuader de s'éloi-
clfner; lâissez-les tomber et laissez-moi tranquille. » jjrDurant la première épidémie de choléra à Paris, il [erfallut employer la force armée pour contraindre cet e:anachorète scientifique à interrompre ses études, afin ,:.de nettoyer sa cellule infecte. 11 vécut ainsi trente ans, ,v«ans être jamais malade, sans se plaindre, très-heureux, e, Enfin, le 22 décembre 4836, àTâge de soixante ans, |], étant allé, comme d'habitude, renouveler sa provision n-d'eau à la Seine, le pied lui glissa, il tomba dans la rie^vièce, qui était très-haute, et s'y noya. Mentelli n'a lalaissé aucun ouvrage, aucune trace de ses longues reit cherches (4).
il Exemple étrapge et peut-être unique que celui de .Mentelli, fait exceptionnel, mais qui, grossissant la r réalité, comme une loupe amplifie les objets, nous . la fait mieux connaître. Ce besoin intellectuel, que . nous venons de voir hypertrophié chez Mentelli, existe p^us ou moins énergique chez tous les hommes normalement constitués. Si, chez beaucoup, il est peu apparent, c'est qu'après tout c'est un besoin de luxe, une efflorescence de la vie, qui, pour naître et grandir, exige le silence, l'assouvissement des besoins nutritifs, grande et difficile affaire encore aujourd'hui pour la plupart des hommes.
C'est qu'aussi le plus souvent il est si facile à satisfaire, que bien rarement l'obstacle, cet aliment du désir, peut l'exagérer en l'irritant. Donnez au savant, donnez à Fascète le vivre et le couvert, une cellule et du pain, et alors leurs facultés pourront créer, combiner des spéculations scientifiques ou mystiques, cela sans bruit, sans trouble, sans gêne pour personne, par conséquent sans entrave.
(1) DencvLfei, Médecine des passions.
C'est pour affranchir, dans une certaine mesure, le travail de la pensée, que Flnde antique avait créé ses castes. Très-sage division du travail, qui s'établit naturellement dans toute société complète. Partout il faut des hommes de la pensée, des brahmanes; des hommes du glaive, des kchattryas pour protéger Tassociation; des vaicyas, ou hommes de la charrue, du comptoir, de Toutil, pour créer les aliments, les produits, et pour les échanger; des mercenaires, ou hommes de la servitude, pour aider humblement les autres et leur obéir. Si ces castes n'avaient pas été murées l'une pour l'autre, c'était bien. L'erreur grave, qui ruina tout le système, fut de parquer héréditairement les hommes dans les mêmes fonctions, et de ne pas admettre que le cerveau d'un coudra pût souvent égaler ou surpasser celui d'un brahmane.
Le but vers lequel doit aujourd'hui marcher le progrès; c'est, par les créations intellectuelles, de décuple;r les forces physiques de l'homme, pour rendre dix fois moins iiombreuse la classe des coudras de l'Europe; de multiplier sans cesse la rapidité des communications,^ la facilité des échanges; d'amoindrir le labeur musculaire dans l'industrie et l'agriculture, pour émanciper les vaicyas; de marier ensemble les nations pour abolir totalement les kchattryas, etde réunir enfin toutes les forces intellectuelles dans une immense classe de brahmanes scientifiques appelant et élevant sans cesse à elle les classes mineures. Gela se fait.