CHAPITRE V
Les passions affectives sont les plus communes des passions cérébrales. Il n'est guère de personnes qui ne les ressentent dans nos sociétés plus ou moins civilisées; andsi ce ^ont elles que les romanciers aiment à peindre et les poètes à chanter. Pourtant ce sont les moins élevées des passions cérébrales, celles dans lesquelles Tintelligence et la raison occupent le moins de place. En revanche, ce sont celles qui suscitent le plus d'images colorées. C'est pourquoi elles ont inspiré tant de métaphores. Elles sont, plus que celles des groupes suivants, voisines de la sensation, de l'impression sensitive.
Nous allons tâcher d'isoler les éléments qui constituent ces passions, de déterminer leur rôle, de peindre la naissance, Tépanouissement, la transformation ou la mort du drame psychologique qu'elles provoquent et auquel son caractère d'irrésistibilité fatale a fait donner le nom significatif de passion. .
Ce seul caractère de spontanéité indique assez que c'est dans les propriétés passives de Têtre moral qu'il faut chercher les racines de la passion. Aussi avonsnous défini la passion un désir violent et durable et le désir un besoin perçu, révélé par l'impressionnabilité. Tout besoin naturel ou artificiel non satisfait est l'occasion d'une impression désagréable, dont l'énergie
va toujours croissant jusqu'au moment où Thomme, cédant au désir de s'en délivrer, donne au besoin la pâture qu'il demande. L'impression désagréable se transforme alors en une vive impression de plaisir, dont Tètre garde la mémoire et qu'il désire renouveler. S'il s'agit d'un besoin nutritif important, dont la nonsatisfaction entraîne la mort, le désir passionné, c'està-dire durable, ne peut évidemmeqt pas naître ; mais dans le cas contraire, si l'homme n'obéit pas ou ne peut pas obéir au désir, souvent alors celui-ci grandit, grandit sans cesse, domine tous les autres désirs ou plutôt les étouffe, il devient passion.
Alors les facultés asservies n'agissent plus que dans sa sphère d'attraction. La volonté (désir délibéré), quelquefois rebelle au début, fléchit bientôt docilement et se laisse absorber par le désir. La mémoire ne fonctionne que pour retracer à l'être le souvenir du plaisir désiré, si déjà il a été perçu, sinon l'imagination se charge d'en créer une image toujours exagérée, quelquefois fantastique, et l'être fasciné, enivré par cette image trompeuse, la contemple sans cesse avec un sentiment de volupté, qui réagit sur le désir en le vivifiant encore. Que sera donc la réalité, puisque l'image seule en est si douce à regarder ?
Alors l'intelligence cherche, trouve, combine les moyens d'atteindre le but si ardemment désiré el toute autre occupation lui est impossible. *La vie n'est plus qu'une fièvre ardente avec des rémissions, des exacerbations. L'émotion succède à l'émotion. Quelle joie, quand tout paraissant succéder à nos vœux, nous n'avons plus qu'à étendre le bras pour nous emparer du trésor sans lequel nous ne pouvons vivre ! Quelle amère douleur, quand un ilouvel obstacle surgissant tout à coup, nous rejette loin, bien loin, en proie au
doute, au découragement ou à la rage. Alors on désire la mort et quelquefois on y cherche un refuge ou bien, par up nouvel effort, on se précipite de nouveau vers ridole insaisissable.
Nous avons donc comme éléments psychiques de la passion :
l* Un besoin avec le désir qui le formule ;
S*" L'impression de gêne, qui accompagne tout désir non satisfait ;
3® Le souvenir ou l'image souvent infidèle du plaisir, qui accompagnera la satisfaction du besoin ;
4® De ce travail cérébral résulte une exaltation du désir, qui devient impérieux, inéluctable, et force l'intelligence et toutes les facultés à lui obéir et à le servir.
On peut comparer la passion à une plante, qui, pour germer, croître et fleurir, a besoin d'un sol particulier, de certaines conditions d'insolation et d'aération spéciales.
Dès l'enfance ou la première jeunesse, l'homme destiné à être le jouet de fortes passions affectives se distingue des autres par une impressionnabilité morale vive, une ardente imagination, qui va parfois jusqu'à l'hallucination.
Les poètes, je dis les vrais poètes, sont les prédestinés de la passion affective. Grimm répétait souvent et avec beaucoup de justesse, qu'un poëte ou un homme de génie, n'importe dans quelle profession a doit avoir une âme qui se tourmente, un esprit violent » .
Byron est du même avis. « Je crois véritablement que ni vous, ni moi, ni qui que ce puisse être, à tempérament poétique, ne peut échapper à une forte pas-
sion de quelque genre : c'est la poésie de la Vie. Qu'aurais-je connu ou écrit, si j'avais été un tranquille mercantile, politique ou un lord de la chambre? 11 faut qu'un homme voyage et se mêle à la foule ou bien il n'y a pas de vie. » (Lettre à Moore.) A propos de la remarque de Grimm, il dit : « S'il en était ainsi, je serais poète par exemple. » « La poésie, dit-il ailleurs, c'est l'expression de la passion excitée, et il ne peut pas plus y avoir une vie toute de passion qu'un ti^emblement de terre perpétuel ou une ûèvre étemelle. » (Mémoires par Moôre.) « Il était, dit son ami Moore, presque incapable de suivre un raisonnement régulier et en cela comme en beaucoup d'autres particularités de son caractère, ses caprices, ses accès de larmes, ses engouements et ses désenchantements, on pouvait observer des ressemblances marquées avec la nature instinctive et passionnée des femmes (1). »
Toute sa vie il fut le jouet de passions affectives, d'émotions incessantes. A l'âge de huit ans, il devient passionnément amoureux d'une petite fille, Marie Duff, et quand, huit ans plus tard, il apprit son mariage avec un autre, il tomba, dit-il, presque en convulsions : « Je
(1) Un autre poëte, Alfleri, dont le caractère a de grandes analogies avec celui de Byron, dit, dans ses Mémoires, n'avoir jamais pu comprendre la quatrième proposition d'Euclide : t Quant à la géométrie, dont je fis le cours, et qui consistait dans les six premiers livres d'Euclide,je n*en pus jamais comprendre la quatrième proposition, et je ne l'entends pas même à présent, ayant eu toujours la tête absolument antigéométrique. » Il 'était aussi extrêmement sensible à la musique, c Rien ne m'agite le cœur et la tête d'une manière aussi puissante et aussi irrésistible que toute espèce de sons et surtout ceux des voix de femmes et de contre-alto. Rien n'éveille en moi plus de sensations différentes et terribles. Les plane de presque toutes mes tragédies n'ont été faits qu'en entendant de la musique ou quelques heures après en avoir entendu. » (Mémoires de V. Alfieri.)
fus près d'en étouffer... je n'avais certainement aucune idée des sexes, même plusieurs années après, et cependant mes chagrins, mon amour pour cette petite fille, étaient si violents, que je doute quelquefois que j'aie jamais véritablement aimé depuis... » a Que son image m'est restée charmante dans la tête ! ses cheveux châtains, ses yeux d'un brun clair et dpux; jusqu'à son costume! je serais tout à fait malheureux de la voir à présent. »
Dès l'enfance, il avait des accès de rage silencieuse. A douze ans, il devint amoureux de sa cousine Marguerite Parker (treize ans). « Ma passion eut pour moi ses effets ordinaires. Je ne pouvais dormir, je ne pouvais manger ou prendre du repos, et quoique j'eusse lieu de croire qu'elle m'aimait, l'unique emploi de ma vie était de penser au temps qui devait s'écouler avant que nous pussions nous revoir. C'était habituellement douze heures de séparation. Mais j'étais fou alors et ne suis pas beaucoup plus sage aujourd'hui. »
Le jeu -passionné de Kean produisait sur lui un effet si violent, qu'en le voyant représenter sir Gilles Overeach, il prit une espèce d*attaque convulsive (Moore). Plus tard, il écrivait d'Italie à Moore : «J'ai assisté hier soir à la représentation de la Mirra d'Alfîeri, dont les deux derniers actes m'ont jeté dans des convulsions ; je ne veux pas dire des spasmes de petite maîtresse, mais une agonie de larmes réprimées et de frissons douloureux, que je ne suis pas sujet à éprouver pour des fictions. »
Il était excessivement sensible à la musique, et Moore lui voyait souvent les yeux pleins de larmes, lorsqu'il écoutait les mélodies irlandaises, surtout celle commençant par ces mots : « Quand je te vis alors jeune et plein d'espérance. »
11 n'écrivit jamais que sous Timpression de la colère, de la rage, de l'amour. Sans la critique impitoyable^ qui accueillit ses premières poésies [Heures d'oisiveté), bien médiocres en effet, il n'eut peut-être pas été poëte. La lecture d'un article écrasant publié à ce sujet dans la Revue d'Edimbourg, produisit sur lui une impression si forte, qu'un ami lui demanda s'il venait de recevoir un cartel, tant l'expression de ses regards était menaçante. Aussitôt, il composa la fougueuse réplique intitulée les Bardes dAngleten^e,
Ce fut après son divorce, quand les calomnies, les injures, pleuvaient sur lui, qu'il composa Beppo, Parisina, le Siège de Corinthe, Don Juan, « C'est bizarre, ditil, dans une lettre, mais l'agitation et les combats de tout genre redonnent de l'élasticité à mes esprits et me remettent sur pied pour quelque temps. »
A neuf ans, le poôte Alfieri devient amoureux, platoniquement, bien entendu, de très-jeunes Carmes novices qu'il voyait dans une église : « Depuis que ma sœur était sortie de la maison, à l'âge d'environ neuf ans, je n'avais vu habituellement d'autres visages de jeunes gens que ceux de quelques novices des Carmes, qui pouvaient avoir de quatorze à seize ans à peu près et qui assistaient aux diverses cérémonies de l'église, vêtus de leurs rochets blancs. Leurs jeunes visages, peu différents des visages féminins, avaient laissé dans mon cœur tendre et sans expérience cette même impression et le même désir de les voir que le visage de ma sœur y avait imprimé. Ce sentiment, enfin, diversifié de tant de manières, n'était pourtant que l'amour. En y réfléchissant plusieurs années après, je m'en suis pleinement convaincu ; car je ne savais alors en aucune façon ni ce que je sentais, ni ce que je faisais ; j'obéissais au ^ur instinct de la nature. Mon innocent attrait pour ces
novices devint si fort, que je pensais sans cesse à eux et à leurs diverses fonctions. Tantôt, mon imagination me les représentait tenant leurs cierges en main, servant la messe avec un air angélique et plein de componction, tantôt faisant fumer Tencens au pied de l'autel : et tout absorbé par ces images, je négligeais mes études ; toute occupation et toute société m'ennuyaient (1). ))
Dante fut amoureux à neuf ans, Ganova à cinq ans. Jean-Jacques Rousseau éprouve sa première passion à onze ans. a En voyant seulement M"* Goton, écrit-il, je ne voyais plus rien, tous mes sens étaient bouleversés... Devant elle, j'étais aussi tremblant qu'agité... Si M"* Goton m'eût ordonné de me jeter dans les flammes, je «rois qu'à l'instant j'aurais obéi. »
Quelques années plus tard, il décrit ainsi les premières atteintes de l'amour sexuel sans objet, a J'étais inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur, dont je n'avais pas l'idée et dont je sentais pourtant la privation... C'est une plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui dans i* ivresse du désir donne un avant-goût de la jouissance. Mon sang allumé remplissait incessamment mon cerveau de filles, de femmes. »
Cependant ce fut à l'âge de quarante-cinq ans seulement, que Jean- Jacques éprouva sa première et sa seule passion amoureuse. Jusqu'alors il n'a aimé que la femme en général, il va maintenant en aimer une et il nous décrit longuement les circonstances, qui préparèrent l'éclosion de sa passion. Il s'est retiré chez M'»^ d'Épinay, à Termitage de Montmorency. Il songe à son âge, à la sensibilité de son cœur, qui n'a jamais eu
(1) Mémoires de Victor Alfieri.
d'aliments véritables. Il craint de mourir sans avoir vécu. C'est dans la solitude, dans un pays charmant, sous, de beaux ombrages, qu'il fait ces réflexions sentimentales ; au mois de juin, en écoutant le chant du rossignol, le gazouillement du ruisseau. Les gracieuses images de toutes les femmes qui ont occupé son imagination de jeune homme, surgissent devant lui. ((Bientôt, dit-il, je vis rassemblés autour de moi tous les objets, qui m'avaient donné deTémotion dans ma jeunesse, M"' Galley, M"* de Graffenried, M"^ de Breil, M"' Basile, M™' de Larnage, mes jolies écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta, que mon cœur ne peut oublier. Je me vis entouré d'un sérail de houris de mes anciennes connaissances, pour qui toutes le goût le plus vif ne m'était pas un sentiment nouveau. Mon sang s'allume et pétille, la tête me tourne malgré mes cheveux grisonnants et voilà le grave citoyen de Genève, voilà l'austère Jean-Jacques, à près de quarantecinq ans, redevenu tout à coup le berger extravagant (1).»)
Les mystiques nous montrent une organisation morale analogue. Dès sa jeunesse, saint Augustin eut une impressionnabilité affective délicate, une imagination ardente, des penchants amoureux énergiques. Sa vie tout entière se passa à poursuivre passionnément d'abord l'amour sexuel, puis la gloire, puis la vérité philosophique, en dernier lieu l'amour divin, quand les idées d'une vie future, de l'âme immortelle, qu'il n'avait jamais perdues, eurent pris plus de force. La passion divine s'empara définitivement de lui à la suite
(1) J.-J. Rousseau, Confessions,
d'une hallucination. Il méditait dans un jardin sur les pensées chrétiennes, qui Toccupaient alors constamment ; tout à coup une voix douce retentit à son oreille et lui dit: u Prenez et lisez. » Aussitôt il prend les épîtres de saint Paul, les ouvre au hasard et lit : u Ne vivez ni dans la dissolution des festins et de Tivrognerie, ni dans la débauche de l'impureté, etc. » A partir de ce moment il ne vécut plus que pour un dieu idéal, que son imagination parait sans cesse.
Mais les vrais mystiques appartiennent ordinairement au sexe féminin ; c'est le sexe religieux par excellence. Les femmes ont fondé et soutenu le christianisme. « L'islamisme, religion naturelle, sérieuse, libérale, religion d'hommes... eut pourtant assez de séduction pour fasciner le sexe dévot (1). »
Le parfait modèle de la mystique, sainte Thérèse, * naquit dans la pieuse Gastille, sous le pontificat de Léon X. Elle grandit pendant que Luther déchirait la robe sans couture, au beau temps de l'inquisition, pendant que s'élevait Tordre des jésuites. Ses parents étaient très-religieux et lisaient souvent à leurs enfants, la mère, des romans de chevalerie, le père, des livres de piété. Avila, la ville natale de sainte Thérèse, est située dans un beau pays ; elle domine une rivière, de vastes campagnes, que borne au loin une chaîne de montagnes d'un aspect grandiose. Les principaux ornements de la ville sont des édifices sacrés et une imposante cathédrale.
Aussi, chez notre mystique, Tamour divin fut précoce. A sept ans, elle tente d'aller au pays des Maures cueillir la palme du martyre, puis de bâtir un ermitage dans le jardin de son père. A quatorze ans, l'amour mondain
(t; E. Renan, Études d* histoire religieuse
et la coquetterie font une diversion, bientôt éteinte par la claustration dans un couvent, à titre de pensionnaire. Puis elle embrasse, non sans lutte, non sans efforts, la vie religieuse. La vue d'un ecce homo lui cause une impression si vive, qu'elle tombe à gen,oux en versant un torrent de larmes. Puis elle lit les Confessions de saint Augustin ; ce fut le coup de grâce. Depuis longtemps le terrain était préparé ; tout à coup la passion grandit jusqu'au délire : « C'en est fait, mon cœur cède, il est vaincu. Dieu, ce me semble, a fait retentir la même voix au fond de mon âme (il s'agit de Tballucination d'Augustin). Soudain mes larmes coulent. Longtemps elles m'inondent, et tandis qu'elles s'échappent par torrents, je succombe intérieurement à la tendresse du regret et aux angoisses de la plus amère douleur (i). »
La femme a presque toujours besoin d'émotions tendres, besoin d'aimer. Otez-lui les enfants, le mari, la famille, l'amant, elle aimera le Christ ou les saints, quelquefois la Vierge et les saintes. Elle a soif aussi d'impressions sensitives. C'est pour obéir à ces penchants impérieux, que les femmes grecques se pressaient autour du tombeau mythique d'Adonis. Leurs yeux buvaient l'éclat des peintures, des brillantes broderies diaprant les tentures ; leur cœur adorait et regrettait ce bel Adonis, trois fois aimé, dont un duvet adolescent ombrageait à peine la joue, dont le beau corps reposait si gracieusement sur un lit d'argent orné de pourpre. Et quel bonheur de s'enivrer des odorantes effluves des parfums de Syrie, des fleurs parfumées, jardins artificiels contenus dans des corbeilles d'argent, d'aller en foule aux premières lueurs de l'aube sur les
(-1 ) Autobiographie de saitite Thérèse.
rivages, et là, les cheveux épars et les seins nus, d'entonner en chœur un chant sacré (i) !
L'invasion des passions se fait de [deux manières : lentement, graduellement, par cristallisation insensible (le mot est de Stendhal), à Tinsu de celui qui en est le sujet, ou brusquement, impétueusement, par coup de foudre (toujours Stendhal).
Le premier mode, peut-être le plus fréquent, n'est qu'un effet de l'habitude, faisant peu à peu l'éducation de rimpressionnabilité. On entend par habitude la tendance des organes à reproduire facilement, mécaniquement, presque indépendamment de la conscience, un acte ou une série d'actes, qu'ils ont accomplis un grand nombre de fois. L'acte, n'étant qu'une modification de l'organe, laisse ordinairement une trace, qui se creuse d'autant plus que l'acte s'est produit très-souvent. En appelant les instincts des habitudes héréditaires, Darwin a énoncé une vérité bien féconde en conséquences.
En attendant que la physiologie de l'avenir nous décrive exactement ces modifications, la description théorique, que nous devons à Gratiolet, pourra nous en donner une idée. Partant de ce fait, que les cellules nerveuses sont les seuls vrais centres d'action et de réaction du système nerveux, il commence par démontrer anatomiquement, que les cellules ne sont pas isolées, mais communiquent entre elles par des prolongements visibles, ce qui rend raison de l'unité cérébrale et permet de n'étudier qu'une cellule isolée. Gela
(1) Voyez Théocrite, les Syracusaines,
posé, il examine ce qui doit se passer dans une cellule vierge, qu'une première impression vient faire vibrer. A cette vibration dynamique succède le rétablissement de réquilibre, mais la cellule a gardé des traces de Timpression perçue et la seconde impression ne sera pas ce qu'elle eût été sans Timpression antérieure.
A chaque impression, l'équilibre est de nouveau détruit, puis tend à se reproduire. «L'observation, dit Gratiolet, démontre que cette tendance se manifeste par une suite d'oscillations> en raison desquelles la série entière des modifications antérieurement éprouvées est parcourue en deux sens alternativement opposés. Ainsi, toute modification de l'être sensible, c'est-à-dire toute excitation sollicitant une réaction corrélative, il en résulte une tendance nécessaire à la reproduction des actes antérieurs. C'est à ce phénomène automatique, que l'on donne essentiellement le nom à* habitude^ mais en tant qu'il est traduit par l'esprit et se traduit par des idéôs corrélatives, il reçoit le nom de mémoire (l). »
Puisque le spiritualiste Gratiolet n'hésite pas à matérialiser la mémoire, on peut, sans crainte d'être lapidé, traiter de même l'impressionnabilité et les désirs, faits psychiques, que les psychologues à la mode ont l'habitude de reléguer avec un certain mépris dans les basfonds de l'âme végétative. Nous pouvons donc supposer que chaque impression, de peine ou de plaisir, correspond à des modifications cellulaires spéciales, que ces modifications ont d'autant plus de tendance à se reproduire qu'elles ont eu lieu plus souvent et que, parvenue à un certain degré, cette tendance se traduit psychiquement par le désir plus ou moins passionné.
Cette mémoire des organes, d'où résulte une im-
(1) Anaiomie comparée dans ses rapports avec l'intelligence.
pulsion automatique, qui nous pousse à exécuter facilement, insciemment, des actes déjà accomplis un certain nombre de fois, rend raison des habitudes et éclaire Torigine des passions et des monomanies. Aussi pouTons-nous foriQuler la loi suivante :
Uu acte quelconque, pourvu qu'il ne produise pas une impression désagréable, et toujours désagréable, finit, s'il est réitéré un grand nombre de fois, par créer une habitude, un besoin, à la satisfaction duquel est liée une impression de plaisir plus (9u moins vif.
C'est suivant ce mode, que s'accomplit la genèse de beaucoup de passions. Ne voyons nous pas sainte Thérèse résister aux impérieuses sollicitations de ses instincts, qui la poussent vers Tamour charnel, s'astreindre à la claustration, à la prière, aux méditations religieuses. Elle nous apprend que d'abord elle éprouve un ennui profond, une sécheresse désespérante ; puis peu à peu l'habitude se forme; elle engendre l'attrait, le plaisir, l'idée fixe. L'imagination crée le fantôme divin. Dès lors plus de sécheresse, plus de lutte, c'est par un irrésistible courant, que la pensée est entraînée vers l'idée de Dieu; c'est avec des jouissances renaissant toujours, qu'elle s'y arrête et finit par s'abîmer dans rivresse de l'extase.
Quelquefois, plus rarement, la passion naît d'une manière toute différente. C'est d'emblée, instantanément, qu'elle arrive à la virilité. C'est quelque chose d'analogue à ce que racontaient les Grecs sur l'origine des Pélasges autochthones, sortis de terre le casque en tête et la lance au poing. C'est le coup de foudre de Stendhal. Dans ce cas, l'impression première est tellement forte, qu'elle produit en un moment ce que le travail de l'habitude n'accomplit qu'après des jours, des semaines, des mois. Ce n'est plus sainte Thérèse,
qu'il nous faut prendre pour exemple, c'est le fougueux saint Paul terrassé en un clin d'œil sur la route de Damas ; c'est M"® de Lespinasse, éperdument amoureuse de M. de Mora, et qui, au moment même od Tamant qu'elle adore est mourant, s'éprend à première vue pour M. de Guibert d'une passion* frénétique, dont elle rougira toute sa vie, qu'elle cachera à ses plus intimes amis, et dont elle ne guérira que par la mort.
On peut sans peine se figurer la physiologie de l'état psychologique, quie nous venons de décrire. Toute suractivité cérébrale a pour condition une suractivité circulatoire correspondante. Les cellules conscientes sont d'autant plus impressionnables {qu'elles sont à la fois plus jeunes et desservies par une irrigation sanguine plus abondante et plus nutritive. Il y faut pourtant une juste mesure. Ainsi, pendant l'enfance, la formation d'impressions et de désirs durables est difficile, à cause de l'excès même des conditions physiologiques, que nous venons de mentionner. Une impuissance bien autrement grande encore existe chez l'aliéné atteint de manie aiguë et pour une raison analogue. La mobilité d'idées et d'impressions est telle alors que toute attention est impossible ainsi que toute coordination mentale. C'est spécialement durant la jeunesse, que se trouvent réunies un suffisant degré de stabilité mentale et une suffisante élasticité de la nutrition ; aussi est-ce l'âge des passions, spécialement des passions affectives, de l'amour, de la haine, de la jalousie, etc.; car les impressions faites par le monde extérieur sur l'être conscient sont alors tellement colorées, qu elles ne permettent pas facilement à l'homme de descendre en lui-même, de se recueillir, d'abstraire et de combiner des idées, seulement pour goûter le tranquille plaisir intellectuel.
L'organe cérébral étant monté au ton nutritif et fonctionnel convenable, toute incitation appropriée fera entrer les cellules sentantes en vibration, et leur imposera une orientation donnée. Il en résultera pour l'être conscient une impression et un désir. Que cette incitation se répète un nombre de fois suffisant, Torientation cellulaire, d'abord fugace, .deviendra stable, et déterminera subjectivement un état moral stable aussi, des impressions persistantes, des désirs tenaces. Alors le fonctionnement des cellules conscientes est plus intense; leur dépense nutritive s'accroît; par suite, la congestion des vaisseaux capillaires, qui accompagne tout acte cérébral, cesse d'être transitoire ; elle devient chronique, comme le désir, dont elle est la condition, et qui disparaîtrait avec elle.
Gomme la localisation, la fédération des territoires de l'écorce cérébrale n'excluent pas entre l'ensemble des cellules conscientes, une étroite solidarité, le territoire cellulaire, en état de suractivité, excite sympathiquement les districts voisins, dont les actes psychiques viennent se grouper autour du désir dominant. La persistance de cet état physiologique correspond à l'intronisation de la passion. Il y a alors un désir plus ou moins monomaniaque, un automatisme moral analogue à celui que M. Luys a observé sur un jeune homme et qui était dû à un excès du travail : « N'y tenant plus, raconte le patient, ayant besoin du plus grand calme et du repos, auquel je ne pouvais atteindre, y^ me misj sans la moindre volonté de ma part ^ à compter, à refaire exactement les mêmes problèmes qu^au bureau, La machine cérébrale avait été lancée avec trop de force pour pouvoir s'arrêter, et ce travail involontaire durait malgré moi, malgré et contre tous les moyens, que fai essayé
d^ employer pour la faire cesser, c'est-à-dire trois ou cinq quarts d'heure environ (1). » Souvent cet état mental ne s'établit pas sans lutte. L'homme, que la passion envahit, résiste plus ou moins longtemps avec des succès divers. Si le désir triomphe, comme il arrive souvent, la volonté raisonnée est subjuguée; parfois même elle continue à protester, sans pouvoir être obéie ; le passionné , témoin impuissant de la furie morale, qui Tentraîne, cède, tout en ayant pleinement conscience de sa faiblesse. Dès lors toute liberté est morte. C'est l'âge adulte de la passion.
(1) J. Laysy Le cet^veau et ses fonctions j p. 145.