AOE ADULTE DE LA PASSION
C'en est fait, la passion a grandi, lentement ou brusquement, qu'importe ! le résultat est le même, et ce résultat, c'est Tabolition de la volonté calme et raisonnée, c'est la toute-puissance d'un désir unique, à la satisfaction duquel tendent forcément toutes les facultés. Avant cette période, on voyait (les inconvénients, on hésitait devant les obstacles, on songeait à briser sa chaîne. Maintenant on est entraîné par un invincible courant. Qu'importent les obstacles, on les surmontera et, s'ils sont insurmontables, qu'importe la mort? Pour Tètre, que domine une passion portée au paroxysme, il n'y a plus ni bien, ni mal, ni raison, ni folie, ni vice, ni vertu. Il y a un bien suprême, sans lequel .'on ne peut vivre, préférable à tout, auquel on ne peut pas ne pas aspirer, au prix duquel rien n'est sacrifice, un désir tyrannique, auquel on ne peut pas désobéir, alors même qu'on le voudrait. Même dans les rémittences de la fièvre passionnée, quand une faible lueur de la raison nous éclaire, quand, dans notre course effrénée vers l'objet de nos désirs, nous retombons meurtris, à demi brisés par le choc de la réalité, nous ne pouvons que gémir, nous relever et g archer encore. Qu'importe à M"* de Lespinasse, que
son amant la néglige, l'oublie, la trompe. Elle le voit et s'en indigue, elle insulte Tinfidèle, le méprise et l'aime à en mourir.
« Je n'ai pas besoin de vivre et j'ai besoin de vous aimer... Vous me mépriseriez, vous me haïriez que je trouverais encore en moi de quoi vous aimer avec passion. Oui, mon ami, je vous le répète : la mort vient à ma pensée vingt fois par jour et mon àme n'ose concevoir ridée de vous aimer moins. Oh I connaissez-moi
tout entière : voyez dans mon àme un poison qui me ' consume et que je n'ose pas vous faire voir. Ce ne sont pas mes remords... Ce n'est pas ma douleur... C'est* un mal qui altère ma raison et ma santé, c'est un mal q\ii rend injuste (1). »
(( Vous n'êtes pas mon ami, écrit-elle à M. de Guibert, vous ne pouvez pas le devenir; je n'ai aucune sorte de confiance en vous. Vous m'avez fait le mal le plus profond et le plus aigu, qui puisse affliger et déchirer une âme honnête. Vous me privez peut-être pour jamais, dans ce moment-ci, de la seule consolation que le ciel accordait aux jours qui me restent à vivre. Enfin, que vous dirai-je ? Vous avez tout rempli. Le passé, le présent et l'avenir ne me présentent que douleurs, regrets et remords. Eh bien, mon ami, je pense, je juge tout cela et je suis entraînée vers vous par un attrait, par un sentiment que j'abhorre, mais qui a le pouvoir de la malédiction et de la fatalité. Vous faites bien de ne m'en pas tenir compte. Je n'ai le droit de rien exiger de vous ; car mon souhait le plus ardent est que vous ne fussiez rien pour moi. » Et quelques jours plus tard elle écrit le billet suivant : « Je vous attends, je vous aime, je voudrais être toute
(i) Lettres de mademoiselle Lespinasse,
à VOUS et mourir après ; » ou celui-ci : « Pourrais-je vous dire tout le bien et tout le mal que vous me faites ? Votre présence a un tel empire, une telle force, qu'elle me donne une existence nouvelle et ne me laisse même pas le souvenir de celle que j'avais avant que de vous voir. Je suis si animée, si pénétrée de l'impression que je reçois, que je ne puis plus être heureuse ou malheureuse qiie par vous. J'aime, je jouis, je crains, je souffre, sans qu'il entre jamais dans ces diverses dispositions, ni souvenir du passé, ni prévoyance de l'avenir. »
.... « J'ai tant joui, j'ai si bien senti le prix de la vie^ que, s'il fallait recommencer, je voudrais que ce fût aux mêmes conditions. Aimer et souffrir. Le ciel et Tenfer, voilà à quoi je me dévouerais; voilà ce que je voudrais sentir. Yoilà le climat que je voudrais habiter. »
.... «J'aime avec toutes les facultés de mon âme, de mon esprit, avec Tair que je respire. Enfin, j'aime pour vivre et je vis pour aimer. »
Longtemps auparavant^ sainte Thérèse avait dit : <( L'enfer est un lieu où l'on n'aime plus. »
C'est chez les femmes surtout, que la passion parle avec délire, avec fougue. Qu'elles adorent ou qu'elles exècrent, qu'elles aiment passionnément Dieu ou un homme, leur langage a la même puissance; et comme il peint bien l'impulsion irrésistible !
« Hélas! écrit Héloïse à Abeilard, les plaisirs de l'amour, que nous avons goûtés ensemble, m'ont trop doucement fascinée. Je ne puis me défendre de les aimer, ni les bannir de ma mémoire. Ils enveloppent mes pas ; ils poursuivent mes regards de leurs scènes adorées, et font pénétrer dans mes veines émues tous les feux du regret et du désir. L'étemel mirage plane
encore avec toutes ses illusions sur mes nuits frémissantes.
(( Pendant la solennité même du divin sacrifice, au moment où la prière doit être plus fervente et plus pure, ah ! j'en ai honte! les licencieux tableaux de nos plaisirs captivent tellement ce cœur misérable, que je suis plus occupée de ces indignités que de la sainte oraison. Je pleure, non pas les fautes que j*ai commises, mais celles que je ne commets plus. Et non-seulement ce que nous avons fait, mais les heures, les lieux témoins de nos rapides félicités, chaque circonstance est victorieusement gravée dans mon souvenir avec votre image.
a Tout recommence. Je retombe dans tous nos délires, et ce passé qui me ressaisit et m'agite, même dans le sommeil, je ne m'en repose point. Des mouvements involontaires, des paroles qui m'échappent, viennent souvent trahir le dérèglement de mes pensées. Oh ! que je suis malheureuse I
« Que je suis loin de votre tranquillité ! La fougue des sens et de la passion, une jeunesse qui toujours brûle et palpite, et la tant douce expérience que j'ai faite des voluptés m'aiguillonnent sans relâche et pressent ma défaite par des assauts, dont la fragilité même de ma nature est complice. On dit que je suis chaste, c'est qu'on ne voit pas que je suis hypocrite.
« Dieu le sait ! Dieu le sait, que toute ma vie j'ai plus redouté de vous offenser que de roffenser lui-même, et que c'est à vous bien plus qu'à lui que je désire plaire. C'est votre commandement et non la voix du ciel, qui m'a courbée sous le joug monastique (i). » (Traduction Oddoul.)
(1) « Iq tantum vero illse, quas pariter exercuitnus^ amantium
Pour se faire une idée du chemin qui sépare la raison de la passion, il faut lire les sermons scolastiques par lesquels Abeilard répondait à ces biglantes épîtres.
Souvenons-nous aussi qu'Héloïse était certainement croyante, qu'elle était enchaînée par des vœux sacrés à ses yeux, que ces pensées, coupables pour d'autres, étaient pour elle sacrilèges, et que l'image de l'enfer, de l'horrible enfer du moyen âge, auquel elle croyait sans nul doute, ne pouvait attiédir sa passion.
Écoutons maintenant le langage dé la haine portée au même degré d'exaltation. C'est la Leecombat excitant son amant à assassiner son mari : une louve enragée. « Songe, mon cher ami, à ce que tu m'as promis. Tu m'as juré, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de me défaire de mon époux. Je me repose sur toi du
voluptates dulces mihi fuerunt; ut nec disciplere miiil^ nec vix a memoria labi possint. Quocumque loco me vertam, semper se oculis meis cum suis iagerunt desideriis. Nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter ipsa missarum solemnia, ubi purior esse débet oratio^ obscœna earum voluptatum phantasmata ita sibi. penitus misserrimam captivant animam, ut turpitudinibus illis magis quam orationi vacem, quae cum ingemiscere debeam de commisais, suspiro poLius de amissis.
« Nec soium quae egimus, sed loca pariter et tempora, in quibus haec egimus, ita tecum uostro infixa sunt animo, ut in ipsis omnia tecum agam, nec dormiens etiam ab bis quiescam.
« Nonnunquam et ipso motu corporis animi mei cogitationes deprehendunlur, nec a verbis teraperans improvisis. vere me miseram, et illa conquestione ingemiscentis animae dignissimam. Infelix ego homo! Quis me liberabit de corpore morti» hujus? Utinam et quod soquitur veraciter addere queam ! Gratia Dei per Jesum Christum Domiuum nostrum.
« Haec te gratia, charissime, prœvenit, et ab his tibi stimulis una corporis plaga medendo, multas in anima sanavit, et in quo tibi amplius adversari Deus creditur, propitior invenitur. More quidem fidelissimi medici, qui non parcit dolori, ut consulat «aluti.
a Ho8 autem in me atimulos carnis, haec incentiva libidinis ipse
soin de ma vengeance. Ciel ! je vais donc être bientôt libre. Je vais donc être vengée. J'aspire à cet instant plein de charmes pour moi. Prends bien ton temps. Songe qu'il y va de ta vie et de la mienne. Vois jusqu'où va ma fureur. Si tu ne te sens pas assez de fermeté pour me servir, avoue-le-moi. Il est d'autres moyens que je mettrai en usage pour me délivrer d'un barbare toujours occupé à augmenter mes malheurs. Je ne suis que rage! L'enfer est dans mon cœur! Rien n'est sacré pour moi. Ah ! si tu connaissais le cœur d'une femme outragée, persécutée, désespérée, tu exécuterais bien promptement Tordre dont je t'ai chargé. Qwe j'apprendrai avec plaisir la mort de mon époux ! Avec quelle joie je verrai son meurtrier. Jamais tu n'auras paru si aimable à mes yeux. Mais, hélas ! les craintes que tu m'as déjà fait voir m'en annoncent de nouvelles.
juvenilis fervor aetatis^ et jucundissimarum experientia voluptatum, plurim'um accendunt, et tanto amplius sua me impugnatione opprlmunt, quanto inflrmior est natura, quam oppugnant.
« Gastam me prsedicant qui non deprehenderunt hypocritam. Munditiam carnis conferunt in virtutcm, cum non dit corporis, sed animi virtus. Aliquid laudis apud homines habens. nihil apud Deum mereor, qui cordis et renum probator est, et in abscondito videt... In omni autem (Deus scit) vitaR meae statu, te magis adhuc offendere, quam Deum vereor : tibi placera amplius quam ipsi appeto. Tua me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.
'« Vide quam infelicem et omnibus miserabiliorem ducam vitam, si tanta hic frustra sustineo : nibil liabitura remunerationis in futuro Diu te, sicut multos, simulatio mua fefellit, ut relîgioni deputares hypocrisin : et ideo nostris te maxime commendans orationibus, quod a te expectora me postulas. » (Seconde lettre d'Héloïse Il Abeilapd. Epigraphe : Unico suo post Christum, unica siia in Chris to. Extrait de : Les Véritables Lettres d'Abeilard et d'Hélotse publiées par dom Gervaise et tirées d'un ancien manuscrit latin trouvé dans la bibliothèque de F. d'Amboise, conseiller d'Etat. Paris, 1722, 2 vol. in-l2.)
a Non ! tu n'auras pas le cœur de me satisfaire. Tu appréhendes de perdre ce peu d*instants, qui forment le cours de notre vie. Voilà ce qui te retient. Tu ne ni^as jamais aimée. Tu n'as jamais senti pour moi ces saillies impétueuses que l'amour inspire. Je n'ai jamais lu dans tes yeux cette ardeur que l'on ne peut cacher et qui annonce combien le cœur est enflammé. Que je suis malheureuse de t'avoir connu I Tu m'as séduite. Je coulais mes jours dans l'indifférence. Tu es venu me tirer de la léthargie dans laquelle j'étais plongée. Tu as su par tes discours flatteurs et par mille soins prévenants gagner mon cœur. Tu m'as forcée à t'avouer ma défaite. Tu as triomphé de mes caprices, de ma résistance, de mon devoir. Si je m'étais abandonnée à tout autre qu'à toi, mon époux ne serait déjà plus. Crois-tu donc m'intimider par tes vaines clameurs ? Tu me fais une image horrible des tourments que subissent les criminels. Tu me dépeins avec force toutes les horreurs qui accompagnent les derniers moments de ces malheureux. Tu veux que je me transporte en idée dans une place publique et que je t'y voie expirer sur l'échafaud. Tu me menaces même de cette mort. Tu m'apprends que tu n'aurais pas le courage de résister aux tourments qu'on te ferait endurer, que tu m'avouerais ta complice. N'importe! Poursuis. Ne t'embarrasse point du soin de mes jours, ils me seront odieux si mon époux vit. J'en ferais volontiers le sacrifice, pourvu que je sois rassasiée du sang du barbare que je déteste. C'est assez t'en dire. One ne vas-tu, malheureux, dès à présent me dénoncer à la justice. Je te crois capable de tout.
(( Cependant, si tu peux remplir mes vœux, si tu secondes mes desseins, si je te vois couvert du sang de mon époux, attends tout de moi. Je donnerai mille
vies pour toi. Tu seras toujours le dieu de mon cœur. On n'aura jamais tant aimé que je t'aimerai (1). »
N'êtes-vous pas épouvanté? Pour nous reposer un peu, écoutons maintenant les roucoulements des mystiques.
Voici sainte Thérèse. Elle nous peint l'invincible attrait qui la pousse à adorer Dieu : « A peine étais- je renfermée dans la solitude, que je sentais* renaître mon amour pour mon céleste époux. Il me conviait, ce semble, à vouloir accepter ces saintes délices et ces divines caresses (ne vous scandalisez point ; nous en entendrons bien d'autres...). C'était trop de bonté, de la part de ce doux maître, de daigner me souffrir en sa présence, de m'y attirer^ car sans ce doux attrait ^ je le voyais, je ne serais point venue (2). »
Plus tard, nous entendrons sainte Thérèse dépeindre les suavités de l'union mystique avec Dieu, en dépit du corps, oppresseur de Tâme . Mais aucune de ces gémissantes colombes n'a jargonné des paroles plus brûlantes que celles-ci : « Je ne saurais exprimer toutes les faveurs, les lumières, les connaissances, les commerces intimes et amoureux de ce grand Dieu à l'égard de son indigne créature. Que de tendres affections ! Que d'intimes communications! Que de transports d'amour ! Que d'embrassements divins I Que d'attou-
(1) Caiises célèbres de Mocquard. — Répertoire universel des femmes célèbres. Paris, 1826, 4 vol. in-8. Ces lettres citées dans toutes les relations imprimées du procès de la Lescombat, ne sont point annexées au dossier manuscrit actuellement aux archives.
(2) Autobiographie de sainte Thérèse, traduction du P. Bouix, de la compagnie de Jésus.
cliements qui me chatouillaient le cœur ! Que de délectations intérieures ! Que de vrais plaisirs ! Que de joies pures! Que de contentements parfaits! Que de défaillances sans fin ! En un mot, que de paroles tendres et affectueuses ne me furent^elles pas énoncées et communiquées. Tantôt portée par des millions d'anges dans le sein de Dieu même, il m'était permis de reposer sur son cœur, où il me soutenait ^vec sa main droite en me couvrant de sa main gauche, en sorte qu'il me semblait être dans un jardin de délices, où le jour éternel luit toujours, où les plaisirs sont sans fin, où les amitiés sont pures, où Tépoux et l'épouse sont à cœur ouvert, et où ils se font un vjpai plaisir de reposer l'un dans l'autre par un amour mutuel. C'est là que l'époux se plaît singulièrement à découvrir à l'âme toutes ses beautés, ses amabilités, et qu'il lui dit ces paroles du cantique : « Dormez, ma bien-aimée, ma « belle, ma colombe. Reposez dans mon sein, deman- « dez-moi tout ce que vous voudrez et je vous l'accora derai. Si je n'avais pas fait ce grand univers, le chef- « d'œuvre de ma gloire, je le créerais pour toi seule. Je « vous prie, filles de Jérusalem, de ne pas faire de bruit, « de peur d'éveiller ma bien-aimée, qui dort et qui re- « pose en moi... »
« Ahl s'il m'était permis de dire combien de
fois, enivrée de ces torrents de volupté, je ne pouvais plus contenir en moi-même cette extrême chaleur, qui semblait me consumer jusqu'à la moelle des os. Tantôt le visage rouge comme un charbon avec des yeux étincelants, je portais des traits enflammés contre lui, qui m'embrasait d'un si pur amour. Tantôt il fallait que je l'appelasse le seul objet de mes charmes, vie de ma vie, âme de mon âme, cœur de mon cœur, objet le plus charmant et le plus aimable. amour qui brûles tou-
jours et ne te consumes jamais. Si la créature pouvait te connaître, que ne ferait-elle point pour te posséder I Enfin, tantôt élevant ma voix et mes cris vers le ciel, je ne pouvais qu'en soupirant presser ce divin amant de venir me réduire en cendre et en poussière, afin que lui seul régnât éternellement dans mon âme... »
» Mille fois, ô mon Dieu, vous étant découvert à moi, avec le même empressement qu'un amant passionné peut avoir pour son épouse, me déclariez-vous, que vous n'aviez pu vous refuser à mes désirs, que vous aviez été blessé de mon amour, que vous étiez épris pour moi d'un amour qu'on ne peut guère dire^ mais qu'on peut bien sentir. Ah ! c'est ici où il m'est impossible de pouvoir dire avec quelle véhémence ce grand Dieu se livrait à mon cœur. Quelquefois je n'étais capable que de m'écrier, à l'exemple du grand saint François Xavier : C'est assez, c'est assez, mon Dieu, modérez cette divine ardeur (1). »
Les quelques citations précédentes et les souvenirs dont la mémoire de chacun est si richement peuplée^ font bien voir le tout-puissant empire de la passion. Cette irrésistibilité du désir passionné a pour principal mobile tout un ensemble de faits intellectuels.
A l'âge adulte de la passion, les facultés ont accompli un singulier travail, que Stendhal a désigné par l'expression assez baroque de cristallisation.
La passion est tout entière dans le cerveau de l'être passionné. L'être, l'objet, le bien désirés ne sont que
(l) Mémoire des faveurs dont fai joui par la grande miséricorde du Seigneur pendant tout le cours du carême passée l'an 1730. Procès de la Cadière, Aix, in-folio.
Toccasion, que le prétexte de la passion. C'est une donnée sur laquelle on construit tout un monde fantastique.
Chez le passionné, Timpressionnabilité, sans cesse émue voluptueusement ou douloureusement, stimule toutes les facultés. C'est la mémoire, qui retrace des plaisirs déjà goûtés; c'est l'imagination, qui peint le bonheur désiré sous les couleurs les plus brillantes ei les plus fausses, qui sans cesse Torne, le grandit, le pare de tout ce qui plaît; c'est à travers le kaléidoscope de nos désirs que nous regardons la réalité. Le trésor dont rimage trouble les nuits de Tavare le rendra le plus puissant des mortels; les honneurs, le pouvoir que pourchasse l'ambitieux en feront plus qu'un homme ; la présence de Dieu, Tunion avec Dieu, feront savourer à la mystique des voluptés sans nom dans les langues humaines. Pour nous, M. de Guibert, l'idole de M"° de Lespinasse, n'est qu'un mince intrigant, un froid rhéteur, un vulgaire égoïste ; pour M"' de Lespinasse, c'était le premier des mortels, un demi-dieu. « Comment ai-je été assez hors de moi pour pouvoir vous dire que j'avais mauvaise opinion de vous? Cela est-il dans la nature? cela peut>il être dans mon cœur? Adore- t-on, rend-on un culte à qui ne nous paraît pas un dieu(i)? »
Pour donner une juste idée des visions, des chimères^ des tortures morales que la passion enfante, on ne peut mieux faire que d'écouter les passionnés eux-mêmes ; nous ajouterons donc aux citations précédentes quelques extraits de deux lamentables lettres écrites par le jeune poète anglais Keats, passionnément épris d'une jeune fille mondaine et coquette qu'il ne peut oubli.er
(1) Lettres de mademoiselle de Lespinasse,
même au milieu des souffrances d'une phthisie pulmonaire et aux portes du tombeau : « J'invoque la mort nuit et jour, afin qu'elle vienne me délivrer de ces tortures, et puis je la repousse ; car elle détruirait ces tortures elles-mêmes, qui valent encore mieux que rien. Les continents et les mers, la faiblesse et le déclin séparent cruellement les gens ; mais la mort, elle, prononce l'éternel divorce. Quand Tangoisse de cette idée pénètre dans mon âme, je puis dire que c'est l'amertume de la mort. » (Ile de Wight. Sept. ^, 1820).
« J'aurais dû l'obtenir quand j'étais encore bien portant, et alors j'aurais conservé la santé. Je puis me résigner à mourir, je ne saurais me désigner à la quitter. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! Chaque objet que je retrouve dans mes coffres et qui me la rappelle est un coup de poignard pour moi. La doublure de soie qu'elle a mise à ma casquette de voyage brûle mon front. Pour tout ce qui la touche, mon imagination est d'une vivacité morbide. Je la vois. Je l'entends. Il n'y a rien au monde qui ait à mes yeux assez d'intérêt pour me distraire d'elle, ne fût ce qujun moment... Oh! si je pouvais être enterré près de l'endroit qu'elle habite ! Je n'ai pas le courage de lui écrire. Recevoir une lettre d'elle, voir son écriture suffirait à briser mon cœur. Même entendre parler d'elle de quelque façon que ce fût, voir son nom écrit, c'en serait trop pour moi. Mon cher Brown, que faire? ou chercher quelque consolation, quelque soulagement? S'il me restaitla moindre chance de guérison, cette passion me tuerait. A dire vrai, durant toute ma maladie, chez vous aussi bien qu'à Kentish Town, cette fièvre-là n'a cessé de me dévorer. Quand vous m'écrirez, ce que
^us ferez immédiatement, écrivez à Rome (poste
restante). Si elle se porte bien et est heureuse, faites le signe 4- ; si — ». (Naples. Nov. 1, 4820) (I).
Le rôle du cerveau est tellement prédominant dans la passion affective, que souvent on voit l'idée fixe persister et dominer encore, alors que le désir sensuel qui Ta engendrée est mort à jamais (2). D'autres fois, l'impression morale est tellement puissante, qu'elle enchaîne les penchants sensitifs. Gela est surtout applicable à l'amour. J.-J. Rousseau, éperdument épris de M»« d'Houdetot, la respecte toujours. « Je l'aimais trop pour vouloir la posséder. »
Le poëte Keats écrit à un ami : « Je suis dans un état oîi une femme, en tant que femme, n'a pas plus de pouvoir sur moi qu'un arbre ou une pierre, et cependant la différence de ce que j'éprouve pourX... et pour ma sœur est étonnante. L'une semble absorber l'autre à un degré incroyable. Je pense rarement à mon frère et à ma sœur qui sont en Amérique. L'idée de quitter X... dépasse tout ce qu'il y a d'horrible. Je crois voir les ténèbres descendre sur moi. J'aperçois constamment sa figure, qui constamment s^évanouii (3).
Le fait suivant est plus caractéristique encore. Gomme il montre bien la fixité, l'irrésistibilité du désir purement Jcérébral ! L'homme qui en est le héros, c'est l'Arétin, le cynique Pierre l'Arétin, l'incarnation de la lâcheté, de l'impudence, de la sensualité brutale. Arrivé à l'âge mûr, après avoir traîné dans la fangeuse existence que chacun sait, il s'éprend passionnément d'une jeune femme qu'il n'oubliera jamais. Il la choie, l'entoure de son luxe de satrape, la couvre de brocart d'or,
(1) Life and Letters of John Keats, in-8. London, 1867.
(2) Vénus Uranie et Vénus Polymnie.
(3) Ph. Chasles, Littérature et Mœurs de l* Angleterre au dixneuvième siècle et Life and Letters of John Keats,
de perles, de soie et de velours. Mais au milieu de tout cela une atteinte de phthisie vient frapper l'objet adoré. L'amour de Pierre Are tin parait redoubler et en fait un modèle de dévouement. Rien ne le lasse ni ne le rebute. Il soigne lui-même Perina Riccia, la veille, baise ses yeux flétris, ses lèvres sanieuses ( il mostruoso de gli occhiy Vorrendo délie guancie e lo schiffo delta bocca). L'air de Venise étant regardé comme nuisible à la malade, l'Arétin la conduit dans une ville voisine, où pendant treize mois il la visite assidûment, faisant souvent le chemin, malgré la pluie, la neige. Enfin, la maladie parait céder; Perina Riccia se rétablit. Elle parle sans cesse à son vieil amant de sa reconnaissance, puis un beau jour se laisse enlever par un plus jeune. L'Arétin la maudit, l'exècre ; il ne l'oublie pas. a Oui, je me réjouis de voir en débris la plus vile chaîne qui ait jamais asservi un cœur d'homme. La voilà dissipée cette illusion qui pendant cinq années m'a contraint à l'adorer. Est-il possible que je l'aie aimée et qu'elle n'ait pas cessé de payer de haine cet indigne et fatal amour ! Je voyais bien que mon idole était trompeuse; mais je savais qu'en essayant d'étouffer et de violenter mon penchant,je ne réussirais pas mieux que ceux dont les mains imprudentes essayent de courber les branches des jeunes arbres, toujours prêtes à se redresser vers leurs cimes. Peut-on aimer ou désaimer à sa guise ? Aujourd'hui même, je le sens, mon âme privée de ce qu'elle chérissait est comme une contrée livrée au pillage, toute couverte de ruines et qui n'a plus que des larmes (i).»
Trois années après revient l'infidèle, traînant l'aile et tirant le pied, comme le pigeon de la fable. A sa
(1) Lettere à Ferraguto di Lazzara.
vue, rArétin oublie son courroux. Il Taccueille et Tâime encore. La phthisie recommence son cours, et TArétin ses soins et son dévouement, a C'est, dit-il, une passion folle. » Il a tort; La raison aurait dû la lui faire haïr. Mais <( plus il pense à cette jeune femme, qui pourtant l'a si cruellement traité, qui n'a pas vingt ans, qui, morte et vivante à la fois, n'a plus ni voix, ni pouls, ni odorat, et ne conserve que le sentiment de son martyre, plus il s'attendrit malgré lui-même. » Elle meurt dans ses bras, et plus d'un an après il la pleure encore. €( La mort ne peut la lui arracher du cœur. » Il se croit fou et gémit sans cessé. Il sait qu'elle était ingrate et qu'il devrait l'abhorrer. Il se reproche sa faiblesse, mais ne peut se persuader qu'elle est morte et la cherche toujours. Bien des années après, à la fin de sa vie, même désespoir : « Je ne sais, écrit-il au professeur de philosophie Barbaro, si les années guériront Le mal affreux que m'a laissé au cœur l'affection que je portais à Perina. Je crois que je suis mort du jour où elle est morte, ou plutôt je crois que cette peste d'amour {cotai peste damore) ne me quittera pas même quand je mourrai. Le mal est au fond de mes entrailles, et mille siècles ne l'en arracheraient pas. Docteur célèbre en philosophie, si vous pouviez m'apprehdre l'oubli (i) ! » Ai-je bien fait comprendre la toute-puissance du désir passionné, désir unique, uniforme, poussant toujours sur la même route et aussi impossible à dompter que la fièvre à laquelle certains passionnés le comparent (Lespinasse). Lettres, discours, sont chez le passionné éternellement monotones; car chez lui tout se concentre sur une même idée, en dehors de laquelle il n'y a plus rien dans le monde.
(1) Ph. Chasies, Shakespeare, Marie Stuart et VÂrétin,
Sans cesse en tête-à-tête avec son idée fixe, il la mêle à tous les instants, à tous les actes de sa vie. Ses goûts, ses affections antérieures, sont totalement pervertis. Serf d'un désir despotique, il marche à son but en sacrifiant tout sur son chemin : parents, amis, fortune, honneur, tout est dédaigné ou oublié. Suivant les circonstances, suivant la couleur de sa passion, il est également capable des plus grandes actions ou des plus grands crimes. C'est dominée par une passion vile que la Lescombat fait assassiner son mari ; c'est dominé par une passion noble que Christophe Colomb, plus grand que tous les obstacles, découvre l'Amérique. De ces deux actes nous flétrissons l'un, nous admirons l'autre; mais leurs auteurs étaient-ils libres de ne les point accomplir? Et qui nous tracera d'une main sûre les limites du juste et de l'injuste, du bien et du mal ? Aux yeux de milliers de personnes le meurtre de Kotzebue, dont nous parlerons bientôt, est un acte infâme ; pour des milliers d'autres, c'est un admirable sacrifice.
Sans cesse les romanciers et les poëtes célèbrent l'amour comme le plus sublime des sentiments , comme le mobile par excellence de l'activité humaine, la cause et la source de toutes les belles actions, l'excitant qui met en branle les plus hautes facultés. Il faut en rabattre, et la vérité est bien différente de ces tableaux enchanteurs. Sans nul doute, tant que l'être humain agit dans le sens de sa passion amoureuse, il est doué d'une grande force ; sans doute il lui arrive assez souvent de se dévouer pour l'objet de son amour. Mais, en dépit de l'enivrement éprouvé, tout cela est, d'ordinaire, bien étroit et bien égoïste. L'amour sur-
excite bien le^ facultés pour tout ce qui a trait à la passion ; mais, pour tout le reste, il les amoindrit généralement; car ridée fixe ne souffre guère de rivale, et le passionné dépense tant d'attention d'un côté, qu'il n'en est plus capable de l'autre. Sur ce point encore, nous n'avons qu'à laisser parler les amoureux euxmêmes. En racontant une de ses crises erotiques, Alfieri écrit : « Je défendis toute espèce de message et je passai les quinze premiers jours en poussant des cris et des rugissements affreux. Quelques amis venaient me visiter, il me semblait qu'ils me plaignaient ; c'était peut-être parce que je ne me plaignais pas moi-même ; mais ma figure et mon maintien parlaient à ma place. Je voulus essayer de lire quelque chose et je ne comprenais pas même les gazettes. Quelquefois il m* arrivait de parcourir des pages entières, d'en prononcer toutes les paroles, sans en retenir une seule. »
De même Keats écrit à son ami Brown : « Je ne trouve pas un mot à vous dire sur Naples ; les mille nouveautés qui m'entourent ne m'intéressent et ne me touchent guère- »
Il est pourtant certains cas assez rares, où l'amour a eu sur l'activité intellectuelle un heureux effet. C'est que, comme toutes les passions, l'amour s'ennoblit à mesure qu'il y entre moins d'impression sensitive et plus d'intelligence. Dans ce genre d'amour, le côté sensitif est secondaire; il y faut une certaine maturité d'esprit. C'est une association entre deux êtres développés et pensant plus qu'ils ne sentent. C'est Stuart Mill épousant Mrs. Tylor après une amitié et presque une collaboration de vingt ans et l'aimant ensuite d'un amour doux et philosophique, l'associant à tous ses travaux ; c'est Alfieri, le fougueux Alfieri, s'éprenant d'un dernier amour pour la comtesse d'Albany. « Cette
quatrième et dernière fièvre du cœur se manifestait en moi, dit-il, par des symptômes bien différents des autres. Dans les trois premières, je n'avais été agité d'aucune passion de l'esprit qui, comme dans cette dernière, se mêlant à celle de Tâme, lui servît de contre-poids et formât (pour m'exprimer avec le poète) un mélange inconnu un peu moins impétueux et moins brûlant , mais plus senti et plus durable. Tel fut Tamour qui, depuis lors, anima et domina toutes mes affections et qui ne finira qu'avec ma vie. Je m'aperçus, deux mois après, que c'était la femme que je cherchais, ' puisque, au lieu de trouver en elle, comme dans toutes les femmes vulgaires, un dérangement à mes occupations utiles et un rapetissement, pour ainsi dire, de pensée, j'y trouvai un aiguillon, un secours et un exemple pour tout ce qui est bien. » Rara avis I
Pour achever de décrire à peu près complètement la passion, il faut dire quelques mots de ses rémittences. Kn effet, l'énergie du désir passionné n'est pas toujours égale. C'est que l'intermittence d'action est une des lois fonctionnelles du cerveau, loi que le besoin de sommeil ne prouve que trop. En outre, la rémittence ou l'intermittence est d'autant plus profonde que l'acte antérieur a été plus énergique. Aussi, rien de moins semblable à lui-môme que l'homme passionné. A ces accès d'exaltation du désir, qui décuplent notre puissance et nous voilent les obstacles et les dangers, succède ordinairement une période de découragement, d'inerte dépression. Tous les passionnés, quelle que soit l'espèce de leur passion, constatent et déplorent
ces heures d'affaissement. C'est un dégoût de tout, un ennui qui paraît incurable. Non-seulement on n'est plus passionné, mais on est incapable d'un désir, quel qu'il soit. Qui reconnaîtrait dans cet homme à Tœil morne, à la physionomie atone, aux facultés amoindries Têtre qui, tout à l'heure actif, habile, impétueux, marchait à son but d'un pas rapide que rien ne pouvait ralentir ?
Écoutons : « Croirait-on que j'ai pu connaître le calme ? Eh bien, mon ami, il est vrai que j'ai vécu vingt-quatre heures séparée de votre pensée, et puis j'ai été bien des jours dans une apathie totale. Je vivais^ mais il me semblait que fêtais à côté de moi. Je me souvenais d'avoir eu une âme qui vous aimait. Je la voyais de loin, mais elle ne m'animait plus. » (Lespinasse.)
Et cette autre : a II m'arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité fort singulière. Je ne fais ni bien ni mal. Je marche, comme on dit, à la suite dés autres, n'éprouvant ni peine ni consolation. Insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme à la douleur. A mon avis, l'âme est alors comme le petit ânon, qui va paissant et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l'aide de la nourriture qu'il trouve (I). )>
C'est bien au sommeil qu'il convient de comparer ces naoments d'éclipsé dans le cours de la passion. C'est un répit pendant lequel les centres nerveux réparent leurs fatigues, produisent et accumulent une nouvelle provision de force nerveuse. Aussi ces accès de calme au plus fort de la passion, ne doivent tromper ni le moraliste ni le médecin. Bien loin d'être la
(1) Autobiographie de sainte Thérèse,
guérison, ce n'est que le prélude d'une explosion nouvelle. C'est la torpille produisant de l'électricité. Gomme le dit sainte Thérèse, le petit ânon se sustente et grandit. A l'intermittence plus ou moins longue succède une puissante exacerbation. Qu'il a de pouvoir, l'être passionné qu'enivre le désir ! Il a presque rompu la chaîne des autres besoins. La fatigue ne mord point sur lui et il est inaccessible à la crainte ; on a peine à lui résister, môme passivement; car notre impressionnabilité est sa complice. Il nous frappe, nous enlève en nous communiquant une étincelle de sa passion ; car son imagination, fidèle interprète de ses impressions, lui peint en traits de feu ce qu'il désire, et, quelque chose de ces traits enflammés passant dans son langage, dans sa physionomie, dans ses gestes, nous nous sentons émus et quasi entraînés. « Un homme qui est pénétré de ce qu'il dit en pénètre ordinairement les autres. Un passionné émeut toujours, et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d'être très-persuasive, parce que l'air et les manières se font sentir et agissent ainsi dans l'imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts, qui sont prononcés de sang-froid, parce que ces discours ne flattent point leurs sens et ne frappent point leur imagination (I). »>
En vertu de la couture du corps et de l'esprit, les puissantes modifications morales de la passion coexistent souvent avec des changements nutritifs importants. Peut-être pourra-t-on faire un jour une séméiologie des passions. En efi'et, l'homme galvanisé par une passion toute-puissante ne prend guère le temps de manger, souvent môme il perd presque complètement
(1) Malebranclic, Recherche de la vérité.
Tappétit. Ses nuits sont ardentes et sans sommeil. Aussi, quand ces orages cérébraux ont duré un certain temps, la nutrition s'altère parfois profondément.
Voyez rhomme en proie au délire de la passion. Il est pâle, amaigri. Ses yeux, caves, semblent regarder dans le vague un objet visible pour lui seul. Souvent éclatent des névroses variables, spécialement des maladies mentales, dont nous dirons quelques mots. Parfois ce sont des maladies organiques, les dégénérescences tuberculeuses, cancéreuses, l'ictère grave, etc.
Jusqu'ici les médecins se sont trop peu occupés de ces recherches étiologiques. Cependant il est généralement admis que les passions tristes doivent être rangées parmi les causes habituelles des maladies cancéreuses. Dans son Traité des maladies du foie, Frerichs, parlant des causes ordinaires de l'atrophie aiguë du foie (ictère grave), range en première ligne les afFections morales. « Dans plusieurs cas, la maladie éclata chez des individus sains^ si immédiatement après une frayeur violente ou un accès de colère, que l'influence de l'ébranlement moral peut à peine être contestée. Les malades devinrent alors ictériques, se mirent à délirer, et moururent quelques jours plus tard. Tels sont les faits rapportés par Vercelloni, Morgagni, Bâillon, etc. » Des observations déjà nombreuses nous montrent aussi dans les antécédents de la même maladie des chagrins longtemps prolongés et minant sourdement les ressorts de la vie.
Dans une bonne monographie de la stupidité, le docteur Sauze constate, d'après des observations multiples, qu'elle est ordinairement produite par des causes morales tristes et dépressives. Or, il ne s'agit point ici d'un désordre dynamique; car cette abolition des facultés, cette paralysie du cerveau reconnaît générale-
2i2 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
ment pour cause un épanchement séreux comprimant les hémisphères.
En attendant une séméiologîe scientifique de la passion, les signes physiques bien connus des émotions fortes nous permettront souvent de faire des diagnos tics semblables à celui* d'Érasistrate et à celui de Jacques Ferrand, à qui je vais laisser le soin de terminer cette mosaïque.
« Je reconnus au mois de may de Tannée i604, dans Agen, lieu de ma naissance, les folles amours d'un ieune escolier, natif du Mas d'Agenois. Il se plaint à moy que quelques remèdes que les médecins du lieu ei Un charlatan Paracelsiste luy eussent ordonné, il ne pouuoit dormir, ne se plaisoità rien au monde, estoit tellement inquiété, qu'il auoit été contraint de se retirer de Tholose à Agen, espérant trouuer soulagement à son mal par le changement de lieu, où au contraire il se trouuait en pire estât, dégousté et altéré. Je remarque un ieune homme triste, sans cause quelconque, que peu auparauant j'auois conneu iovial ; j'aperçois son visage palle, citrin et blafard, les yeux enfoncés et le reste du corps en assez bon point; i'entre en doute que quelque passion d'esprit luy bourreloit l'âme, et veu son aage, bon tempérament sanguin et sa profession, ie conclus à part moy qu'il estoit malade d'amour, et comme ie le presse de me découvrir la cause externe de sa maladie, une belle fille du logis porte de la lumière, cependant que ie luy tastois le pouls, qui dès l'instant varie en diuerses sortes. Il pallit et rougit en diuers momens, et à peine peut-il parler. Se voyant à demi convaincu, il accorde son mal, mais ne veut guérir que par le moyen de celle qui l'a blessé... Le mariage ne pouuant s'accomplir, il désespère ; la fleure le surprend auec un crachement de sang : cela Testonne
et l'induit à suiure mon conseil, et par les remèdes de la médecine récent la guérison de son mal (I). »
Aujourd'hui, la médecine, ne sachant plus guérir les passions par bons remèdes chirurgiques et phamiaceuiiques, nous tâcherons de trouver ailleurs des moyens propres à exciter, à déprimer ou à écarter les passions ; mais il nous faut auparavant décrire des passions plus nobles et plus larges que les passions effectives, des passions où le désir humain prend un essor plus élevé.
(1) Jacques Ferrand, De la maladie d*amour.