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CHAPITRE VI

Dans les passions sociales, le champ de la passion est bien autrement vaste que dans les passions affectives. Les plus fortes de ces dernières même, par exemple, l'amour maternel, Tamour sexuel, sont, dans une certaine mesure, communes à Thomme et aux animaux. L'amour mystique est une folie vraisemblablement spéciale à l'homme ; mais cette passion n'est manifestement qu'un reflet mental du besoin amoureux contenu ou contrarié.

Les passions sociales sont bien plus loin de l'animalité. Sans doute la plus commune et la moins élevée d'entre elles, au sens philosophique, l'amour de la patrie, existe, à l'état rudimentaire, chez nombre d'animaux, qui, eux aussi, chérissent évidemment la localité où ils vivant de génération en génération. Mais, chez l'homme, cet amour de la patrie prend parfois un développement tellement luxuriant, qu'il n'a presque plus rien de commun avec le sentiment animal correspondant. Néanmoins il faut, dans la gamme des passions humaines, considérer le patriotisme comme une sorte de trait d'union entre les passions affectives et les passions sociales.

Pas plus pour le groupe des passions sociales que pour les autres, nous n'avons la prétention de décrire, d'envisager isolément toutes les passions. Nous devrons

nous borner à passer successivement en revue quelques types, en les sériant suivant leur degré d'élévation et d'ampleur.

A Torigine des sociétés humaines, quand Thomme presque nu et ayant pour toute arme un silex taillé ne formait encore que des hordes peu nombreuses, Témigration à de grandes distances était, pour lui, fort difficile. D'une part, la surface terrestre, abandonnée au libre jeu des agents naturels, était peu praticable ; d'autre part, notre pauvre ancêtre rencontrait partout des ennemis. Les fauves, les grands félins étaient bien mieux armés, bien plus redoutables que lui. Enfin les petits groupes humains déjà formés n'avaient entre eux nulle solidarité ; ils s'entre-dévoraient les uns les autres. L'adage de Hobbes : Homo homini lupus, était alors vrai dans toute sa brutale rigueur. Le sauvage de Tâge de la pierre taillée était donc fatalement parqué dans le coin de terre où il avait eu le malheur de naître. 11 se prit donc à aimer à sa manière, grossièrement, sans lo moindre raffinement poétique, le ruisseau où il s'abreuvait, la forêt giboyeuse qui lui servait de réserve alimentaire, la grotte où il trouvait un abri, une sorte de sécurité. Il s'attacha à cette ébauche de patrie, qui était tout pour lui, et d'autant plus qu'elle lui était souvent disputée par des rivaux bien endentés, que, sans cesse et sous peine de mort, il devait faire effort pour la défendre. Pour l'homme pithécoïde de cette époque, chaque rocher, chaque arbre de l'habitat où il luttait pour l'existence étaient de vieilles connaissances lui rappelant des incidents heureux ou malheureux de sa vie sauvage ; leur image était pro-

fondement empreinte dans sa mémoire et faisait en quelque sorte partie de lui-même.

A ce premier degré, l'amour de la patrie n'a absolument rien de noble ; il se confond avec le besoin de vivre ; c'est un sentiment grossier et quasi animal. Plus tard, à mesure que la société s'élabore et se complique, à mesure que ITiomme se perfectionne, il se forme dans le cerveau humain tout un idéal patriotique qui se transmet par l'hérédité et se développe par l'éducation. Alors il y a des traditions, une histoire plus ou moins légendaire reliant le passé, le présent et l'avenir du groupe ethnique. L'indi\ddu attache du prix à l'approbation de ses concitoyens ; il a un désir de gloire qui peut devenir une vraie passion capable d'inspirer du dévouement, des actions héroïques. Mais, entre ce patriotisme noble et l'attachement évidemment égoïste du sauvage pour le coin de terre, où il réussit tant bien que mal à traîner sa chétive existence, il y a une étroite parenté ; le premier est le lils ou plutôt le descendant lointain de l'autre. Tout cela n'est, au fond, que l'amour de la propriété idéalisé.

Aussi, sans se mettre trop en frais d'imagination, on peut évoquer dans l'avenir un état social plus élevé, où le patriotisme de notre époque, qui a provoqué et justiûé tant d'effroyables hécatombes, qui en temps de guerre érige en vertu la férocité pour l'ennemi, sera considéré comme un sentiment étroit, barbare, tout aussi digne de réprobation que l'esclavage, que l'anthropophagie des sociétés primitives. C'est qu'alors il y aura solidarité et non plus inimitié entre les divers groupes ethniques; l'idéal patriotique aura cédé la place à l'idéal humanitaire.

L'exemple suivant montre bien combien, tout en

ayant un objet plus vaste, le patriotisme se rattache étroitement aux passions affectives.

« C'est le meurtrier de Kotzebue, Karl Sand, qui nous

servira de type.

• Karl Sand reçut une éducation très-religieuse, qi^i, chez lui, fructifia admirablement. L'idée de Dieu se mêlait à tous ses actes. Les grandes œuvres littéraires où il rencontrait Vidée de dieu ou du démon l'impressionnaient fortement. Voici ses réflexions après la lecture de Faust : « effroyable lutte de l'homme et du démon ! ce que Méphistophélès est en moi, je le sens seulement à cette heure et je le sens, ô mon Dieu ! avec épouvante. Vers les onze heures de la nuit, j'ai achevé de lire cette tragédie et j'ai vu et senti le démon en moi, de sorte qu'à minuit j'avais fini, au milieu de mes pleurs et désespoir, par avoir peur de moimême. »

Souvent une mélancolie singulière, d'étranges envies de mourir s'emparaient de lui : « C'était, disait-il, le mal du pays de l'âme. »

Il était pieux au point de demander à Dieu avec ferveur la guérison de son cheval.

Fortement impressionné par les dernières campagnes de Napoléon P' en Allemagne, il partagea plus que personne l'enthousiasme patriotique de la jeunesse allemande, s'enrôla, fit campagne, alla en France jusqu'à Auxerre, mais sans avoir eu l'occasion de combattre, cf le bonheur de tuer des Français, » suivant ses propres expressions (1). Ensuite Sand s'affilia avec ar-

(1) Vollstdndige Uebersicht der gegen Cari Ludwig Sand^

deur à rassociation patriotique de la Burschenschaft. Les articles publiés par Kotzebue contre cette association rindignèrent. Cependant Timpression initiale qui fut Torigine de sa passion ne date que du 24 novembre 1817, et elle paraît avoir été assez modérée. Voici ce qu'il en dit dans son journal : « Aujourd'hui, après avoir travaillé avec beaucoup de soin (il se préparait à être ministre), je suis sorti vers quatre heures du soif avec E... En traversant la place du marché (àléna), nous avons entendu lire la nouvelle et empoisonnée insulte de Kotzebue. Quelle rage possède cet homme contre les Burschen et contre tout ce qui aime l'Allemagne. » Seize mois plus tard il le poignardera.

Karl Sand paraît avoir eu des hallucinations. Voici ce qu'il écrivit plus tard dans sa prison : «Je passe ma vie silencieuse dans l'exaltation et l'humilité chrétienne, et j'ai parfois de ces visions d'en haut, par lesquelles, depuis ma naissance, j'ai adoré le ciel et la terre, et qui me donnent la puissance de m'élever jusqu'au seigneur sur les ailes ardentes de la prière. »

Il nous fait assister lui-même au graduel envahissement de l'idée fixe qui le conduira à l'échafaud et tuera Kotzebue. Depuis longtemps il désire ardemment ce qu'il considère comme le bien de sa patrie ; il est de plus très-religieux, mélancolique, exalté ; mais d'abord sa passion manquait d'objet. Kotzebue lui en donne un. Cet homme est pour lui un monstre, un misérable, le fléau de l'Allemagne, qu'il endort et empoisonne par ses beaux écrits frelatés. Combien sa mort serait utile ! Faut-il le tuer ? Sand hésite ; il n'est pas fait pour le meurtre. ^Oh! si un autre pouvait le devancer et agir!

wegen Menschelmordes verûbt an dem K. Russischen Staatsrath v. Kotzebue gefuhrten Untersuchimg, Hohnliorst. Stuttgart und Tubingen^ 1820.

Mais si personne ne veut s'armer ; si chacun compte sur son voisin. « Seigneur, s'écrie-t-il, laissermoi m'affermir dans Tidée que j'ai conçue de la délivrance de rhumanité par le saint sacrifice de ton fils. Fais que je sois un Christ pour rAllemagne et que, comme et par Jésus, je sois fort et patient à la douleur (1818) (1). »

« Un homme n'est rien en comparaison d'un peuple ; c'est une unité comparée à des milliards ; c'est une minute comparée à un siècle. L'homme que rien ne précède et que rien ne suit naît, vit et meurt dans un espace de temps plus ou moins long, mais qui, relativement à l'éternité, équivaut à peine à la durée de l'éclair. Un peuple au contraire est immortel. » (18 mai i818.)

a Beaucoup de traîtres et des plus scélérats se font un jeu de pousser impunément à la perte de notre peuple.

« Parmi eux est Kotzebue, le plus rusé, le plus méchant, vraie machine à paroles pour toutes les turpitudes de notre temps ; sa voix est tout à fait propre à nous ravir complètement, toute fierté, toute amertume contre les plus injustes usurpations et à nous bercer dans le vieux sommeil fainéant.

« Chaque jour il fomente contre la patrie d'odieuses trahisons... L'histoire de notre temps ne doit pas rester chargée d'une éternelle honte; il faut donc qu'il tombe... Qui fondra sur ce misérable drôle, sur ce traître corrompu ? Dans l'angoisse et les larmes amères, aspirant au but le plus élevé, j'attends depuis longtemps déjà, moi qui ne suis pas né pour le meurtre, qu'un autre me devance, me délie, me délivre de ma douleur et me laisse suivre la voie paisible que je me

(1) Causes célèbres.

suis choisie. Malgré mes prières, personne ne se montre, et, aussi bien que moi, chacun a le droit de compter sur un autre. Le retard empire notre position, la rend de plus en plus pitoyable; et qui nous lavera de la honte, si Kotzebue, non châtié, abandonne le sol allemand et s'en va consommer en Russie les trésors qu'il a amassés (4)?

« Je finis le dernier jour de cette année 1818 dans une disposition sérieuse et solennelle et j'ai décidé que la fête de Noël qui vient de s'écouler serait la dernière fête de Noël que je fêterais. S'il doit sortir quelque chose de nos efforts, si la cause de l'humanité doit prendre le dessus dans notre patrie, si au milieu de cette époque sans foi quelques sentiments généreux peuvent renaître et se faire place, c'est à la condition que le misérable, que le traître, que le séducteur de la jeunesse, l'infâme Kotzebue, sera tombé ! Je suis bien convaincu de ceci, et tant que je n'aurai pas accompli l'œuvre que j'ai résolue je n'aurai plus aucun repos.

« Seigneur, toi qui sais que j'ai dévoué ma vie à cette grande action, je n'ai plus, maintenant qu'elle est arrêtée en mon esprit, qu'à te demander la véritable fermeté et le courage de l'âme (2). » (31 décembre 1818, Journal.)

Pour Sand, il n'y a plus maintenant ni hésitation ni doute. L'acte qu'il va accomplir est nécessaire et juste. C'est d'ailleurs l'arrêt du destin. « Ma destinée est donc remplie. Dussé-je vivre encore cinquante ans je ne pourrais vivre plus activement, avec plus de sentiment

(1) Traduit d'après le texte allemand publié par Hohnhorst [loc. cit.f t. 1).

(2) Biographie universelle ancienne et moderne^ Supplément,

intime que dans ces dernières années. (Relation de Hohnhorst.)

Sa décision est prise et il a du bonheur à céder à son idée fixe : (( Quoique renonçant avec effroi à tous les beaux rêves d'avenir que j'ai faits jusqu'ici, cependant je suis tranquille, plein de confiance en Dieu, heureux même, depuis que je vois devant moi tracée dans la nuit et dans la mort la route au bout de laquelle je payerai ma dette à la patrie.

« Dieu éternel ! que ma patrie continue à élever vers toi un joyeux regard ! que les bénédictions tombent en abondance sur cette troupe qui, au sein du peuple allemand, est équipée pour le combat ; sur cette troupe, qui, reconnaissant la grandeur des dons de ta grâce, est courageusement résolue à réclamer le bien de rhumanité, ton image sur la terre (1). »

Après cette longue maturation de sa passion. Sand se décide à agir. Il ne s'ouvre à personne de son dessein, fait à pied le voyage de Manheim, poignarde Kotzebue le 23 mars 1819, se blesse gravement en essayant de se suicider, languit quatorze mois en prison et a la tête tranchée le 18 avril 1820.

Pendant sa longue détention, au milieu de vives souffrances, il fut inébranlablement calme, content de lui, sûr de la moralité de son action. La veille de son exécution il déclare encore qu'il a fait ce qu'il devait faire. Au moment de partir pour l'échafaud, il répond à un ecclésiastique qui lui demande s'il ne s'en allait pas avec haine : « Eh ! mon Dieu ! est-ce que j'en ai jamais eu ? » C'est presque l'apostrophe de Charlotte Corday à Fouquier-Tinville : « Le monstre ! il me prend pour un assassin. »

(1) Relation de Hohnhorst, Lettre cTadieu (loc. cit.].

Cette absence complète de remords est un fait ordinaire dans les passions patriotiques et religieuses. Le passionné est alors fermement convaincu qu'il a agi au nom de la justice ou au nom de Dieu. Non-seulement il ne se repent pas de ses actes, mais il en est fier. Les plus inflexibles de nos conventionnels français, ceux que nos vieilles femmes se représentent habituellement comme des monstres, ayant toujours Tœil en feu et récume à la bouche, étaient, en dehors de leur vie, de leur passion politique, de fort bonnes gens, des hommes très-doux et très-honnêtes (i).

C'est que la notion du juste et de l'injuste est chose fort variable suivant l'époque, le pays, le caractère, etc. Il n'est guère d'acte criminel ou injuste, suivant nos idées modernes, qui n'ait été ou ne soit encore considéré comme parfaitement licite et même louable en quelque point de la boule terrestre. A l'origine des sociétés la notion du juste s'est confondue absolument avec celle de l'utile grossièrement conçu par des êtres grossiers. La justice, ainsi comprise, légitimait les actes les plus atroces. Avec le temps l'idée, ou plutôt le sentiment de la justice, sans jamais se séparer entièrement du concept d'utilité sociale qui l'a engendré et lui sert de base, a considérablement varié. Car avec le développement des groupes ethniques, les rapports et les besoins sociaux sont devenus de plus en plus complexes. Dès lors, déterminer à peu près exactement ce qui était socialement utile, indifférent ou nuisible a été un problème des plus épineux.' De nos jours même, il n'est peut-être pas une des lois quotidiennement votées par nos parlements dont les auteurs soient capables de calculer exactement l'effet et la portée. En outre, avec le

'1) Ph, Chasles {Mémoires),

progrès incessant de la différenciation du travail dans les grandes sociétés humaines, il s'est formé d'abord des castes, puis des classes ayant chacune leurs tendances, leurs intérêts particuliers, d'où un incessant conflit. Enfin, presque partout les législateurs religieux ont codifié à leur manière la morale et la justice, en y mêlant souvent des conceptions mythologiques plus ou moins capricieuses. Tous ces intérêts en lutte, toutes ces opinions contradictoires forment un vrai labyrinthe^ au milieu duquel l'individu a grand'peine à trouver son chemin ; car l'on a fini par perdre presque complètement de vue l'utilité sociale. Tôt ou tard, il y faudra bien revenir, force sera d'identifier le juste et l'utile, si Ton veut faire de la justice autre chose qu'un sentiment aveugle, une sorte d'instinct hérité des ancêtres. Mais alors l'utile sera scientifiquement défini. Par ce mot réabilité on désignera tout ce qui, sans nuire à la société, sera propre à rendre l'homme physiquement plus fort, moralement plus soucieux des intérêts d'autrui, intellectuellement plus instruit et d'une raison plus haute.

Pour qu'une passion patriotique naisse et grandisse dans un cerveau humain, il est nécessaire que le côté allectif de l'être soit encore très-dé veloppé. On en peut dire autant au sujet des passions dont nous allons maintenant parler, de celles des fondateurs des grandes religions ou des réformateurs religieux. Cependant ces dernières passions tendent avec plus ou moins de bonheur à un but plus élevé. Ici, ce que l'on rêve, ce à quoi l'on aspire, ce n'est plus au salut ou au bonheur de la patrie, c'est au salut ou au bonheur du genre

humain. Ces grands meneurs des sociétés humaines d'autrefois ont été doués, pour la plupart, d'une vive sensibilité, d'une imagination fougueuse. Bien souvent aussi ils ont été sujets à des hallucinations, ce qui est assez rare dans les passions purement sociales. C'est que les passions religieuses, tenant moins directement aux racines de l'être affectif, ne se peuvent développer qu'à la faveur d'une imagination exceptionnellement forte, capable de donner aux idées-images la couleur et le relief de la sensation. Cette observation s'applique avec plus de justesse encore aux passions mystiques.

DèsTenfance, Mahomet eut des hallucinations. Il raconte que, tout jeune encore, il a été renversé par deux anges vêtus de blanc, qui lui ont ouvert la poitrine et en ont retiré son cœur afin de le laver et de le purifier. Vers l'âge de quarante ans, après s'être beaucoup occupé de pensées religieuses, il eut, comme sainte Thérèse, comme saint Augustin, une hallucination qui détermina l'explosion de sa passion prophétique. Une nuit Khadidja, sa femme, ne le trouvant plus à côté d'elle, envoya des domestiques à sa recherche. Mahomet revint et lui dit : « Je dormais, quand un ange m'apparut en songe. Il tenait à la main une pièce d'étofle de soie couverte de caractères d'écriture ; il me la présenta en disant : lis. — Que lirai-je ? — 11 m'enveloppa de l'étoffe et répéta : lis. — Que lirai-je ? — Lis : Au nom de Dieu, qui a créé toute chose, qui a créé l'homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton seigneur, qui est généreux ; c'est lui qui a enseigné l'écriture. Il a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas.» Je prononçai ces mots après l'ange, et il s'éloigna. Je m'éveillai et je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Là, j'entendis au-dessus de ma tête une voix qui me disait :

« O Mohammed, tu es Tenvoyé de Dieu et je suis Gabriel. »

Ce qu'il écrit, Mahomet afûrme toujours qu'il le voit, et la vie, la vigueur de ses figures et de ses expressions nous le persuadent sans peine. Ses rêveries sont d'ailleurs Vimage fidèle de sa nature. « Pour sa race et son temps, Mahomet était un homme doux et sensible. Pas un peut-être de ses contemporains n'eut prononcé la phrase suivante : a Le paradis est aux pieds des mères (1). » S'il était sensible, il était aussi, selon «es biographes, fort sensuel : « Les choses, disait-il, que j'aime le plus au monde, ce sont les femmes et les parfums; mais ce qui me réconforte l'âme, c'est la prière. » Son paradis nous représente bien ses désirs dominants. C'est un lieu de délices merveilleusement adapté aux instincts, aux mœurs des Arabes et au climat de l'Arabie. On y trouve des jardins largement arrosés d'eaux courantes, où l'on cessera enfin d'être brûlé par le soleil. Dans ces jardins, les croyants, assis sur des sièges moelleux, sous des ombrages frais, seront vêtus de soie verte, qui est la plus belle aux yeux des Arabes ; ils seront servis par de jeunes garçons d'une éclatante beauté (ô Sodome !) et boiront de délicieux breuvages, qui ne leur donneront point de migraines. Dans l'Eden coulent aussi des ruisseaux de lait et de miel ; les vrais croyants y ont pour épouses de belles jeunes vierges, perpétuellement vierges, au sein arrondi, aux yeux noirs, et dont la peau a la couleur d'un œuf d'autruche. Ces vierges sont d'une étoffe spéciale, plus précieuse que celle des femmes d'ici-bas, auxquelles Mahomet donna cependant aussi une place dans le paradis des vrais croyants (2).

(1) E. Renan^ Ètudei <f histoire religieuse»

{2) Oa lit dans le Koran (ch. xiii^ vers. 22) : a Ceux que l'espoir

Il y a bien quelques ressemblances entre Mahomet et Martin Luther. Ge dernier eut, toute sa vie, un pied dans la raison, l'autre dans la folie. Dès sa jeunesse, il se fît remarquer par sa passion pour la musique, son goût très-vif pour la littérature païenne et sacrée, par une impressionnabilité très-délicate. C'est avec une angoisse indicible qu'il célèbre sa première messe : Cl J'étais presque mort; car je n'avais aucune foi. Je voyais seulement que j'étais très-digne. » La vue de ritalie des Borgia et de Jules II, où la forme seule du paganisme antique avait changé, le révolte. Le trafic des indulgences en Allemagne, les scandaleuses prédications du moine Tetzel vendant des indulgences au plus offrant, en affirmant qu'elles pouvaient racheter même le viol de la sainte Vierge, donnèrent à l'indignation de Luther le dernier coup de fouet (1). Dès lors, ridée d'une réforme religieuse devint pour lui une idée fixe ; il la mêlait atout, au point de comparer, dans une chasse, les chiens et les chasseurs au pape, aux diables chassant les âmes sauvées, « les innocentes

de voir Dieu rend constants dans l'adversité... ceux-là auront pour séjour le palais éternel.

« 23. Ils seront introduits dans le jardin d'Eden, ainsi que leurs pères, leurs épouses et leurs enfants qui auront été justes. »

De même, chap. xliii, vers 70 ; chap. xlviii, vers 5 (traduction Kasimirski).

(1) Selon le catholique M. Audin {Vie, Ouvrages et Doctrines de Luther), Tetzel n*aurait point formulé explicitement cette proposition originale; mais on la peut néanmoins déduire très- logiquement du texte suivant, admis comme authentique par le même. M. Audin : « Cumque peccatum in matrem Ghristi commissum quantumvis enormef minus sit quam sit illud Ipsum in filium committatur, quod est Ghristi expresso testimonio remissibile.» (SeckendoriT, Comment de Luther, p. 27. — > J. M. Y. Audin, t. I, p. 53.) — Michelet (Vie de Luther) admet l'authenticité du propos de Tetzel.

DES PÂSSIONSL SOCIALES. 227

bestioles >k Ses paroles à ce sujet sont curieuses r « J'ai chassé, dit-il, pendant deux jours entiers; j'ai voulu connaître cette volupté des héros, y\\j%(yKi%po^..., Je théologisais pourtant parmi les lacets et les chiens, et je trouvais un mystère de douleur au milieu de ce tumulte joyeux. N'est-ce pas là l'image du diable allant, lui aussi, à la chasse des pauvres bestioles, à Taide de trébuchets et de chiens exercés, je veux dire de ses évoques et de ses théologiens. » (G. Spalatino, 45 août 1521.)

Toute sa vie il fut obsédé par l'idée et la crainte de Satan. Dans sa jeunesse, en écoutant un sermon sur la possession démoniaque, il tomba en criant : Non sum / non sum/ Dans le môme temps, la vue d'un Saint- Sacrement l'effraye tellement ! qu'il en sue de tout son corps et croit mourir de terreur. Il fut extrêmement violent : « Dans la colère, dit-il, mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise et toutes les tentations et tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle jamais mieux qu'en colère. » Au château de Warbourg, dans son Pathmos, il entendait la nuit des bruits de noisettes se heurtant, de tonneaux roulant dans l'obscurité.* Souvent il avait des colloques avec le diable : « La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce qu^ je m'anime et que je lui dise : Baise mon c. ; Dieu n'est pas irrité, comme tu le dis. »

C'est surtout parmi les réformateurs religieux que l'on trouve des caractères rigides, ne connaissant ni Je doute, ni la crainte, ni le remords. Gomment hésiter, quand on a Dieu avec soi ? Un modèle parfait de cette inflexibilité , c'est Calvin. Toute sa correspondance exprime une conviction forte, indomptable, qui n'a jamais hésité, qui voit partout le péché et pour qui la

vie est une expiation. C'est sans balancer qu'il fait décapiter Gruet et brûler Servet. « Il semble advis aux jeunes gens que je les presse trop ; mais si la bride ne leur était tenue au roide, ce serait pitié. Ainsi il faut leur procurer leur bien, malgré qu'ils en aient (1). » Se considérant comme un nouveau Moïse, il proclame que quiconque outrage la gloire de Dieu doit périr par le glaive, et il veille, sans pitié, à l'exécution de la loi. L'idolâtrie, le blasphème, l'hérésie sont punis de mort. La femme adultère est |etée dans le Rhône. Des enfants sont fouettés publiquement. En soixante ans, cent cinquante sorciers sont brûlés à Genève, comme le constatent les registres de la république. Le pauvre Servet monte aussi sur un bûcher, sous les yeux mêmes de Calvin et, après l'exécution, son meurtrier écrit ceci : « Que les polissons n'aillent pas se glorifier de l'obstination de leur héros comme d'une constance de marlyr. C'est une stupidité de bête brute qu'il montra, quand on vint lui annoncer son sort. Dès qu'il eût entendu l'arrêt, on le vit, tantôt l'œil fixe comme un hébété, jeter de profonds soupirs, tantôt hurler comme un furieux. Il ne cessait de beugler à la manière des Espagnols : Miséricorde I miséricorde ! »

Pendant les débats, Servet ayant été accusé d'avoir dit, dans sa traduction de Ptolémée, que la terre sainte est stérile, en opposition au récit de Moïse, qui en vante la fertilité, « propos athéistes » répétait le juge. — Et Servet : « Onq n'ai fait que translater ; c'est Ptolémée qui est athéiste. n — Alors Calvin : « Je fus bien aise de clore la bouche à ce mécréant, et je lui demandai pourquoi alors il avait signé le travail d'un autre. Tant y a que ce vilain chien, estant ainsi abattu par si

(1) £. Henaa, loc, cit.

vives raisons, ne put que torcher son museau, en disant : c( Passons outre ; il n'y a point là de mal (1 ). »

De même Témule de Calvin, Martin Luther, excite au massacre des paysans révoltés avec une conscience parfaitement calme, a Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans, mais l'indignation de Dieu et des hommes. Les paysans sont dans le ban de Dieu et de l'empereur ; on peut les traiter comme des chiens enragés (2). »

Dans le cœur des fanatiques de Dieu ou de la patrie, il n'y a pas de place pour les tortures du remords. C'est que ce que nous appelons Vidée du bien n'a rien d'absolu. Ce n'est qu'une résultante de l'éducation, de l'habitude individuelle ou héréditaire ; aussi, pour peu que le jugement soit faussé, cette idée du bien, prétendue innée, peut ratifier des abominations et même y inciter.

Cromwell se croyait bien certainement un instrument, un exécuteur suscité par Dieu, quand il écrivit l'étrange billet suivant : « Le jour de vigile-jeûne, on a posté près de deux cents hommes de cavalerie et d'infanterie (à ce que j'ai appris) dans Covent-Garden pour nous empêcher de couper le cou aux presbytériens. Voilà de beaux tours que l'on joue à Dieu.n [Cromwell à Fairfax, 1646(3).]

De même Savonarole, après avoir établi à Florence ce qu'il appelait le gouve^mement du Christ, disait aux

(1) Voir Histoire de la vie, des ouvrages et doctrines de Calvin, par J. M. Audin.

(2) Michelety Histoire de Martin Luther,

(3). « Upon the fast-day, divers soldiers were raised (as I heard), both faorse and foot, near two hundreds in Covent-Garden, to prevent us soldiers from cutting the presbyterians throats ! Thèse are fine tricks lo mock God with. » {Oliver Cromwell' s Letter s and Speeches, by Carlyle, vol. 1.)

magistrats : « Que faites-vous, seigneurs huit? Il faut prendre Fépée. N'ayez aucune miséricorde. Décrétez que ceux qui parlent mal du gouvernement payeront 50 ducats, quia est crimen lassœ majestatts... Quand vous entendrez quelqu'un de ces mécontents, donnez-lui sur les oreilles. Dieu châtiera celui qui laisse commettre la faute, non moins que celui qui la commet (1). n Les quelques exemples précédents suffiront pour donner une idée de ces natures à la fois bornées et dominées par de larges aspirations. Chez de pareils êtres, tout est conviction inébranlable, désir inéluctable ; leur impressionnabilité les domine, et leur esprit, d'ordinaire assez mal meublé, est fermé de bonne heure à toute acquisition nouvelle. Guidés par un fort petit nombre d'idées maîtresses, ils n'admettent pas sur ces idées la moindre contestation. Il y a loin de ces organisations fougueuses aux esprits pondérés, scientifiques, toujours en garde contre leur propre jugement, toujours prêts à revenir sur une décision prise, quand ils en aperçoivent la fausseté. Ceux-ci se sont longtemps fatigués à chercher la vérité ; ils savent par expérience avec quelle peine on la découvre, combien sont faciles Tillusion et l'erreur. Dans le cerveau des réformateurs fanatiques, la passion l'emporte ; il n'y a presque plus de délibération. Pour un philosophe, l'autoda-fé de Servet est un crime ; mais, pour Calvin, brûler ce malheureux, c'était combattre et anéantir le démon de Terreur, de môme que la mort de Kotzebue, meurtre inutile aux yeux de l'homme froid et raisonnable, était, à ceux de Karl Sand, un acte héroïque et vengeur, qui allait briser les chaînes de la patrie et la régénérer. De

(1) Jérôme Savonarole, cTaprè^ les documents originaux, par ^rrens.

tels hommeâ sont poussés par un mobile dominant, qui a étouffé tous les autres ; ils vont droit devant eux, aveuglément, comme une locomotive glissant sur des rails.

Après les réformateurs religieux, mais plus haut, viennent les réformateurs laïques. La série se continue, et toujours dans le môme sens. LMmpressionnabilité affective et l'imagination perdent de plus en plus un terrain que gagnent Tintelligence et la raison. Il y a dans Tesprit moins de couleur et plus d'idées. Les différences individuelles sont d*ailleurs considérables. Tantôt le cœur crie beaucoup plus fort que la tête ne pense; tantôt la raison l'emporte manifestement. Dans le premier cas, le socialiste passionné, prêchant la bonne nouvelle, ressemble par plus d'un point au réformateur religieux. L'un s'occupe de la terre et Tautre du ciel ; mais un sentiment analogue les domine ; chacun d'eux est religieux à sa manière.

Proudhon fut un bel exemple du type fort intéressant que nous esquissons. On peut dire de lui qu'il fut dominé, sa vie durant, par la passion de la justice. Qu'est-ce que la justice? Selon nous, comme nous l'avons déjà dit, la notion de justice se confond avec celle d'utilité sociale scientifiquement déterminée. C'est en vain que l'on chercherait dans les œuvres de Proudhon et même dans les trois volumes, qu'il a écrits sur la justice, une définition du juste aussi précise que la nôtre. La justice semble n'avoir été pour lui qu'un sentiment d'indignation spontané, presque instinctif, contre l'exploitation du plus faible par le plus fort. Mais, pour être assez mal défini, chez Proudhon, ce

sentiment n'en était pas moins vif. Aussi ravons-nous vu cingler à grands coups de fouet vengeurs nombre de nos iniquités sociales.

Le caractère de Proudhon mériterait une longue analyse psychologique ; nous devons nous borner à en signaler quelques traits saillants. Gomme la plupart des penseurs ou plutôl des êtres puissamment doués d'une manière quelconque, il fut précoce. A douze ans, pauvre petit paysan, que rien autour de lui ne poussait à Tétude^ il fréquentait déjà assidûment la bibliothèque de Besançon, feuilletant et compulsant jusqu'à huit ou dix volumes en une séance. Tout éveillait sa curiosité, et une recherche en amenait une autre. C'est ainsi qu'en voyant imprimer une Vulgate, il voulut apprendre rhébreu, Tapprit tout seul et de là se lança dans la linguistique comparée. L'éducation vraiment scientifique lui manqua toujours, et il ne fit aucun effort pour se la donner. L'observation tranquille n'était pas son fort, toujours emporté qu'il était par quelque sentiment violent. Jamais son esprit pe connut la salutaire discipline des sciences naturelles : c'est la raison du tour métaphysique et souvent paradoxal de ses écrits. Sans cesse, d'ailleurs, il était entraîné par la fougue sentimentale de son caractère. Comme l'a fort bien dit Sainte-Beuve ; « Le philosophe, qu'il était par le cerveau ou qu'il aurait voulu être, était à tout moment dérangé, troublé, surexcité par le cri des entrailles (1). )) En divers endroits de sa correspondance^ il a pris soin de nous peindre lui-même tantôt son ardent amour pour la justice et la vérité, tantôt le bonheur et la consolation qu'il trouvait dans le travail. Il faut citer quelques-uns de ces passages si carac-

(1) J.'P, Proudhon j sa Vie et sa Correspondance. /9^vvAy 1878,

DES PASSIONS SOCIALES. m

téristiques : « Proudhon, tu te dois, avant tout, à la cause des pauvres, à raffranchissement des petits, à rinstruction du peuple ; tu seras peut-être en aboipination aux riches et aux puissants ; ceux qui tiennent les clefs de la science et de Plutus te maudiront : poursuis ta route de réformateur à travers les persécutions, la calomnie, la douleur et la mort même (1). »

« Tant qu'une vérité ne doit pas être manifestée, elle reste inaperçue : la voir, c'est être obligé de la dire (2). »

« Au feu de Tépreuve mon âme s*épure et je me détache de tout esprit de propriété scientifique et littéraire aussi bien qu'industrielle : savoir avec certitude, le dire avec force, clarté et précision, c'est le seul bien où j'aspire, la dernière grâce que je demande à Dieu, puisqu'il me* refuse tous les autres avantages (3). »

« Je sais ce que c'est que souffrir, et c'est toujours avec les méditations les plus profondes que je trompe mon mal. »

11 écrivait à son ami Ackermann, qui allait se marier : « Vous êtes au moment de la vie, où l'amour nous poinct davantage ; après, cela diminue. Tout cela n'est rien : voir, savoir, formuler le beau et le vrai, c'est cela qui est tout. »

Derrière toutes les tirades métaphysiques, parfois fort subtiles, qui s'étalent dans les œuvres de Proudhon, on sent toujours un sentiment fougueux, jaillissant parfois en sorties d'une incomparable éloquence (4).

(1) Lettre h Ackerman, 16 septembre 1833.

(2) Lettre à Tissot, août 1840.

(3) Lettre à M. Bergmann^ 22 février 1840.

(4) Exemple. Le fameux passage : a Dieu, c'est le mal n, dans les Contradictions économiques, et a l*homme devant la mort p, dans ia Justice dam la révolution.

Son fameux mémoire sur la Propriété n*est qu'un accès de colère dialectiquement exposé : « Le style en sera rude et âpre ; Tironie et la colère s'y feront trop sentir. C'est un mal irrémédiable. Quand le lion a faim, il rugit (2).»

C'est une loi psychologique, que tous les passionnés voient avec un verre grossissant Tobjet de leur poursuite, le but auquel ils aspirent. Proudhon ne fait pas exception. Il fut un moment profondément convaincu que les destinées de la France tenaient à la publication de. son mémoire sur la PropHété : «Prie Dieu que j'aie un libraire ; c'est peut-être le salut de la patrie (2). »

N'éprouve pas qui veut cette exaltation délirante. Elle est souvent la raison des grandes actions et des belles œuvres.

Saint-Simon, le socialiste, eut moins de'sentimentalité que Proudhon ; en revanche, sa raison fut plus haute et son intelligence plus scientifique. Il savait plus et généralisait davantage ; il avait des vues mieux coordonnées et un caractère plus fort. Néanmoins tous deux sont de la même famille ; tous deux eurent, pour passion dominante Tamour de la vérité, de la justice, le souci du bien général. Mais Proudhon ne songe guère qu'à son pays ; c'est la société européenne que Saint- Simon vise à réformer ; il veut généraliser la révolution en lui donnant un code et une direction scientifique.

Le caractère de Saint-Simon se révèle aussi de bonne heure. A treize ans il se laisse mettre à Saint-Lazare par son père, plutôt que d'agir contrairement à ses convictions en communiant. La passion philanthro-

(1) Lettre à Ackermann, 12 février 1840.

'<>.) Lettre à Bergmann, 22 février 1840.

piqae absorba sa vie entière. Ce fut pour satisfaire cette noble passion qu'il chercha la fortune et dépensa ce qu'il en avait acquis ; ce fut pour cela qu'il hanta et pratiqua toutes les classes de la société, qu'à trentehuit ans il se mit à étudier méthodiquement toutes les sciences : « J'étudiai d'abord les sciences physicomathématiques ; je constatai leur situation actuelle et je m'assurai, au moyen de recherches historiques, de Tordre dans lequel s'étaient faites les découvertes qui les avaient enrichies. Ce travail me dura trois ans. Pendant tout ce temps, j'avais pris domicile en face de l'Ecole polytechnique et je suivais les cours des professeurs. Quand je me jugeai au courant des connaissances acquises dans les sciences physico-mathématiques, c'est-à-dire dans la physique des corps bruts, je m'éloignai de l'Ecole polytechnique pour aller m'établir près de l'Ecole de médecine. J'entrai en rapport avec les physiologistes, et je ne les quittai qu'après avoir pris une connaissance exacte de la physique des corps organisés. »

L'esprit d'observation ne lui faisait jamais défaut, même dans les moments les plus critiques. Pendant la guerre de l'indépendance américaine, à laquelle il prit part, il assistait sur le vaisseau la Ville-de- Paris à un combat naval ; un boulet fracassa la tête d'un matelot à côté de lui et le renversa lui-même tout étourdi. En revenant à lui, il posa la main sur la cervelle du matelot tué. Croyant toucher son propre cerveau, il se mit à s'étonner qu'un homme encore vivant et pensant put toucher sa cervelle. De même, en 1823, lorsque, à bout de ressources et désespérant de pouvoir continuer son œuvre,, il fit une tentative de suicide, il disait au docteur Sarlardière : « Expliquez-moi, mon cher Sar- Inrdière, comment un homme qui a sept chevrotines

2 te DES PASSIONS PROPREMENT DITES.

dans la tête peut encore vivre et penser ? » Cette tentative de saicide fut aussi tout à fait caractéristique : « Il chargea tranquillement de sept chevrotines un pistolet, qu'il plaça sur la table où il avait coutume de travailler ; puis, posant sa montre sur cette table et voulant conserver jusqu'à la fin Texercice de ses facultés intellectuelles, il continua de combiner ses idées sur l'organisation sociale, jusqu'au moment où l'aiguille atteignit l'heure qu'il s'était fixée. Alors il lâcha la détente (1 )....» Puis, comme le médecin, ne trouvant pas toutes les chevrotines dans la chambre, le croyait mortellement atteint et lui annonçait une fin très-prochaine : « Allons, dit Saint-Simon à son élève Aug. Comte, employons bien les heures qui nous restent et causons de votre travail. »

Toujours il montra la même énergie indomptable. A cinquante ans, sans argent et dédaigné de presque tous, il écrit: « On sait ma position pécuniaire. Ma^ position morale est, sous plusieurs rapports, encore plus fâcheuse ; chaque conseil que je reçois tend à me décourager. Eh bien! dans cette position, je jouis, je me trouve heureux; j'ai le sentiment de ma force et cette sensation est plus agréable pour moi qu'aucune autre que j'aie éprouvée dans ma vie. Je vois sans inquiétude les difficultés que j'ai à vaincre; je souris à celles qui peuvent se présenter. »

Un peu plus tard, il écrivait : « Depuis quinze jours je mange du pain et je bois de l'eau ; je travaille sans feu et j'ai vendu jusqu'à mes habits pour fournir aux frais de copie de mon travail. C'est la passion de la science et du bonheur public, c'est le désir de trouver un moyen de terminer d'une manière douce l'eflroya-

M) Saint-Simon j sa Vie et ses TravauXjptirM,-G. Hubbard, 1837.

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ble crise dans laquelle toute la société européenne se trouve engagée, qui m'ont fait tomber dans cet état de détresse. Aussi, c'est sans rougir que je puis faire Taveu de ma misère et demander les secours nécessaires pour me mettre en état de continuer moû CBuvre. »

Chez Saint-Simon, le côté affectif était très-puissant ; on n'est réformateur qu'à cette condition; mais, en même temps, le sentiment était tenu en bride et ennobli par une haute intelligence. C'est une règle psychologique, que la vivacité de Timagination se proportionne à l'intensité des sentiments. Saint-Simon ne fit point exception à la règle et son imagination s'exalta parfois jusqu'à l'hallucination. Lui-même raconte que, durant la révolution, alors qu'il était prisonnier au Luxembourg, Gharlemagne lui apparut et lui prédit de grands succès philosophiques. En résumé, ce fut un grand et beau caractère que celui de Saint-Simon; chez lui, le cœur et l'intelligence allaient de pair, se vivifiant mutuellement. Sans doute ses erreurs furent nombreuses, mollis pourtant que celles de ses maladifs disciples ; il les faut attribuer à une éducation scientifique trop tardive. Au total, Saint-Simon a marqué sa place parmi les plus nobles types de l'humanité. La passion à laquelle il dévoua sa vie fut de celles que ressentent seuls quelques élus : «Souvenez-vous, disait-il à son lit de mort, souvenez-Vous, que, pour faire quelque chose de grand, il faut être passionné. Le résumé des travaux de toute ma vie , c'est de donner à tous les membres de la société la plus grande latitude pour le développement de leurs facultés. » Gomme tous les penseurs du dix-huitième siècle, dont il fut l'un des derniers rejetons, il fut dominé par une fièvre généreuse, par une soif de justice et de rénovation sociale.

at8 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.

par la passion humanitaire, par tous ces généreux élans taxés aujourd'hui de folie, mais qui sont à la fois la gloire de cette grande époque et, par comparaison, la honte de la nôtre.

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