CHAPITRE VIL
LES PASSIONS UTTÉRAIRES.
« La mission du poète est la représentation. Cette représentation est parfaite quand elle riyalise avec la réalité, c'est-à-dire quand ses peintures sont animées par le génie de manière à faire croire à la présence des objets. La poésie, à son plus haut degré d'élévation, est tout extérieure. Lorsqu'elle se retire au dedans de rftme, elle est en voie de déclin. Quand elle représente les idées sans les revêtir d'un corps ou sans laisser deviner le corps sous Vidée, la poésie est aux degrés inférieurs par lesquels elle entre dans la vie commune (4). » C'est un grand poète qui définit ainsi la poésie, et il y a du vrai dans sa définition, qui est d'ailleurs très-incomplète. C'est bien l'image qui est l'élément essentiel de la poésie, celui sans lequel elle n'est pas. Tout vrai poète excelle à évoquer dans son imagination de vrais tableaux et à exprimer ces tableaux avec assez de vie pour les montrer à l'esprit des autres. Mais l'image n'est que le vêtement de la poésie ; elle n'en est pas le corps. S'il n'est que peintre, futril en son genre un Raphaël, un poète est inférieur ; il ne
(1) Mémoires de Goethe (Maximes et Pensées).
parle qu'aux yeux de Tesprit, et ce n'e$t pas assez. Est-il en même temps musicien, c'est-à-dire a-t-il à un haut degré le sens de la musique, des vers, du rhythme et de Ja cadence, alors il éveille en même temps des impressions auditives et des impressions visuelles; il parle à deux sens, et son pouvoir s'en accroît beaucoup. Est-il alors un poëte complet ? Nullement. Pour être armé de toutes pièces, le poète doit encore toucher ce qu'on appelle le cœur ; il faut qu'il sache exciter notre impressionnabilité affective , qu'il sache peindre et éveiller des sentiments, en même temps que des images. Si le poëte est capable de mettre sur des sentiments intenses, variés et élevés, de la couleur et de l'harmonie, il est complet ; car alors ses vers font surgir en nous tout un monde de souvenirs, d'impressions et de désirs. A vrai dire et appréciée au point de vue psychologique, la poésie n'est que l'amplification de la peinture; mais c'est un moyen d'expression infiniment plus puissant, plus noble et plus riche.
Dans la presque totalité des œuvres poétiques, il n'y a pas d'autres éléments que ceux-là. Pourtant la poésie peut viser plus haut encore ; elle peut s'adresser à la raison et à l'intelligence, mais à de certaines conditions et d'une manière assez limitée. Tout ce qui est purement intellectuel, sec, précis et exact est antipoétique. Dans le détail, les ench^nements d'idées pures, les hautes abstractions intellectuelles défieront toujours l'art du poëte. Pourtant certaines idées philosophiques, certaines généralisations scientifiques sont matière à poésie, à une poésie sublime, qui nous fait penser en même temps que sentir. Mais il est pour cela une indispensable condition ; il faut que ces idées, exprimées avec la couleur poétique convenable, se rattachent en outre étroitement à notre impressionnabilité
affective. Froidement et scientifiquement exposée par un chimiste, la théorie atomique n'a rien de poétique ; mais qu'un Lucrèce s'en empare, qu'il chante la mortalité de ce qu'on appelle Tâme humaine, qu'il nous montre au bout de nos chagrins et de nos joies, de nos désirs et de nos regrets, de toute cette vie intense qui nous enivre, Tinéluctable néant : alors son exposition devient poétique, car il y a un tragique contraste entre l'inévitable dispersion de nos pauvres atomes et Tentraînante activité de notre éphémère individu. Cette dissolution de l'infiniment petite personnalité humaine dans la grandiose impersonnalité du monde a quelque chose de poignant ; cela nous effraye ou nous rassure, nous trouble ou nous console, mais, dans tous les cas, nous frappe et nous émeut. Cette poésie est bien sûrement la plus complète et la plus belle ; car elle s'adresse à la fois à l'imagination, à l'impressionnabilité affective, à la pensée. Ce sera sans doute celle que priseront surtout nos descendants, si, comme il est vraisemblable, l'humanité poursuit le cours de son développement; mais force est bien de reconnaître que, de nos jours, elle est appréciée seulement par une élite fort peu nombreuse.
Si la poésie est bien ce que nous venons de dire, et cela est incontestable,. il est facile de déterminer à priori quels doivent être les traits saillants du tempérament poétique. Tout vrai poëte devra être doué d'une imagination vive et tenace, gardant les images comme une plaque photographique et donnant un corps à toutes ses pensées. En outre, il devra être d'une exquise impressionnabilité affective ; car il faut qu'il ait senti ou soit capable de sentir plus ou moins les sentiments qu'il peint. Les qualités affectives éclatent, en effet, chez, tous les vrais poëtes, à des degrés divers, les
uns étant plus Imaginatifs que sensibles, les autres plus sensibles qulmaginatifs.
Dans ses curieux mémoires, Alfieri nous apprend que, dès Tenfance, il fut taciturne, timide, tantôt extrêmement tranquille, tantôt pétulant à l'excès, puis mélancolique, violent, sujet à pleurer sans cause, doué d'une imagination forte, qui lui grossissait toujours le bien et le mal. Il ajoute qu'il avait la tête absolument antigéométrique, que son humeur et son caractère subissaient docilement les variations météorologiques et saisonnières, qu'il avait des accès périodiques d'impressionnabilité en avril et en juin. Dans sa jeunesse, il lisait Plutarque avec des pleurs et des transports. L'amour était pour lui un impérieux besoin, qui le dominait entièrement; obligé de se séparer de l'une de ses maîtresses, il tenta de se tuer (1).
De même Foscolo, déjà arrivé à l'âge mûr, fait fi des honneurs, de la gloire, recherche la solitude, y vit sans lire, sans penser. L'ambition ne lui chaut, dit-il ; ce qu'il lui faut, c'est de Tamour : « Je sens en moi un besoin fatal d'être aimé (2). »
Toute sa vie, Leopardi fut sur le seuil de la lypémanie. Dans sa première jeunesse, il commença par éprouver, dit-il, « cette tristesse douce qui est mère des grandes choses, » mais qui fut bientôt remplacée par une atroce mélancolie : « la première était un crépuscule; la seconde est une nuit noire. » Sa pensée le torture, le crucifie, le martyrise : « S'il devenait fou, dit-il, sa folie devrait consister à rester assis, les yeux fixes, la bouche ouverte, les mains entre les genoux, sans rire, ni pleurer, ni se mouvoir autrement que par
{i) Mémoires d'MRevi,
(2) Foscolo, Epistolario, t. I, p. 213, Firenze, 1854.
force, n en un mol, stupide. « Je me roule par terre, dit-il ailleurs, en demandant combien de temps il me reste à vivre. » Il dit exécrer les femmes, «ces animaux sans cœur, » mais, au fond il a un ardent désir d'être aimé et désespère de Têtre (I).
Le placide Gœthe fut bien moins sensible, bien moins affectif : « Je suis, dit-il de lui-même, aussi peu reconnaissant que qui que ce soit. » Il fut par-dessus tout imaginatif et intelligent aussi ses poèmes sont généralement froids, mais riches en métaphores et en idées. Toute sa vie, dit-il, il fut porté « à transformer en figure, en po6me tout ce qui lui causait de la joie ou du tourment, tout ce qui Toccupait à un autre titre. » Il avait des rêves imagés, qui se transformaient en po6mes : « Ce que j'entrevoyais éveillé pendant le jour se façonnait souvent pendant la nuit en rêves réguliers, et ordinairement, quand j'ouvrais les yeux, un tout nouveau et merveilleux ou un fragment d'une œuvre en commencement m'apparaissait ; je récrivais dès le point du jour. » Dans sa première jeunesse, il ne put supporter la lecture du Système de la nature, non pas qu'il trouvât le livre faux, mais il lui reprochait d'être glacé, décoloré. Quand il apprenait une langue étrangère, il en saisissait vivement les sons, le mouvement, Taccentuation, l'intonation. De bonne heure aussi , ce qui est bien rare chez les poètes, il eut des velléités scientifiques. Tout enfant, il faisait des expériences avec un aimant, essayait de construire une machine électrique (2).
(l) Epistolario di G. Leopardi, t. I, [p. 37, 62, 6, 172, 190, 209 etpassim, Firenze, 1836.
(1) Mémoires de Gœthe, publiéa par H. Richelot. Paris, 1844.
La manière de travailler des vrais poëtes reflète fidèlement leur organisation mentale. Us écrivent à bâtons rompus, par soubresauts, quand Minerve le permet. « Pour vivre en paix avec moi-môme, dit Foscolo, il me faut travailler, comme faisait Montaigne, à bâtons rompus ; quand le démon d'écrire me possède, je ne bouge du travail, et souvent il m'est arrivé d'écrire dix-sept heures de suite. Au contraire, quand c'est le démon de la mélancolie, de la paresse, de la flânerie, qui m'envahit, je ne tremperais pas ma plume dans l'encre pour la moitié du monde (1). » Gœthe écrivait souvent au vol : « Je courais quelquefois à mon pupitre, sans prendre la peine de redresser une feuille de papier, qui était de travers, et j'écrivais la pièce de vers depuis le commencement jusqu'à la fin, en biais, sans bouger. A cet efi'et, je saisissais de préférence un crayon, qui se prête mieux à tracer des caractères; car il m'était quelquefois arrivé d'être réveillé de ma poésie de somnambule par le cri et par le crachement de la plume, de devenir distrait et d'étouffer à sa naissance une petite production (2). » Alfieri parle aussi de ces fièvres littéraires. En lisant le Panégyrique de Trajan, de Pline, il sent un irrésistible besoin de le refaire à sa manière et s'y met à l'instant : « J'écrivais tous les matins... J'y pensais pendant le reste de la journée, comme il m'arrive toujours quand je ne sais quel pouvoir inconnu me donne cette fièvre d'enfantement et de composition. Je le trouvai achevé à la cin-
(1) Loc, cit. y t. II, p. 73.
(2) Loc, cit., p. 279.
quième matinée, du i3 au 47 mars (I). » En lisant la Mérope de Maffei, il en vit subitement une autre : « A Tinstant, je vis, comme par l'effet d'une illumination soudaine, une autre tragédie du même nom sur le même sujet, mais plus simple, plus chaude et plus rapide. Telle elle se représenta à moi, telle je la conçus, comme par inspiration. Si j'ai réussi, je Tignore ; mais si, avec quelque raison, un barbouilleur de vers a pu jamais s'écrier : Est deus in nobis, certainement j'ai pu le dire, concevant, développant ou versifiant la Mérope (2). »
C'est que les poètes puisent l'inspiration dans leur propre fonds affectif, dans leurs sentiments, leurs émotions, leurs passions, et rien n'est plus inégal, variable et accidenté que notre vie afiPective, surtout que la leur. Telle est du moins l'origine première de leurs CBuvres les plus émues, de celles qui les font célèbres. Foscolo affirme qu'il écrivit les Dernières Lettres de Jacques Ortis « avec le sang de son cœur )> . « Pour représenter la nature fidèlement et avec une religieuse sincérité, je pénétrai dans le sanctuaire de mon cœur, j'interrogeai toutes mes passions, je relus toutes les pages mélancoliques que j'avais essayé d'écrire quand dans l'exil, les malheurs domestiques, les calamités publiques et dans le désespoir de mon amour, je ne me voyais d'autre refuge que la tombe. — Je pleurai, en me rappelant les larmes que j'avais versées; je tâchai d'oublier ce que j'avais lu et appris dans les livres, afin d'exprimer avec plus d'originalité la vérité, les opinions, les erreurs nées spontanément en moi selon mon genre d'esprit et les circonstances de ma
(1) Loccit., p. 238.
(2) Loc, cit., p. 205.
Tie (i). n Sans l'amour et la patrie, dit-il, jamais il n'aurait écrit une syllabe ; car la gloire le touche peu. Puis le travail est devenu pour lui un besoin : a II faut que j'exerce mes facultés, tout en sachant bien que ce sera inutile ; pour ne pas agoniser d'ennui , il faut mourir en travaillant (2). »
Gœthe lui-même, ce majestueux égoïste, composa son Werther à la suite d*un ipelit drame, purement psychologique, d'ailleurs, qui s'était passé dans sa tête olympienne. Il écrivit son roman pour se débarrasser, en Textériorant, d'un désagréable accès de mélancolie (3).
Alfieri afUrme que, pour désirer travailler et trouver des idées créatrices, il lui fallait être amoureux (4).
Les écrivains qui ne ressentent pas plus ou moins ces orages affectifs ne sauraient être poètes ; mais ils peuvent être de féconds versificateurs, de laborieux écrivains, des érudits dotés de vifs besoins intellectuels. Gomme exemple de ce dernier genre de littérateurs, on peut citer le polygraphe Robert Southey, qui travailla en moyenne douze heures par jour pendant quarante-cinq ans et écrivit avec une régularité mécanique environ cent volumes, dont personne ne parle plus (4).
Entre les passions humaines il y a bien des différences de couleur, d'allure, d'objet ; mais, dans la charpente, schématiquement, comme disent les Alle-
(1) Loc.cit.f p. 153.
(2) Loc. cit., p, 558.
(3) Mémoires de Gœthe, p. 246. — Mémoires d'Alfieri.
(4) Ph. Chasles, l'Angleterre littéraire, •
mands, elles se ressemblent fort. C'est toujours un désir violent, enté sur une impression forte et aspirant à un vif plaisir. Or, pour le poète que dévore la passion d'écrire, c'est la satisfaction même de la passion qui est la récompense cherchée. L'argent, la gloire, qui viennent aussi quelquefois, ne sont que des accessoires. Pour le poëte, pour Técrivain, céder au démon de l'inspiration, c'est prendre possession de l'objet aimé ; c'est avec un sentiment de joie enivrante, qu'ils voient leurs idées prendre corps, contour et couleur.
« Le véritable fruit de nos études, dit Foscolo, vient de l'exercice libre et tranquille de nos facultés (i). » La domination de la passion intellectuelle n'est pas toujours incontestée. Chez certaines natures fougueuses, comme celle d'Alfieri, il y a lutte plus ou moins tragique entre les passions affectives et le besoin du travail intellectuel. C'est vraiment la rivalité manichéenne du bien et du mal. C'est grâce à un frénétique amour de l'étude que, de son propre aveu, Al- Seri échappa au joug des honteuses amours, de la folie, du suicide (2).
Aussi, en quels termes chaleureux les passionnés de l'intelligence nous parlent-ils des heures bénies où ils s'abandonnent; à l'inspiration : « Quand je travaille suivant l'impulsion de mon génie, dit Foscolo, qui, si petit qu'il soit, est d'origine libre et divine, les fatigues, les veilles, les soucis incessants, compris seulement des martyrs de la Muse, non-seulement ne m'affaiblissent pas, mais donnent à mon esprit, à mon cœur et à mon corps une trempe d'acier (3). »
(1) Epistolario, t. II, p. 74.
(2) Loc. cit, édition Barrière, p.
(3) Loc. cit^ t. III, p. 13.
Cet attrait du plaisir intellectuel était si puissant chez le monastique Southey, que dans sa jeunesse il en oubliait la misère et la faim, et que dans son âge mûr il en était encore transporté : « Gagner le gros lot à la loterie, mais ce n'est rien auprès du bonheur d'ouvrir une caisse de livres nouveaux ou anciens; c'est le paradis, et j'imagine que saint Pierre ne me sera pas plus agréable lorsqu'il lui plaira de me dire : Entrez, monsieur, vous êtes annoncé. Il est parfaitement certain que je ne serai payé ni de mes peines ni de mes dépenses ; mais il n'est pas moins certain que l'on m'offrirait dix mille livres sterling pour que je ne me livre pas à ce travail, j'enverrais à tous les diables les dix mille livres et celui qui me les offrirait ; car le double de cette somme ne me rapporterait pas la moitié de ce plaisir (1). »
Combien le voluptueux, l'ambitieux, l'avare, et en résumé tous ceux que dominent des passions communes et basses (et leur nombre est légion !) se doutent peu qu'au-dessus de toutes les grossières jouissances qui les captivent il y a un Eden intellectuel, ouvert seulement à quelques âmes d'élite, souvent à de pauvres diables dédaignés, mais qui n'en goûtent pas moins un plaisir divin, un plaisir qui élève et ennoblit !
(1) Ph. Chasles, l'Angleterre littéraire.