LES PASSIONS SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES
•Les passions scientifiques et philosophiques sont aux passions littéraires ce que les passions sociales sont aux passions alTectives. Dans la passion littéraire, de genre poétique, c'est le côté affectif et émotif de l'esprit qui domine ; dans la passion scientifique ou philosophique, le côté abstrait de Tintelligence a pris le pas. Les exemples typiques que nous aurons à citer au courant de ce chapitre, mettront hors de doute qu'il y a antagonisme entre le haut exercice de l'intelligence et l'existence d'une vive impressionnabilité morale. C'est que le cerveau le mieux doué n'a à dépenser qu'une somme d'activité limitée ; le sang, dans lequel le cerveau puise ses nutriments, n'est pas non plus d'une inépuisable richesse. En résumé, quand le budget biologique doit subvenir à certains crédits excessifs, il est au dépourvu pour les autres.
L'impressionnabilité sera donc ordinairement émoussée chez le penseur, excepté dans son mode intellectuel, qui est de beaucoup le plus pacifique. C'est que le cerveau du philosophe ou du savant, dont la tête est philosophique, fonctionne d'une manière loute spéciale. Sans doute, l'imagination du penseur est très-
vive, en ce sens qu*elle peut évoquer à la fois un grand nombre d'images ; mais ces images n'ont pas le coloris éclatant de celles qui assiègent le cerveau du poëte. Elles sont plus loin de Thallucination ; ce sont des images abstraites, des signes algébriques, que le philosophe groupe, enchaîne, coordonne à un degré de complication dont sont incapables les hommes dits d'imagination, les poëtes, les romanciers, etc. Ces derniers sont des peintres, n'exprimant d'ordinaire que des images photographiques, peu différentes de la réalité et faiblement combinées. Le penseur s'attache surtout à comparer les images, à déterminer entre elles des rapports nouveaux, lointains, à les systématiser.
Les hautes facultés intellectuelles dont nous parlons sont les dernières venues dans le cerveau humain. Ce sont les plus rares encore, les plus intermittentes, celles qui se paralysent et s'évanouissent le plus facilement. Elles sont le couronnement de l'esprit humain. Entre le Yeddah de Geylan, l'Australien, etc., et le philosophe ou le savant capable de généralisation, il y a sûrement bien plus de distance qu'entre les premiers et le chien ou le chimpanzé. Aussi, même dans nos sociétés soi-disant civilisées, c'est à peine si la masse commence à estimer, à honorer, à apprécier à leur valeur les hautes aptitudes de l'esprit. Malgré leur excessive rareté, ces aptitudes sont fort mal prisées sur notre marché social, et nous voyons telle chanteuse d'opéra, plus sotte que le rossignol dont elle a la voix, gagner en deux heures de roulades une somme d'argent avec laquelle tel penseur dédaigné vivrait une année entière, s'il pouvait se la procurer.
DES PASSIONS INTELLECTUELLES. S5t
" Gomme toutes les fortes tendances, les instincts intellectuels se manifestent de bonne heure. Ce n'est pas réducation qui les crée ; tout au plus peut-elle les développer.
On trouve à chaque pas des exemples de cette précocité dans les biographies des penseurs. Campanella nous dit que le besoin intellectuel s'éveilla chez lui dès Tâge de cinq ans. Dès lors, il retenait tout ce que disaient ses parents, les prédicateurs, les maîtres. A quatorze ans, il pouvait exprimer en prose ou en vers tout ce qu'il voulait (I). A quinze ans Spinoza argumentait avec les plus doctes rabbins et les embarrassait (2). A huit ans on appelait déjà Descartes « le Philosophe. » A douze ans B. Pascal, à qui on n'avait encore presque rien enseigné, composa un traité sur le son à l'occasion d'un plat de faïence qui avait été choqué (3).. A onze ans Boerhaave avait déjà appris de son père beaucoup de latin, de grec, de belles-lettres (4). De même Stuart Mil! nous dit, dans sa curieuse autobiographie, qu'à quatorze ans il avait, sous la direction de son père, terminé son éducation générale, plus complète que celle de la plupart des hommes (5). A neuf ans Haller^ avait composé pour son usage une grammaire chaldaïque, un dictionnaire hébreu (6), etc.
(1) Opère di Tommaso Campan«//a, da Alessandro d'Ancona. Torino, 1854. (Délia vita et délie dottrine, p. xiii.)
(2) Vie de Spinoza^ par Lucas.
(3) Vie de B, Pascal, par M* Périep.
(4) Éloges des académiciens, etc., par Fontenelle, t. II (éloge de Boerhaave).
(5) Mes Mémoires, par J. Stuart Mill.
(6) Éloges des académiciens de l'Académie royale des sciences, par Condorcet (éloge de Haller), 1. 11^ 1799.
Buifon, enfant, ne se séparait jamais de son Euclide ; il quittait le jeu pour géométriser. Un jour, s'amusant à se laisser glisser le long de la corde d'un clocher, il se mit à penser à un problème de géométrie et s'écorcha les mains sans s'en apercevoir (1).
Si ces aptitudes intellectuelles sont présoces, elles sont aussi très-puissantes. L'éducation, qui ne les a pas données, ne réussit même pas à les étouffer. B. Pascal inventa la géométrie, qu'on ne voulait pas lui enseigner (2). Galilée, dont on voulait faire un. médecin, n'avait à dix-neuf ans aucune teinture des mathématiques ; il les apprit en secret (3). Dans sa jeunesse, d'Alembert lutta contre sa passion pour les mathéma- . tiques, comme d'autres résistent à la passion du jeu, des femmes, du vin (4). Newton n'eut presque pas besoin d'apprendre les mathématiques élémentaires ; il les devinait du premier coup d'œil et sauta tout de suite aux traités de Kepler et à la géométrie de Descartes (5). Le musicien Herschell, obligé, pour vivre, de donner jusqu'à trente -huit leçons de musique en un jour, trouva le temps de s'occuper de la théorie mathématique de la musique, puis des mathématiques pures, puis de l'optique et enfin devint astronome (6)." A dix-huit ans Descartes, assez fougueux et dissipé dans sa jeunesse, renonce [tout à coup aux plaisirs de
(1) Notice sur la vie et les ouvrages de Buffon et de Daubenton, par l'éditeur, dans Œuvres de Vicq d'Azyr^ publiées par J.-L. Moreau de la Sarthe).
(2j Vie de B, Pascalf par M« Périer.
(3) iialilée, sa Vie, ses Découvertes, etc., par Max Parchappe.
(4) Éloges des académiciens de l'Accuiémie royale des sciences, par Condorcet (éloge de d'Alembert), t. III.
(5) Éloges des académiciens, etc., par Fontenelle, t. II (éloge de jNewton).
(6) D'après les mémoires de «a, sœur, Caroline Herschell.
son âge et s'enferme pendant deux ans dans une petite maison écartée du faubourg Saint-Germain pour y étudier la géométrie (i).
Beaucoup de ces amoureux du travail intellectuel ont achevé de bonne heure leurs œuvres capitales. A dix-huit ans Pascal inventa une machine arithmétique; il n'avait que vingt-trois ans quand il lit ses expériences barométriques (2). A vingt-quatre ans Newton, qui travailla jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, avait déjà fait ses grandes découvertes en géométrie et jeté les fondements de ses Principes et de son Optique. A vingt-quatre ans A. Comte exposait déjà les idées fondamentales de la philosophie positive (3).
Pour être fréquents, ces cas de précocité intellectuelle ne sont pourtant pas de règle. Ainsi, Kepler nous dit que dans sa jeunesse il s'assimilait facilement les notions géométriques et astronomiques, mais sans enthousiasme. 11 accepta une fonction astronomique, comme il en aurait accepté une autre, « pour se faire une position » , comme disent les bourgeois de nos jours (4).
Gomme toutes les autres passions, les passions des penseurs absorbent toutes les forces vives de l'être conscient ; mais comme leur objet est élevé, comme les personnalités d'élite, seules capables de les ressentir, voient de haut le monde et les hommes, ces passions ne vont guère sans un sentiment de générosité tranquille
(1) Thomas (éloge de Descartes, noies}.
(2) Vie de B. Pascal par M* Périer.
(3) Auguste Comte et la Philosophie positive^ par E. Littré, p. 2.
(4) Vita Joannis Kepler, in Opéra omnia, publiées par le docteur Cl. Frisch, vol. IX, p. 677, Francofurti, 1871.
qui rend plus ou moins insensible aux yanités et aux: misères de la vie. A leur manière, les passionnés de la pensée sont des ascètes qui aspirent non pas à uiv paradis posthume, mais à la possession, à la conquête de la Yérité. Enfiévrés par cette noble poursuite, tout ce qui n'y a pas trait leur est à peu près indifférent ; ils font fi de la fortune, de l'amour, souvent même de la gloire. Gomme d'habitude, nous citerons quelques types résumant les traits principaux de leur espèce psychologique.
Spinoza nous offre un parfait modèle de cet ascétisme philosophique. Son mépris de l'argent fut extrême. Il commença par refuser une pension de i 000 florins que lui offraient les rabbins pour qu'iUne fît pas défection publique. Pour dix fois plus, disait-il, il n'aurait pas consenti à fréquenter leurs assemblées ; car il ne recherchait que la vérité (1). De même il ne veut pas accepter 2000 florins, puis une pension de 500 florins que lui offrait son ami Simon de Yries. A grand'peine il se laisse faire une pension viagère de 300 florins. Trop d'argent, disait-il, l'aurait détourné de ses travaux (2). Une banqueroute ayant diminué de 200 florins son petit pécule : « 11 faut, dit-il en souriant, retrancher de mon ordinaire pour réparer cette petite perte : c'est à ce prix que s'achète la fermeté. » (3) Or, l'ordinaire de Spinoza était celui d'un anachorète, ainsi qu'il appert de divers petits comptes trouvés, après sa mort parmi ses papiers. On y voit qu'un jour entier il a vécu d'une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui liii revenait à trois sous, et d'un pot
(1) Vie de Benoit Spinoza, par Golerus, in Œuvres de Spinoza^ par E. Saisset.
(2) Idem.
(3) Vie de Spinoza, par Lucas» trf.
de bière d'un sou et demi. Un autre jour il n'a mangé que du gruau apprêté avec des raisins et du beurre, ce qui lui a coûté quatre sous et demi. Ces comptes ne mentionnent au plus que deux demi-pintes de vin par naois (1). Après sa mort l'inventaire de ce qu'il possédait ne s'éleva qu'à 400 florins, 43 sous (2). Au milieu de cette indigence il était libéral et donnait ou prêtait volontiers de ce peu qu'il avait (3).
D'bumeur égale et plutôt gai et bienveillant, il ne se mettait jamais en colère et avait une grande fermeté de caractère. Apprenant qu'un bomme jusqu'alors de ses plus grands admirateurs excitait contre lui le peuple et les magistrats, il répondit tranquillement : « Ce n'est pas d'aujourd'hui que la vérité coûte cher ; ce ne sera pas la médisance qui me la fera abandonner (4). )) Exempt de toute vanité, il se souciait si peu de la gloire, qu'il recommanda en mourant de publier son Ethique sans la signer de son nom (5).
Descartes eut un caractère analogue. Satisfait et au delà d'un revenu médiocre, il refusait toutes les offres d'argent qui lui étaient faites ; il se dérobait à la réputation, en redoutant quelque dommage pour sa liberté. 11 était bienveillant, humanitaire même, traitait ses domestiques comme des amis malheureux, faisait leur éducation, quelquefois leur éducation mathématique, sans même vouloir accepter de remeroîments, disant qu'il avait simplement acquitté une dette. Aux offenses il ne répondait que par le dédain : « Quand on me fait une offense, disait-il, je tâche d'élever mon âme si haut.
(1) Vie de Spinoza, par Colerus.
(2) Idem,
(3) Vie de Spinoza, par Lucas.
(h) Idem.
(5) Idem,
que l'offense ne parvienne pas jusqu'à moi (1). Gomme Spinoza et comme la plupart des penseurs, il parlait peu, mais avec enjouement. Le vulgaire des hommes est le jouet des impressions venant incessamment du mende extérieur. L'homme ordinaire, la femme plus encore, obéissent docilement et sur le champ à l'action réflexe provoquée par les mille incitations du dehors. Un Spinoza, un Descartes pensent bien plus qu'ils n'agissent. Étranger aux petites passions, aux petites émotions, ils sont toujours maîtres d'eux-mêmes. Ils voyagent dans la vie comme dans un pays étranger où ils n'ont aucun intérêt. Dans leur tête il y a tout un monde bien autrement varié, bien autrement intéressant que celui qui les environne. Ils se taisent d'ordinaire, parce qu'ils causent incessamment avec leur pensée.
Même de notre temps, où la science et la philosophie sont trop souvent des moyens, des expédients pour arriver à l'argent et à ce qu'on appelle les honneurs, on trouve encore de ces ascètes de la pensée. Tel fut, par exemple, Bordas-Demoulin, offrant à un ami en cadeau une petite propriété qui constituait tout son avoir, ouvrant à tout venant sa maigre petite bourse, puis un jour, dénué de tout et mourant de faim, dépensant dans un cabinet de lecture les quelques sous qui lui restaient. Après avoir passé sa vie à faire de la métaphysique dans une mansarde de Paris, il mourut vierge, n'ayant jamais trouvé le temps d'aimer (2). Ce temps, qui manqua aussi à Newton, Descartes et Spinoza le trouvèrent dans leur jeunesse ; mais ce ne fut qu'un épisode de leur vie.
(1) Thomas, iVo^e^ sur l'éloge de Descartes.
(2) Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin, par H. Huet, p. 214.
De même Aug. Comte ne vécut que pour philosopher, n'écrivant pas une ligne en vue de la renommée, ne sacrifiant à la mode aucune de ses opinions, ne se souciant de l'argent que dans la mesure du strict nécessaire. Pour lui aussi, l'amour fut accessoire, subaltemisé ; car il faut considérer comme un accident pathologique la monomanie erotique, pour Cl. de Vaux, qui s'empara de lui, dans sa vieillesse, alors que sa raison chancelait et qu'il déclinait de jour en jour vers Tétrange théologie sans Dieu, qui marqua les dernières années de sa vie (i).
Si ces hommes méprisent tous les plaisirs, vers les^ quels la foule se rue avec fureur, c'est, avons-nous dit, qu'ils ont dans le cerveau un monde à eux, qui les captive bien plus que la portion restreinte du monde extérieur, où s'ébattent les petites natures, les sensuels, les vaniteux, les manieurs d'argent, les politiques sans idées et sans principes, tous ces pygmées, qui s'enlrejalousent, s'entre-déchirent et tiennent le haut du pavé dans nos sociétés énervées et hypocrites.
L'homme que domine une passion intellectuelle suit sa pensée, comme les mages du Nouveau Testament suivaient leur étoile conductrice.
Kepler veut trouver la loi du monde solaire : « Mon but, dit-il, est de montrer que la machine céleste n'agit point comme un animal divin, mais comme une horloge, dans laquelle la variété des mouvements dé* pend d'une force magnétique et corporelle très- simple, de même que, dans une horloge, tous les mouvements dépendent d'un poids fort simple (2). »
(1) Aug4 Comte et la Philosophie positive^ par E. Littré.
(2) Vita Joannis •Keplei^ loc. cit., voL IX, p. 765.
Contempler rharmcoie des corps célestes est pour lui une ineffable volupté (i).
Auguste Comte veut systématiser toutes les connaissances humaines et formuler les lois du développement scientifique des sociétés. Pour atteindre ce but, rien ne lui coûte. Son Cours de philosophie positive exigea douze ans d'incessante concentration intellectuelle , pendant lesquels il fut toujours « préparant ce qu^il allait écrire ou écrivant ce qu'il avait préparé (2). » Son intelligence et sa mémoire étaient si fortes, qu'il n'écrivait un volume qu'après l'avoir pensé tout entier dans sa tête : « Dans ma manière de travailler, dit-il, je n'écris que lorsque le sujet a été profondément pensé dans son ensemble, dans les principales parties et même dans les détails les plus importants, aussi ne suis-je pas longtemps à écrire et n'ai-je pas besoin de revenir sur ce que j'écris (3). » Il rédigea ainsi, tout d'un trait, chacun des six volumes de sa Philosophie positive. Depuis sa jeunesse, où il avait formé par de nombreuses lectures son fonds intellectuel, il ne lisait plus; il ne voulait plus lire. C'était ce qu'il appelait son « hygiène cérébrale » , assez comparable à celle des ascètes catholiques se détachant du monde, et aussi capable de conduire à la folie.
Pour Bordas-Demoulin, esprit d'une portée incomparablement plus faible, le but était de mettre d'accord le christianisme et la civilisation moderne; il croyait avoir aperçu une intime harmonie entre ces deux choses inconciliables. Cela lui était venu tout d'un coup, par coup de foudre, comme l'éclair de saint Paul
(1) Loc, cit.f p. 844.
{^)Àug, Comte et la Philosophie positive^ E. Littré, p. S8.
(3) Idein, p. 586.
sur la route de Damas. Il bondit de joie, dit-il, en faisant cette découverte, qui occupa, dès lors, sa vie entière. Il nous dépeint en bons termes l'incessant effort de la pensée : « Voilà comment le besoin de résoudre des questions tenant à l'essence de la pensée rappela ma pensée à elle-même et m'apprit à philosopher, effort à nul autre pareil. C'est le travail d'une pensée indomptable, qui obsède Tesprit et ne lui laisse aucun repos (i). »
Ces existences d'abnégation, de misère sont loin d'être malheureuses, comme elles le sembleraient au vulgaire. La passion qui se satisfait trouve en ellemême sa récompense et, quand il s'agit de ces passions intellectuelles, qui bravent la satiété et le dégoût, le plaisir est de tous les instants, et parfois il va jusqu'à l'ivresse. Voilà ce qui soutient les athlètes de la pensée, ce qui les rend insensibles aux privations, ce qui parfois leur fait braver, le front haut, la persécution, l'exil, la prison, la mort.
Campanella brûlait de cette fièvre intellectuelle, quand il supporta sans faiblir quarante heures de torture, sans se laisser arracher une parole, parce que (( dans le fond de l'âme, il avait résolu de se taire (S). » Échappé à la mort, vingt-sept années de prison ne le purent dompter. Il composa en prison presque toutes ses œuvres, plus de vingt ouvrages ou traités philoso-
(1) Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin, par R. Huet, p. 14.
(2) Opère di Tommaso Campanella, etc., A, cTAncona (Città del sole), t. 11^ p. 285.
phiques, entre autres une apologie de Galilée, publiée pendant le procès de ce dernier, auquel il écrivait : Tout enseveli que je sois, je fais autant qu'un vivant pour votre seigneurie et pour l'honneur commun (i). n
Le glorieux émule de Campanella, Yanini, raconte que, dans sa jeunesse, à Padoue et n'ayant qu'un méchant petit habit, la soif d'apprendre lui faisait braver les froids les plus rigoureux : « Tout est chaud, dit-il, pour ceux qui aiment (2). » Plus tard, condamné par des bêtes féroces et stupides à être brûlé vif, après avoir eu la langue coupée, le même Yanini étonna ses ennemis eux-mêmes par son incomparable fermeté. A ses juges, qui lui ordonnaient de faire amende honorable à Dieu^ aux juges et au roi : « Je ne puis, dit-il, demander grâce ni à Dieu, car je n'y crois point, ni au roi, car je ne l'ai nullement offensé et ai toujours été son fidèle sujet, ni aux juges, qui se sont rendus coupables d'une grande injustice envers un innocent (3). » En allant au supplice, il repoussa un crucifix, que lui tendait un moine, en disant : « Le Christ mourant était baigné d'une sueur pusillanime; moi, je meurs sans effroi (4). »
Le fait divers relatant, dans le Mercure de France, la mort de Yanini est assez curieux pour qu'on nous sache gré de le rapporter ici : « Au mois de novembre de l'an passé, fut arrêté prisonnier en la ville de Toulouse un Italien, philosophe grandement docte, qui allait mon-
(I) Loc cit., p. CLXV.
(8) Œuvres philosophiques de Fanint, traduites par M. X. Rousselot. (Notice, p. VI.)
(3) De vita et scriptis famosi athei Julii Csf saris Vanini, etc., à Joanne Mauritio Schramm (Custrini), p. 134... MDCCIX.
(4) Idem, p. 135.
trer par les logis aux enfants de maison qui désiroient sçavoir parfaitement la philosophie. 11 soutenoit et en^ seignoit que nos corps étoient sans âme et que mourant tout étoit mort pour nous ainsi que les bêtes bru*tales, que la Vierge (ô blasphème exécrable!) avoit eu cognoissance charnelle comme les autres femmes et d'autres mots bien plus scandaleux, du tout indignes d'écrire ou de réciter. Par son éloquence il glissoit tellement sa pernicieuse opinion dans Tentendement de ses auditeurs particuliers, qu'ils commencèrent à balancer en* la croyance de cette fausse doctrine. Ce qu'étant venu à la cognoissance du Parlement, il décréta contre ce nouveau ministre. Et étant pris et interrogé, il soutint ses instructions véritables. Sur quoy son procès fut fait et l'arrêt donné, portant condamnation de faire amende honorable nud en chemise, la torche au poing et traîné sur une claye, la langue coupée et brûlé vif, ce qui fut exécuté au commencement de février, au lieu appelé la place du Salin. 11 mourut avec autant de constance, de patience et de volonté qu'aucun autre homme que l'on ait vu. Car, sortant de la Conciergerie, comme joyeux et allègre, il prononça ces mots en italien : Allons, allons allègrement mourir en philosophe. Mais, bien plus, pour montrer sa constance en la mort et un désespoir en l'âme, lorsqu'on luy dit qu'il criât mercy à Dieu, il dit ces mots en présence de mille personnes : 11 n'y a ni Dieu ni diable ; car, s'il y avoit un Dieu, je le prierois de lancer la foudre sur le Parlement, comme de tout injuste et inique, et, s'il y avoit un diable, je le prierois de l'engloutir aux lieux souterrains ; mais parce qu'il n'y a ni l'un ni l'autre, je n'en feray rien (i). »
(1) Mercure de France^ t. V, 1619, p. 63-64.
ses DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
C'est ce que le père Garasse appelle « mourir comme un enragé (I). »
Plus près de nous, La Gondamine descendant l'Orénoque sur un radeau, et sur le point de se noyer, pense avec angoisse que ses calculs de neuf années vont être perdus ; il ne songe pas à sa vie (i).
Ges amoureux de la pensée ont des joies, des ivresses aussi vives que celles des amoureux ordinaires. Maiebranche lut le Traité de r homme de Descartes « avec un tel transport, qu'il lui en prenait des battements de cœur qui Tobligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture (3). »
Buffbn, parlant du plaisir qu'il éprouve à écrire après avoir longuement médité, dit : « G'est alors que Ton éprouve le plaisir de travailler, plaisir si grand, que je passais douze heures à l'étude : c'était tout mon plaisir. En vérité je m'y livrais bien plus que je ne m'occupais de la gloire, qui vient après, si elle le peut, et elle vient presque toujours (4). »
Mais le plus lyrique de tous est le vieux J. Kepler, dont les accents passionnés termineront bien ce chapitre. Pendant près de vingt années, qui sont peut-être les plus affreuses de l'histoire moderne, Kepler a lutté, souvent dans l'indigence, au milieu des épreuves domestiques, des calamités publiques; pendant cinq ans, il a disputé sa vieille mère au bûcher où Ton jetait les sorcières; mais toujours il a étudié, calculé, observé.
(1) La Doctrine curieuse des beaux esprits, par le P. Garasse^ de la Compagnie de Jésus. Paris, MDCXXIII, in-4*, p. U6.
(2) Éloges des académiciens de l* Académie des sciences, par Condorcet. 1799, t. I, p. 273.
(3) Éloges des académiciens de VAcadémie royale des sciences, par Fontenelle. 1766, p. 392.
(4) Buffon, notice de Téditeur des Œuvres de Vicq-d*Azyp, I^ p. 82.
Après neuf ans d'une contention intellectuelle, qui, de son propre aveu, Ta conduit parfois sur les frontières de la folie (1), il a réussi à emprisonner dans une ellipse la planète Mars. Après de nouvelles années du même labeur acharné, il trouve enfin la grande loi indiquant le rapport entre la durée des révolutions des planètes et les grands axes de leurs orbites ; alors il entonne un hymne, un chant de triomphe : « Après dixhuit mois, j'ai aperçu la première lueur; depuis trois mois, le jour a lui; depuis quelques jours, le plein soleil de la plus admirable contemplation m'a illuminé. Hien ne me retient plus. Je puis m'abandonner à mon ivresse sacrée. Je puis insulter aux mortels, en avouant ingénument, que j'ai dérobé les vases d'or des Egyptiens, pour élever, bien loin des frontières d'Egypte, un tabernacle à mon Dieu. Si vous me le pardonnez, je m'en réjouirai ; si vous vous irritez, je le supporterai. Le sort en est jeté ; j'écris mon livre. Qu'il soit lu par mes contemporains ou par la postérité, qu'importe? Pourquoi n'attendrait -il pas cent ans son lecteur, puisque Dieu lui-même a attendu six mille ans un contemplateur (2)? »
(1) Notice sur la vie et les travaux de Kepler, par M. Bertrand, Institut de France. MGGCLXIII.
(^) Joannis Kepleri Opéra omnia, par Cl. Frisch, Franco furti. 9 vol. iïi-8", 1864 (vol. V, p. 269).