CHAPITRE IX
Nous voilà à la fin de notre série, de cette série que parcourent, plus ou moins loin et plus ou moins vite, l'individu à travers les années, l'humanité à travers les âges. De la passion nutritive à la passion intellectuelle, nous avons vu Thomme, d'abord simple machine à digérer, devenir, en passant par tous les degrés intermédiaires, une machine tout autre, une machine à penser. De ces deux machines, la dernière est sûrement supérieure à l'autre ; mais en s' affinant, en se spiritualisant, l'homme n'a-t-il rien perdu ? Est-il possible et serait-il désirable d'avoir une société composée d'hommes comme Spinoza, Bordas-Demoulin, etc.? Reste-t-il à ces ascètes assez d'énepgie morale et physique pour être non-seulement des philosophes, mais encore des pères de famille, des citoyens, des travailleurs,* des producteurs? Ils pensent beaucoup, mais sont-ils capables d'agir? car les sociétés ne sauraient vivre uniquement par la pensée. Évidemment, non. Ces grands remueurs d'idées sont, à leur manière, des monstres. On les peut comparer à certaines fleurs de nos jardins, dont les organes reproducteurs se sont transformés en pétales richement colorés et qui, à force de devenir belles, sont devenues stériles. A titre d'exception, ces natures uniquement propres aux travaux intellectuels sont infiniment précieuses; mais on n'en saurait former un peuple. Nul danger d'ailleurs de les voir, d'ici
bien des siècles et puis des siècles encore, se multiplier en proportion inquiétante. Ce n'est pas de ce côté que penche la balance. Dans nos sociétés soi-disant civilisées, la masse est bien plutôt composée d'estomacs servis par des organes que de cerveaux paralysant les organes. La plupart de nos contemporains ne se sont pas encore dégagés des phases inférieures de révolution humaine. La majorité des individus composant nos classes soi-disant dirigeantes, est à peu près incapable de passions altruistes; ses membres ont perdu et même trop perdu Ténergie de la brute, mais n'ont point acquis la haute énergie morale et intellectuelle. Pourquoi et comment ?
Sans doute l'homme est un être modifiable par Faction des milieux et par celle de l'éducation. Encore faut-il que cette éducation soit complète, qu'elle tende à faire de Thomme un être harmonique, dont la tête soit capable de penser, le cœur de vibrer sous l'inftuence des sentiments généreux, le corps capable d'action, d'effort et de lutte. Il est trop certain qu'il en va tout différemment dans nos sociétés soi-disant civilisées, où un système incohérent d'éducation fait de nombre de nos contemporains des êtres énervés et hypocrites, au cœur sec, à l'esprit faux et mal ouvert. Telle est sûrement l'impression que donne à tout observateur impartial le spectacle et la pratique de nos classes soi-disant supérieures, et la statistique criminelle corrobore celle triste impression. Il est sûr qu'une instruction telle quelle va se diffusant graduellement et qu'en France, par exemple, le nombre des illettrés, encore beaucoup trop considérable, va diminuant de jour en jour. Les crimes et les délits diminuent-ils dans la même proportion? A priori tout le monde est disposé à le croire et tout le monde se berce de cette espé-
i66 DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
rance. La statistique fait pourtant à ce sujet de décourageantes réserves (i).
Il y a, en France, environ !210000 hommes exerçant des professions libérales civiles, 150654 prêtres ou membres du clergé, environ 100000 administrateurs et officiers, au total 460 654 personnes ayant reçu plus ou moins une éducation soi-disant supérieure. En portant ce chiffre à 500 000, on est sûr d'englober et au delà tous les hommes plus ou moins cultivés, qui ne rentrent pas dans les catégories précédentes. Il reste en dehors \ i 500 000 hommes âgés de plus de vingt ans.
Or, la statistique de 1874, qui est une année moyenne, relève, pour les hommes, 3 571 condamnations en cour d'assises et met 105 de ces condamnations à la charge de personnes ayant reçu une instruction soidisant supérieure.
La proportion des condamnations est donc de
,, ,^ ,,, — 000302 pour les classes point ou mal cul-
tivées et de tjtttt = 00021, pour la classe instruite ;
soit, sur 100000 hommes, 30 condamnations pour les premières et 21 pour l'autre.
Absolument parlant, la différence est considérable ; mais il faut noter que les classes éclairées sont aussi les classes aisées, soustraites aux pressants besoins, ayant à soutenir une lutte pour vivre bien moins rude, exposées, par conséquent, à de bien moindres tentations. La disproportion n*est donc pas aussi grande qu'elle ne le paraît.
(1) Les chiffres et les rapprochements statistiques que nous donnons ici, sont extraits d'une lettre particulière du docteur A. Bertillon, auteur de la Démographie figurée de la France.
Si l'on entre dans le détail des crimes, on y trouve d'autres enseignements. Avec l'instruction soi-disant supérieure, le crime change de nature. Les classes agricoles, par exemple, sont les plus dominées par des passions violentes, brutales, par la haine, la vengeance, la colère. Chez elles aussi, les infanticides, les viols, les parricides sont fréquents. Les crimes des gens bien élevés, au contraire, sont plus souvent des crimes contre les biens que contre les personnes : ce sont surtout des faux, des concussions, des banqueroutes, d*habiles escroqueries.
Tout cela est triste. Si tel devait être le résultat final du progrès, ce serait à désespérer de Thumanité. Si l'homme ne devait cesser d'être brutal que pour devenir lâche, fourbe, menteur, incapable d'actions fortes en mal et aussi en bien , car l'un ne va guère sans l'autre, alors il faudrait nier celte loi du progrès, dont la pensée nous soutient et nous console. Sans doute, l'homme faux et hypocrite est moins sanguinaire que la brute sauvage, obéissant docilement à la passion du moment, mais il est plus vil. Si un tel état de choses allait grandissant toujours, on en arriverait à regretter la barbarie.
Mais cela peut, cela doit se corriger; car les nations qui ne sauront point remédier à cette dégénérescence morale succomberont dans la concurrence ethnique. C'est que, jusqu'ici, on n'a pas su faire des hommes ; c'est que même on s'en soucie assez peu ; c'est que nos vérités scientifiques sont tenues en échec par des contre-vérités religieuses et métaphysiqnes ; c'est que, dans tous nos établissements d'instruction publique, on s'occupe tellement quellement à faire des savants, sans même songer à faire des citoyens bons, courageux, sincères, soucieux du bonheur d'autrui, conscients de
leurs devoirs sociaux et décidés à les remplir ; c'est que, dans la plupart des têtes, la notion du juste n'a aucune précision ; c'est que la vieille société achève de se dissoudre et que la société future n'a pas encore élaboré ses assises.
Pourtant, sans trop s'égarer dans le royaume d'Utopie, on peut se figurer un état social tout autre, un milieu où la vérité démontrée régnerait sans conteste, où chacun travaillerait sans arrière-pensée et sans crainte à en étendre le domaine, où l'utilité sociale, scientifiquement établie, servirait de guide et de règle au législateur et au moraliste. Si cette société régénérée sort jamais des limbes, on y connaîtra les lois de révolution, on y pratiquera sciemment et volontairement la sélection du plus fort, du meilleur et du plus intelligent. Les choses y seront organisées de telle sorte, qu'au début de la carrière les chances seront égales pour tous les concurrents. L'éducation et l'instruction, scientifiquement combinées pour développer Fhomme physiquement, moralement et intellectuellement, seront offertes à tous, à des degrés divers, mais échelonnés et accessibles à quiconque les pourra gravir. Dans cette société nouvelle, l'inégalité régnera, mais l'inégalité rationnelle, celle qui repose sur la différence des aptitudes et des facultés. La quotité d'influence, de pouvoir, même de fortune, sera réglée sur le degré de développement. Au point de départ, il y aura égalité; il y aura inégalité au point d'arrivée ; car, pour durer et progresser dans la mesure du possible, une société doit être conduite par les meilleurs et les plus intelligents de ses membres ; il y aura donc une hiérarchie sociale, mais une hiérarchie raisonnable et juste, basée sur la valeur personnelle et éprouvée, par conséquent incontestée et incontestable.
Dans cet âge d'or, le progrès marchera avec une vitesse progressive, dont on ne peut se faire une idée dans nos sociétés anarchiques, et l'homme, à la fois plus heureux et plus puissant, établira son empire sur la nature.