MORT NATURELLE DE LA PASSION
impression aussi dépoétisante allait[couper les ailes de leur imagination, alors qu'elle plane dans les hauteurs azurées.
Cependant le moyen est chanceux. Si la passion est à son apogée, si elle dure depuis longtemps et a poussé de profondes racines, la désillusion ne produit qu'un choc douloureux et nullement curatif. Triste et singulier état, dont Famour sexuel nous offre souvent l'exemple.
Alors on juge sainement la personne aimée ; on en voit les défauts, quelquefois les vices, et on les hait. Mais, malgré la voix de la raison, dont on reconnaît la justesse, malgré les efforts de la volonté, on est entrsdné par une insurmontable impulsion. Souvent même on reconnaît l'inutilité de la résistance, et, tout en s'indignant contre soi-même, en se méprisant, on renonce à la lutte en se résignant au rôle d'esclave docile et souvent dédaigné.
Nous avons cité plus haut M"® de Lespinasse; le poète Alfieri nous fait des confidences analogues :
Providence, à ce que disent d'anciens auteurs, et voulant mettre un terme à ses importunités, elle lui donne un rendez-vous chez elle, et là, après avoir répété ses conseils sans rien gagner sur son esprit^ elle ajoute : < Eh bien, Raymond^ vous m'aimez, et savez- « vous ce que vous aimez? Vous avez chanté mes louanges dans a vos vers 3 vous avez célébré ma beauté, vous avez surtout loué « celle de mon sein : eh bien! voyez s'il mérite vos éloges; voyez « si je suis digne de votre amour! » Et en même temps elle lui découvrit ce sein que rongeait un cancer affreux.
« Raymond Lulle, frappé d^horreur, court s'enfermer chez lui. Jésus-Christ lui apparat^ et^ renonçant au monde, il distribue ses biens aux pauvres pour entrer dans un cloître à Tâge de trente ans. Il s'y livre & Tétude de la théologie, à celle des langues et à celle des sciences physiques, avec la passion qu'il mettait naguère dans ses folies de jeune homme. » {Leçons sur la philosophie chimique professées au Collège de France par M. Dumas. Paris, 1837, in-80.)
a Quoique sans estime et sans amour pour elle, je crus comme un fou à Tamour sans bornes qu'elle me témoignait, et je finis par Taimer véritablement jusqu'à la passion. Il n'y eut plus pour moi ni amusements, ni amis. Je négligeai même mes chevaux chéris. Depuis huit heures du matin jusqu'à minuit j'étais continuellement avec elle, mécontent d'y être et ne pouvant la quitter,.,, »
L'amour de l'étude le guérit peu à peu.
(( Je ne me trouvais plus, dit-il, dans la dure et ridicule nécessité de me faire attacher sur une chaise pour m'empêcher de sortir de chez moi et de retourner chez ma maîtresse. Ce fut un des mille moyens que j'avais imaginés pour redevenir sage à toute force. Les attaches étaient cachées sous un grand manteau dans lequel j'étais enveloppé, et elles ne me laissaient libre que d'une seule main pour lire, écrire ou me frapper la tôte(l). »
(1) Alfieri, Mémoires,
CHAPITRK IL