MÉTAMORPHOSE DE LA PASSION
qu'avant d'être heureux par Tamour, il faut se distinguer d'une façon quelconque, se jucher sur quelquesunes des échasses sociales ; alors, avec toute l'ardeur de la passion, on se lance dans le travail et même Tintrigue ; puis, peu à peu, de nouvelles habitudes se créent. Cette vie nouvelle, mouvementée, séduit par ses péripéties, et, après avoir commencé par être ambitieux par amour, on devient ambitieux par ambition. Puissance de l'habitude, mobilité de ce que l'on appelle le cosur humain^ c'est-à-dire durée éphémère des impressions et des désirs. Tout est là.
11 est des passions tellement liées l'une à l'autre, si consanguines, qu'on ne peut guère les étudier séparément. Ce sont pour ainsi dire des phases diverses d'une seule passion. L'homme, toutes les fois que, haletant de crainte et d'espoir, il se rue vers un bien passionnément désiré, hait nécessairement, et avec une intensité égale à celle de son désir, quiconque se dresse comme obstacle entre lui et l'objet qui remplit sa pensée ; aussi le spectacle de la société et celui que chacun de nous se donne à lui-même, nous montrent un perpétuel conflit de désirs attractifs et répulsifs. Qu'il soit amoureux du pouvoir ou de la science, de la richesse ou d'une femme, l'homme est nécessairement jaloux, haineusement et passionnément jaloux de ses rivaux.
Nous avons vu qu'une passion se transforme difficilement en une autre avec laquelle elle n'a aucun lien de parenté; il est même des passions tellement dissemblables, qu'elles s'excluent presque nécessairement. Ainsi l'amour sexuel passionné et l'amour non moins passionné de l'argent , l'avarice-passion s'excluent; à moins que l'une ne soit le moyen de l'autre.
C'est que l'avarice ne connaît pas l'égoïsme noble.
L*égoïsme est au fond de toute passion, derrière tous les désirs et tous les actes humains. Gela était déjà vrai du temps de l'antique Manou : « L'amour de soi-même, dit-il, n'est pas louable; toutefois, dans ce monde, rien n'en est exempt.... De Tespérance d'un avantage naît l'empressement. On ne voit jamais ici-bas une action quelconque accomplie par un homme qui n'en a pas le désir ; en effet, quelque chose qu'il fasse, c'est le désir qui en est le motif ( t ) . »
Mais l'égoîsme change d'aspect selon la passion. Ainsi l'amour sexuel, Tamour maternel, le patriotisme, l'amour divin, portent souvent l'être qu'ils dominent à se sacrifier sans hésitation à l'objet réel ou fictif qu'il adore. Mais ce sacrifice même nous donne une si haute opinion de nous-mêmes, une impression de volupté morale si vive, que l'attrait du plaisir ne peut être nié sous cette abnégation apparente. C'est là l'égoîsme noble, le plus admirable sentiment dont l'homme soit susceptible.
Dans la haine, la vengeance, l'avarice, etc., l'égoîsme a un autre visage. L'égoîsme dont nous venons de parler s'ignorait lui-même, celui-ci est tout à fait conscient ; il s'avoue, et parfois c'est en se méprisant luimême que l'homme, dominé par ces terribles passions, donne sa vie, sa fortune, son honneur en pâture à ses désirs.
(l) Lois de Manou^ liv. II.