L'AIDE
L'aide est souvent un produit de l'ivrognerie et delà paresse. Cette définition exacte satisfait peut-être peu le lecteur ; je vais lui en donner une autre plus technique.
Les coiffeurs — ou barbiers — ont une clientèle journalière qui est servie par le personnel habituel de la maison. (Ces ouvriers à demeure sont nourris , logés et payés 25,
35, 40 et même 45 fr. par mois, sans compter les pourboires des clients et la remise de 10 p. 100 que leur fait leur patron sur les marchandises qu'ils font acheter).
Mais les dimanches , les jours de fêtes, les soirs de bals, le personnel des ouvriers esi insuffisant pour satisfaire la clientèle exceptionnelle ; alors le patron écrit aux bureaux et demande, pour ce jour-là, un, deux, trois aides, suivant ses besoins présumés.
Ce sont, — comme on dit en style de limonadier, — des garçons d'extra.
C'est le vendredi qu'ils sont demandés aux bureaux.
Ils sont payés, — suivant leur capacité, — 3 fr., 3 fr. ou 10 fr. par jour, mais ils n ont guëre qu'un jour de travail par semaine. Ils n'ont donc pas de quoi manger ! maïs — beaucoup d'entre eux ont toujours do quoi boîre*
Après avoir fatigué de nombreux patrons, l'ouvrier repoussé de partout se fait aidcé H nest possible, dans une bonne maison, qu'un jour; du reste, sa journée gagnée, il ne tient plus à travailler.
Pour lui, la semaine a six lundis.
Regardez ce grand garçon à la figure fatiguée par les privations et les libations ; aux cheveux longs, graisseux, séparés en deux au milieu du front, comme une poule de Cochincbiae ; sa redingote, râpée et sale, dissimule à peine son linge douteux. Son pantalon est terminé par une frange crottée, ses souliers jadis vernis sont ridés et rugueux comme la peau d'un vieux nëgre.
C'est un aide !
Où couche-t-il? — Chez un logeur à In nuit, où il trouve moyen d'avoir crédit parfois. — Où vit-il? — Dans les bureaux de placement et au cabaret.
Mais au cabaret, il n'entre pas encore facilement, car il faut de l'argent pour consommer; alors... — ma plume n'est cependant pas pudibonde, mais... enfin disons tout.
Dans le voisinage des bureaux de placeur ment il y a certains cafés borgnes où les filles tolérées ne peuvent entrer seules. Cette défense les irrite. EUescherchent à l'enfreindre par tous les moyens possibles, et c'est VAide qui vient à leur secours.
Sur le trottoir du bouge, l'une et l'autre rôdent ; bientôt ils se rencontrent, et un moment après ils sont attablés dans l'infect café.
Vous avez compris : c'est la fille qui paye la consommation et la complaisance de Yaide»
n y a un mot qui spécifie ces complaisances-là.
Il est bion ontondu que jo n'ai dépeint là
que certaines individualités. — Loin de moi la pensée de flétrir une classe entière de travailleurs.
L'aide volontaire — est celui que je viens
de dépeindre ; il a tout ce .qu'il faut pour travailler, excepté la conduite et le courage.
L'aide forcé — est celui qui sort d'une place sans en avoir uire autre, et qui, pour ne pas rester à rien faire, accepte ces journées fortuites de travail.
L'aide novice — vient de province ; il ne sait rien de la vie ni des habitudes parisiennes et se fait exploiter par
Le pilier de bureau, — Celui-là est un vieux roublard qui a passé sa vie à être aide volontaire, et qui cultive dans ses vieux jours la carotte capillaire.
En effet, un novice arrive-t-il à Paris, il est entouré immédiatement par plusieurs pi-
liers de bureaux, qui Tinteirogent à qui mieux mieux. Au bout d'un quart d'heure, le provincial étourdi accepte le pilotage de l'un d'eux, et, en attendant une place, ils sortent ensemble pour aller admirer les beautés de la capitale.
Vous ne devineriez jamais quel est le monument qu'a choisi le pilier de bureau pour éblouir le novice? Je vous le donne en mille.
Cette chose qui n'existe pas s'appelle le
Télégraphe.
Dans un moment, vous saurez ce que c'est.
Le pilier et le novice sortent du bureau
du quai des Orfèvres. Je laisse parler le pi^-
lier.
— Nous allons aller voir le télégraphe; — ici nous somnies sur le quai des Orfèvres, vous voyez, il y en a beaucoup ! Ah 1 atten-
tien, voici une chose curieuse ! G*est le ther* momètre de Tingénieur Chevalier. — Bon, 15 degrés ^— il remonte, hier nous n en avions que 12. — Comme c'est utile ! On ne manque de rien à Paris ! — Voilà la statue d'Henri IV. — Nous sommes sur le pont Neuf... c'est un bien vieux pont, on l'a abaissé de deux mètres... Tenez, voyezvous là-bas le Louvre et les Tuileries? Il y a de beaux tableaux au Louvre ; il faudra voir cela ! Nous voici devant la mère Moreaux, qui vend ces fameuses prunes, vous savez !
— Des prunes?... mais le télégraphe!
— Oh! nous n'y sommes pas encore !... On ne passe jamais devant la mère Moreaux sans prendre quelque chose.
— Alors, entrons-y...
— Doucement, je ne veux pas que vous dépensiez votre argent. L'argent va vite à Paris ! Pour aujourd'hui, j'accepte ; du reste
— lOft —
nous sommes de revue... Avez-vous déjeuné?
— Non, pas encore !
— Prenons une absinthe, nous irons déjeûner api es.
Bref, après trois absinthes le novice est affamé, et le pilier, de rue en rue, le conduit chez le Tortoni des pauvres, au Petit restaurant de Londres^ rue de la iFontaine-Molière, oîi, pour 75 centimes par tête, on. a Taîr d'apaiser sa faim.
Mais le télégraphe?
Eh bien! le télégraphe, c'est le déjeuner.
Voilà ce que le pilier tenait tant à faire voir au novice.
Chez certains coiffeurs, les aides sont des objets de luxe.
Voyez par exemple Sarazin , cpiffeurarnemaniste^ et Vandam', le révolutionnaire
pileux de la rue Meslay... L'un ne céderait pas un aide à l'autre.
— Tiens ! — dît Vandam en passant à huit heures devant la boutique de son confrère, — Sarazin à un aide aujourd'hui!...
Vite,- écrivons aux bureaux.
— Sapristi, — dit Sarazin passant à neuf heures devant la boutique de Vandam. — Pourquoi diable a-t-il deux aides ? — Je vais (''crire aux bureaux.
A midi, Vandam repassant devant chez Sarazin, est tout étonné de voir trois aides dans la boutique.
Et à quatre heures, Sarazin repassant devant chez Vandam, est stupéfait de voir quatre aides là où il n'en avait vu que deux.
Cette rivalité fait la joie du quartier, et c'est à qui se fera raser ou coiffer pour vérifier lo nombre d'aides des deux coiffeurs.
Sarazin surtout ne se plaint pas de cette afiluence de monde et recommande toujours a un bon accueil ! »
Simple observation. — Les aides n'ont pas de nom de famille, ils s'appellent Charles, Auguste, Louis, Eugène.. — J'en connais même un qui se nomme Antoinette, — il prétend qu'il a été changé en nourrice.
L'ÈPILEUSE
C*cst en général une femme qui n'est plu»
joUe pour les vieux et qui Test encore pour les jeunes-
Autant dire qu'elle a trente-cinq ans.
Elle a beaucoup vécu, et vouloir compter les chevelures dans lesquelles elle a passé ses Manches mains, avant Tâge qu elle possède actuellement, serait un acte de fdiei
Elle u des allures mystérieuses : quand on entre chez elle on croit entrer chez une diseuse de bonne aventure.
Dans la maison, dans le salon d'attente tout est silencieux ; parfois , cependant, on entend ces syllabes bizarres qui rappellent les idiomes de l'Afrique centrale :
« Aïe! oyel oh! hin! hen! ouche! etc. »
Toutes ces exclamations proviennent évidemment d'un client qui se fait arracher ses cheveux blancs ; sauf pourtant la dernière :
G Ouche ! » qui sen^ble indiquer par ses deux syllabes que l'épileuse a commis une erreur et a pris im poil gris pour un poil de neige.
C'est avec une pince en acier que se fait l'opération. Elle exige une grande connaissance du cœur humain, car, pour dissimuler la douleur, l'épileuse s'efforce, par une conversation intéressante, de détourner l'attention du patient»
Un lambeau do conversation expliquera au lecteur le fond de ma pensée; les points d'exclamations simuleront le moment où les poils sont arrachés :
« — Vous parlez du vieux temps, monsieur, ah! quand j*étais jeune fille (!), j'étais jeune (!) et jolie (!), j'avais une taille à tenir entre deux doigts (!). Comme on change !
Moi, d'abord, j'ai toujours aimé la jeunesse (!). Les joues roses (!), les cheveux blonds (!), la petite poitrine (!) qui bat pour peu de chose (I). L'arrivée d'un cousin (!).
Ah! les jeunes émotions (!), les désirs (1), les rêves (!), qui nous les rendra? Oui, vous avez raison , monsieur , le cœur ne vieillit pas (!). Otons les vieux arbres des forêts, et les forêts sont toujours pleines de sève (!). Otons les cheveux blancs, et la tête est toujours jeune (I) et cela rajeunit le cœur (!). —
Là, voilà qui est fait, vous avez vingt ans... Ah 1 un dernier (I) . »
Le vieillard sort heureux et rajeuni , — ce qui lui fait croire qu'il est toujours jeune.
Pour Tépileuse, elle est moins confiante en sa science, elle s'éteint!
Et le soir, pour se désennuyer d'avoir vu des vieillards toute la journée, elle va voir son petit amant qui lui dit qu'elle est jolie et qu'elle a vingt ans.
C'est que la véritable épileuse pour les cheveux gris s'appelle la jeunesse et l'amour !
Nota. Ce dernier point d'exclamation n'indique pas qu'elle vient d'arracher un cheveu.