LA PARFUMERIE
Cette physiologie ne serait pas complète^ si je ne disais pas quelques mots sur la parfumerie, qui vient si puissamment en aide aux coiffeurs.
Avant tout, je constaterai Texcellence do la parfumerie française sur toutes les autres : Cologne avec son eau, Florence avec ses
porfuius et Tunis avec sei^ essences de rose et de jasmin, ont conservé cependant leur réputation, mais le véritahle centre de cette industrie est la France et surtout Paris.
Grasse, Avignon, Marseille, Montpellier, Bordeaux, Metz et Nancy sont les villes de province où la fabrication des pommades, savonnettes et vinaigres est la plus parfaite.
Aujourd'hui l'usage des parfums commence à reprendre ; non pas qu'il atteigne l'exagération qui existait à Rome à l'époque des empereurs , mais grâce aux combinaisons des chimistes modernes, les eaux de senteur ^et les essences font partie de l'hygiène. .
Il n'y a pas bien longtemps, qu'on n'employait pour les mains que ce petit savon de Marseille, à. nervures bleuâtres, dont l'odeur n'était rien moins qu'agréable ; les femmes seules se servaient des savons à la guimauve et à la rose ; aujourd'hui les
moindres savons sont préparés h toutes les odeurs : benjoin, violette, vétiver, mousseline, etc.; ils sont duleiiiés et joignent à leur
arôme des qualités émoUientes et adoucis*
santés.
Je citerai dans cette spécialité le savent au suc de concombres^ qui donne à la peau délicate des femmes cette douceur, ce velouté et ces tons clairs et transparents si recherchés par les amateyrs.
On devine de quels amateurs je veux parler !
Pendant que je suis sur les savons, je né puis résister au plaisir de* raconter une' anecdote.
La marquise de G... avait un amant : le comte P...
C'était un beau cavalier qui T adorait éperdument et qui, d'ailleurs, était payé de rétour.
La marquise de G... était mariée; — Tanccdoto ne serait pas piquante sans cela, — et son mari était un jaloux de premier ordre.
Jamais geôlier ne fut plus sévère, jamais avare ne couva son trésor avec plus de soin.
Cependant le marquis s'absentait chaque soir, à des heures différentes, pour aller au cercle, et la marquise profitait de ce moment pour recevoir le comte.
Or, comment avertissait-elle le comte ?
Les deux amoureux avaient le même parfumeur, et ce parfumeur avait un commis qui avait été gagné par le comte.
Madame la marquise envoyait chercher un savon, et l'odeur de ce savon, dont le, comte était immédiatement averti, lui indiquait rheure du rendez-vous.
Voici Thorloge odorante et amoureuse des deux amants :
Savon à la vioktte de
Parme Huit heures du soir,
— ros^ de Turquie* . . Neuf heures •
— suc de laitue Dix heures é
— royalyacht'club. Onze heures.
— spring-flowet's.... Minuit.
Le commis n était pas dans la confidence; avec un étonnement qui se conçoit d'ailleurs, sitôt la commande de la marquise livrée, il accourait chez le comte et lui disait par exemple ;
— Madame la marquise a pris ce ;soir un savon au suc de laitue.
— C'est bien, disait le comte ; et il commandait sa Voiture pour dix heures.
A la fin de Tannée, le marquis de 6«..
reçut une note du parfumeur, sur laquelle il remarqua avec effroi 365 savons extrafins et surfins. Il en fit la remarque & la mar-
quise, qui avoua sa faililesse, mais promit de ne plus être si prodigue.
Mais elle avait son idée: le soir même le comte recevait un petit billet ainsi conçu :
Cher Comte,
Mon mari aime moins les savons que moi, désormais, si vous le voulez bien, les pommades et les vinaigres les remplaceront :
Voici la nouvelle horloge.
Eau de Cologne des Princes Huit heures
Eau (TAlbion Neuf heures
Pommade Régénérntrice Dix heures
Crème Duchesse Onze heures
Lait Prophylactique,,: Minuit.
L'année finie, le marquis trouva encore une note trop grosse chez le parfumeur ; on changea de nouveau l'horloge. — Ce manège dura cinq ans, et tous les parfums de la terre embaumèrent cet amour , jusqu'au jour où s' étant trompée de pommade , la marquise compromit forcément le comte, qui se trouva nez à nez avec le mari;... Celui-ci flaira l'adultère et provoqua le comte, qui fut blessé et partit.
Depuis ce temps M">« la marquise de G...
ne peut plus sentir les parfums.
Voici mon anecdote contée, elle taquinait le bout de ma plume.
Pour en revenir à nos moutons, et ne pas fatiguer le lecteur, je veux , lui montrer l'importance et les progrès de la parfumerie actuelle. Il me serait impossible de faire une statistique exacte et un état Compai*atif , mais je prendrai , comme exemple une des pre-
miëres maisons de Paris, la maison Gellé frères.
Il y a dix ans , cette maison faisait pour 900,000 fr. d'affaires à peu près, aujourd'hui elle en fait pour 1,800,000 fr. c'est^à-dîre que les affaires ont doublé.
Elle a un personnel de 125 personnes :
30 commis voyageurs et 95 ouvriers. Sa machine à vapeur, de 25 chevaux, économise au moins une centaine d'ouvriers.
Je renonce à détailler son débit. Quand je dirais que par année elle emploie 90,000 kilos de graisse de porc, quelle expédie 160,000 douzaines de savons , qu'un seul produit : l'extrait de moelle de bœuf au quinine^ arrive au chiffre de 90,000 flacons vendus, que par mois elle emploie pour 9,000 fr. de verrerie ; 2,000 fr. de porcelaines; — 2,000 fr. de cartonnages, 3,000 d'impressions, et au moins 5,000 fr. d'accessoires tels
que bouchons, ficelles, emballages, etc., -etc.; quand je vanterais tel ou tel de ses produits, je ne ferais que confirmer le lecteur dans cette idée que la parfumerie a fait d'immenses progrès et prend chaque jour un développement de plus en plus considérable.
Ce que je dis de la maison Gellé frères s'applique également à d'autres maisons importantes , dans des proportions relatives.
Je ne veux pas entrer dans des détails techniques qui ne conviennent pas à cet ouvrage ; il me semble déjà que je suis imprégné d'essence , ce qui n'est pas bien pour un homme; car le proverbe latin subsiste toujours :
te Maie olet qui bene olet ; bene olet qui S) nihil olet. »
a Sent mauvais qui sent bon; sent bon ;> qui ne sent rien. »
Mais les parfums d'aujourd'hui, ceux que je viens de citer surtout , sont si fins et si subtils, qu'étant employés sagement ils permettent de modifier la seconde partie du proverbe : «c Sent bon qui sent peu. »
L£ MARCHAND DB CHBVBtJX
' Est un type à part. Il unit la faconde du Gascon à la finesse du Normand.
A mes yeux , c'est un sacrilège, un profanateur ; mais quand j'approfondis la question, s'il dépouille les unes pour les autres « il n'y a pas d^à si grand mal.
Au bout du compte, je ne verrai peut-être
jamais ces petites paysannes dépouillées de leur ornement naturel, et quand bien même je les verrais, elles n'en seraient pas moins jolies , car — il n'y a que les Normandes pour trouver cela. — les Normandes se font raser la tête sauf la nuque où se trouve le chignon qu'elles étalent si coquettement au sud de leur haut bonnet. — A Tœil nu , elles n'ont rien perdu, — que dis-je? — vendu I Et comme on ne va point les trouver dans les métairies à Theure où elles recouvrent leur serre-tête d'un bonnet de coton, vraiment on am.it tort de les blâmer...
Puis nos grandes dames ûe le Bouffîriraient pas,
Ni même uos jeunes filles.
Ni leurs mères.
Après tout , le terrain est bon , et tète rasée à dix-huit ans n'est que plus Chevelue à trente.
Trente ans ! c'est l'âge où les paysannes n'ont plus de beau que leurs oheveux, — mais alors elles ne les vendent plus.
Excusons donc le marchand de cheveux.
D'abord il est l'ami des jeunes filles. Mais c'est la bête noire de leurs amoureux.
Il arrive dans le village en cabriotet., comme un dentiste. Autrefois il troquait les cheveliu'es contre des foulards, des bonnets, des petits châles , des rubans , des boucles d'oreilles en doublé ; aujourd'hui les paysannes sont moins... Indiennes , elles aiment mieux de bon argent.
Une cheveliu*e sur pied (sur tête plutôt), vaut une dizaine de francs. Le marché s'opère séance tenante, donnant donnant.
La fille monte dans la voiture, en cinq minutes elle est tondue , payée, recoiffée et enfuie, car les gars se moquent d'elle.
Ce qui n'empêche pas que sa compagne
n'eu fasse auUint et qu'en deux heures toutes les filles du village y passent.
Alors le marchand de cheveux n'a qu'à bien se tenir et son cheval n'a qu'à être vigoureux , car les amoureux- vexés veulent leur faire un mauvais parti» La boue , les pierres^ les injmres pleuvent sur la capote du cabriolet. Mais le cheval est solide et le marchand de cheveux habitué à ce dénoûment n'est pas facile à décontenancer.
Le lendemain la même scène se. passe au village voisin.
En Auvergne, — à AmberU Saint-Anthème, Arlant, Olliargues, la Chaire-Dieu ou Riom, etc., — le marché aux cheveux s'implante au milieu du marché aux -œufs et au beurre. Les paysannes, les riches fermières même, — car cette spéculation est un usage dans le pays, — arrivent devant les voitures des marchands de cheveux, et, enlevant leur
bonnet, laissent flotter leurs cheveux sur leurs épaules ; alors elles vont de l'un à Tai}tre, offrant beurre et cheveux avec le même empressement.
Ce marché a vraiment un cachet tout particulier. Les voitures des marchands, surmontées d'un drapeau tricolore et d'une mèche de cheveux, sont rangées en ligne d'un côté ; tout à Tentour errent les paysannes échevelées, avec leurs paniers de légumes et de fruits, les unes conduites au marchand par leurs amoureux, d'autres par leur mère, d'autres par leur mari.
Et le bruit, et les rires, et les injures !
C'est réellement pittoresque.
Le Piémont, l'Auvergne, la Creuse, l'Irlande, la Bretagne et la Normandie sont les pays d'où viennent les plus belles chevelures.
Quand lé marchand de cheveux a fini sa
tournée il vient à Paris revendre sâ marchandise à des marchands spéciaux.
Ceux-ci la lavent, la dégraissent, la montent en queues, en tours, en bandeaux, ou quand elle est inférieure, l'établissent en barbes, en crêpés, etc.
Parmi ces derniers je citerai Burgnion, rue Mauconseil, qui fournit à tous les coiffeurs. Comme Gellé ou Pinaud il leur avance à long terme quelquefois pour mille francs de marchandises et facilite ainsi leur établissement.
Tous les chiffonniers sont marchands de cheveux. Les cheveux de femme arrachés par le peigne fin, enveloppés dans la papille tte, sont, en général, jetés dans les tas d'ordures. Bien des femmes ignorent que souvent ces débris de letir beauté capillaire reviennent sur leur tête dans une natte de peu de valeur.
Cette qualité de cheveux sert à faire le tête et pointe^ c'est-à-dire une natte dont les cheveux sont attachés indistinctement par la racine ou par le bout.
DERNIÈRES RÉVÉLATIONS. — En cheveux
comme en tout méfiez- vous du bon marché.
Il y a des nattes d'un mètre de longueur qui coûtent : 3 fr., 6 fr. et 50 fr. Ces différences de prix cachent des pièges.
Quand vous verrez des nattes à 3 fr., ô jeunes femmes, méfiez-vous. C'est comme si vous voyiez à l'entrée d'un joli bois cette inscription fallacieuse ;
ce Ici il y a des pièges à biches. »
Voici l'explication du rébus :
io Natte à 3 fr. Deux tiers : crin végétal, chanvre ; un tiers, cheveux de dernière qualité.
2^ Natte à 6 &« — Toute en cheveux de 50 centimètres de longueur fixés en spirale autour d'une corde. .
3^ Natte à 50 fr. — Cheveux longs d'un mètre, — nature. Axiome : Les cheveux qui coûtent le plus cher, sont réellement les moins chers.
Post'Scriptum. — Au moment de terminer ce chapitre j^ je trouve dans la Revue orientale et américaine un article très-sérieux de M. Richard Cortambert qui vient compléter mon travail. J'en extrais la note suivante :
« On peut évaluer le commerce des cheveux, en France seulement, à une valeur de 1,500,000 fr. Les cheveux, pour être de bon emploi, doivent avoir poussé à l'abri de 'air, n'avoir jamais été crêpés et avoir même été très-peu peignés ; c'est à ce titre que les Bretonnes et les Normandes, si connues par leur affreuse coiffiure, fournissent
les meilleurs. La Normandie et la Bretagne sont loin de suffire aux demandes ; aussi des coupeurs de cheveux exploitent-ils tout le Centre et le Midi, et viennent-ils ensuite à Paris, deux ou* trois fois par ans, pour leurs ventes. Le prix des cheveux varie beaucoup ; il n'y en a pas au-dessous dfî 10 fr. la livre, et il y en a beaucoup qui vont jusqu'à 90 et 100 francs. » ,
r^JB DESSINATEUR EN CHEVEUX
Lemonnier est le seul qui ait relevé cette
profession qui me semble un enfantillage.
Pas plus que je n'aime les tableaux en liège, je n'aime les cimetières en cheveux.
Je trouve que ces combinaisons de cheveux, de teintes, de couleurs, ces reliefs faux, ces perspectives escamotées sont d'un mauvais goût déplorable.
Je comprends la chaîne ou la bague en cheveux, j'accorde même la mèche de cheveux en médaillon, mais le tableau I... non, c'eftt affreux I
Ainsi, vous avez une tresse de cheveux d'une personne aimée, adorée I.,. Vous donnez cela à un ouvrier qui prend brutalement cette relique^ la pèse, la jauge, la manipule ^ y met de la colle, de la bandoline, des essences, la coupe, l'aligne, la mêle avec d'autres cheveux, la hache et finit par vous la rendre en petit cimetière mal fait, honteux et laid.
Non, la relique est souillée ; on ne fait pas de compromis avec les souvenirs, on les garde comme ils ont été donnés ou légués.
Les dessinateurs en cheveux sont les Léotards du dessin, et les Robert-Houdin du souvenir.
Que penseriez-vous d'une personne qui
par affection ferait monter en coupe le crànc de son ami ?
Ceci est de Fhorreur, les tableaux en cheveux sont de mauvais goût. Mais enfin, puisqu'il y a des gens qui les aiment, il faut bien qu'il y ait des gens qui les fassent.
C'est la seule excuse des dessinateurs eu cheveux.