UN ASILE
Dans les âges primitifs il existait des lieux sacrés où l’homme poursuivi pour quelque cause que ce fût, trouvait sûreté et protection.
Malheur « h qui eût osé porter la main sur l’homme placé sous la sauvegarde de l’asile. Valérius Sextus parle d’un affranchi condamné h mort, et qui, pendant qu’on le conduisait au supplice , parvint à s’échapper et à gagner un lieu d’asile. Il s’y établit; ses amis, ses parents, venaient à tour de rôle, lui apporter tout ce qui était nécessaire à son existence, et il vécut ainsi plus de trente ans, heureux et joyeux de penser au bon tour qu’il avait joué à ses juges. Les asiles, comme on le voit, étaient une précieuse tolérance, à une époque où la commutation de peine n’était pas inventée.
Aujourd’hui que la civilisation gravite , l’humanité descend; les asiles n’existent plus. Il est vrai que le pauvre débiteur poursuivi pour dettes, ne peut être arrêté ni dans les églisesni dans les jardins royaux, que par la permission spéciale des curés et des gouverneurs,
qui ne la donnent jamais. Mais on ne peut pas aller toute la journée admirer le gothique de Saint-Étienne-du-Mont ni le mondain de Notre- Dame-de-Lorette ; on ne peut pas faire une sieste infiniment prolongée sous l’arbre de Cracovie ou une faction de seize heures devant le régulateur-canon du Palais-Royal : ce serait une façon de vivre quelque peu monotone; ce serait toujours la prison, avec la fatigue de plus.
Mais ce que la société n’a pas fait pour les débiteurs , un homme , je devrais dire une Providence , je devrais dire un Dieu , s’est chargé de le faire. Cet homme , cette providence, ce Dieu, s’est rencontré — ô Azaïs — chez un ancien garde du commerce, qui a voulu racheter avec les débiteurs d’aujourd’hui, son âme perdue avec les débiteurs d’autrefois. Ce praticien, je puis dire maintenant cet honorable praticien, était le plus malin de la bande, et son nom, véritable onomatopée, avait contribué peut-être à son immense clientèle. Cet homme, dont le nom seul faisait venir la chair de poule aux débiteurs, se nommait Legrip. Les vaudevillistes n’auraient pas trouvé un nom plus heureux.
Je dis avec raison se nommait , car depuis
quelques aimées l’ex-officier judiciaire a changé son nom de guerre en un véritable nom d’opéracomique.
Voilà donc ce que le praticien en retraite imagina.
Il ouvrit un hôtel garni sur une échelle modeste, accessible aux positions médiocres, et il se dit: Je ne manquerai jamais de clients; car tous mes locataires qui me paieront bien,
| auront presque le droit de payer mal tous les autres. En d’autres termes mes anciens confrères, qui tous me saluaient du titre de leur général, regarderont ma maison comme inviolable ; ils passeront devant elle en se découvrant ! comme Napoléon, devant le tombeau de Frédéric de Prusse et la maison de Pierre-ie- ] Grand. Le locataire sera chez moi à l’abri de la contrainte ; il fumera en paix son cigare dans mon salon.
Il n’y avait pas là spéculation , il y avait philanthropie ; mais s’il y avait eu spéculation ! elle eût été fructueuse , car dans cet hôtel il faut faire retenir les logis à l’avance.
Il arrive quelquefois à l’ancien garde du | commerce de réunir à dîner quelques-uns de ses ex-confrères. C’est alors un spectacle tou-
chant de voir, à la même table le débiteur et celui qui est chargé de l’exécuter ; on se fait de part et d’autre de petites concessions. — Demain , dit le débiteur, j’ai un rendez-vous sur le boulevard des Italiens; vous m’obligerez en ne passant pas par l'a de deux heures à cinq. — C’est entendu... de mon côté je vous prierai d’éviter, samedi prochain, la rue de Rivoli,... j’y serai toute la journée , je fde un Anglais. — Très bien ; j’irai au Tuileries par le faubourg Saint-Germain. Et l’on boit au maintien de l’armistice, on boit à l’amphitryon, on boit aux débiteurs malheureux qui n’ont pu être reçus dans l’asile.
Après le dîner on passe au salon où l’on joue le wisth ou la bouillotte. Parmi les tableaux qui ornent les murs, on remarque une gravure qui a été donnée à l’officier judiciaire quand il était en activité ; c’est un symbole expressif de son ex-profession : cé tableau représente Josué arrêtant le soleil .