RÉSURRECTION DE LUCULLUS
129. — Ces jours de gloire pourraient renaître sous nos yeux, et pour en renouveler les merveilles il ne nous manque qu'un Lucullus. Supposons donc qu'un homme connu pour être puissamment riche voulût célébrer un grand événement politique ou financier, et donner à cette occasion un fête mémorable, sans s'inquiéter de ce qu'il en coûterait;
Supposons qu'il appelle tous les arts pour orner le lieu de la fête dans ses diverses parties, et qu'il ordonne aux préparateurs d'employer pour la bonne chère toutes les ressources de l'art, et d'abreuver les convives avec ce que les caveaux contiennent de plus distingué ;
Qu'il fasse représenter pour eux, en ce diner solennel, deux pièces jouées par les meilleurs acteurs ;
Que, pendant le repas, la musique se fasse entendre exécutée par les artistes les plus renommés, tant pour les voix que pour les instruments ;
Qu'il ait fait pi-éparer, pour entr'actes, entre le diner et le café, un ballet dansé par tout ce que l'Opéra a de plus léger et de plus joli ;
Que la soirée se termine par un bal qui rassemble deux cents femmes choisies parmi les plus belles, et quatre cents danseurs choisis parmi les plus élégants;
Que le buffet soit constamment garni de ce qu^on
connaît de mieux en boissons cliaudes, fraîches et glacées ;
Que, vers le milieu de la nuit, une collation savante vienne rendre à tous une vif^ueur nouvelle;
Que les servants soient beaux et bien vêtus, l'illumination parfaite; et, pour ne rien oublier, que Fampbitryon se soit chargé d'envoyer chercher et de reconduire commodément tout le monde.
Cette ietc ayant été bien entendue, bien ordonnée, biensoignée et bien conduite, tous ceux qui connaissent Paris conviendront avec moi qu'il y aurait dans les mémoires du lenderhain de quoi faire trembler même le caissier de Lu cuHus.
En indiquant ce qu'il faudrait faire aujourd'hui pour imiter les fêtes de ce Romain magnifique, j'ai suflisamnient appris au lecteur ce qui se pratiquait alors pour les accessoires obligés des repas, où l'on ne manquait pas de faire intervenir les comédiens, les chanteurs, les mimes, les grimes, et tout ce qui peut contribuer à augmenter la joie des personnes qui n'ont été convoquées que dans le but de se divertir,
Ce qu'on avait fait chez les Atliéniens, ensuite ;chez les Romains, plus tard chez nous dans le moyen âge, et enfin de nos jours, prend sa source dans la nature de l'homme, qui chenthe avec impatience la fin de la carrière où il est entré, et dans certaine inquiétude qui le tourmente tant que la somme totale de vie dont il peut disposer n'est pas entièrement occupée.
LKCTISTEUXIUM ET IXCUBITATIUM
130. — Comme les Athéniens, les Romains mangeaient couchés; mais ils n'y arrivèrent que par une voie en quelque façon détournée.
Ils se servirent d'abord des lits pour les repas sacrés qu'on offrait aux dieux; les premiers magistrats et les hommes puissants en adoptèrent ensuite l'usage, et en peu de temps il devint général et s'est conservé jusque vers le commencement du quatrième siècle de l'ère chrétienne.
Ces lits, qui n'étaient d'abord que des espèces de bancs rembourrés de paille et recouverts de peaux, participèrent
bientôt au luxe qui envahit tout re qui avait rapport aux festins. Us furent faits des bois les plus précieux, incrustés d'ivoire, d'or, et quelquei'ois de pierreries ; ils furent formés de coussins d'une mollesse recliercliée, et les tapis qui les recouvraient furent ornés de mapniliques broderies.
On se couchait sur le côté pauche, appuyé sur le coude ; et ordinairement le même lit recevait trois personnes.
Cette manière de se tenir à table, que les Ilomains appelaient lictistaniMi^ élait-elle plus com.mode. était-elle plus favorable que celle que nous avons adoptée, ou plutôt reprise ? Je ne le crois pas.
Physiquement envisagée, Tincubitalion exige un certain déploiement de forces pour garder l'éifuilibre, et ce n'est pas sans quelque douleur que le poids d'une partie du corps porte sur l'articulation du bras.
Sous le rapport physiologique, il y a bien aussi quelque chose à dire : l'imbuccation se fait d'une manière moins naturelle; les aliments coulent avec plus de peine et se tassent moins dans l'estomac.
L'ingestion des liquides ou l'action de boire était surtout bien plus difficile encore; elle devait exiger une attention particulière pour ne pas répandre mal à propos le vin contenu dans ces larges coupes qui brillaient sur la table des grands ; et c'est sans doute pendant le règne du Icctisiernium qu'est né le proverbe qui dit que de la coupe à la bouche il y a souvent bien du vin perdu.
Il ne devait pas être plus facile de manger proprement quand on n/angeait couché, surtout si l'on fait attention que plusieurs des convives portaient la barbe longue, et qu'on se servait des doigts, ou tout au plus du couteau, pour porteries morceaux à la bouche, car l'usage des fourchettes est moderne; on n'en a point trouvé dans les ruines d'Herculanum, où l'on a cependant trouvé beaucoup de cuillers.
Il faut { roire aussi qu'il se faisait par-ci par-là quelques outrages à la pudeur, dans des repas où l'on dépassait fréquemment les liornes de la tempérance, sur des lits oii les deux sexes étaient mêlés et où il n'était pas rare de voir une partie des convives endormis.
Nam iiransiis jaceo, et satur supinus Perlundo tunicamque, palliumqae.
Aussi c'est lit moralo, qui réclama la promièrc.
Dès qiio la religion clircticniic, écliappceaux persécutions (jui ensaiifilaïUèreiit son herceau, eut acquis quelque intUience. ses ministres élevèrent la voix contre les excès do rintempérance. Ils se récrièrent contre la lono'ueur des repas, où l'on violait tous leurs préceptes en s'entourant de toutes les voluptés. Voués par choix à un réi^ime au>tère, ils placèrent la ^^ourmandisc parmi les péchés capitaux, critiquèrent amèrement la promiscuité des sexes, et attaquèrent surtout l'usage de maniier sur des lits, usape qui leur parut le résultat d'une mollesse coupable et la cause principale des abus qu'ils déploraient.
Leur voix menaçante fut entendue : les lits cessèrent d'orner la salle dee festins, on revint à l'ancienne manière de manser en état de session; et. par un rare bonheur, cette forme, ordonnée par ki niorah', n "a point tourné au détriment dn plaisir.
J'OÉSIE
131. —A l'époque dont nous nous occupons, la poésie conviviale subit une modification nouvelle, et prit, dans la bouche d'Horace, de Tihulle et antres auteurs à peu près contemporains, une lauiïueur et une mollesse que les Muses grecques ne connaissaient pas.
Dulce ridentem Lalagem amabo, Dulce ojuenttîiii.