‹ Physiologie du goût (volume 2)Chapitre 138 sur 179 · HISTOIRE DE M. DE BOKOSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE M. DE BOKOSE

146. — M. DE BoROSE naquit vers 1780. Son père était secrétaire du roi. 11 perdit ses parents en bas âge, et se trouva de bonne heure possesseur de quarante mille livres

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de iTiitc?. C'était alors une liollr forlmu» ; maintenant ce n'est qiKM.'C qu'il i'aul tout juste pour ue jias mourir de faim.

Un oncle palenie! soiiinason éducation. Il apprit le latin, tout eu s'étouuant que, (fuand Oii pouvait tout exprimer en Traurais, on se donnât tant de peine pour apprendre à dire les mêmes choses en d'autres termes. Cependant il fit des progrès el quand il fut parvenu jusqu'à Horace, il se convertit, trouva un grand plaisir à méditer sur des idées siélégamment revêtues, et fit de véritables efforts pour bien connaître la langue qu'avait parlée ce poète spirituel.

Il apprit aussi la musique ; et après plusieurs essais, se fixa au piano. Il ne se jeta point dans les dillicultés indéfinies de cet outil musical ', et, le réduisant à son véritable usage, il se contenta de devenir assez fort pour accompagner le chant.

Mais sous ce rapport, on le préférait même aux [)rofesseurs, parce qu'il ne cherchait pas à se mettre sur le premier plan, ne faisait ni les hras ni les yeux \ et qu'il remplissait consciencieusement le devoir imposé a tout accompagnateur, (le soutenir et faire briller la personne qui chante.

Sous l'égide de son âge, il traversa sans accid(;nt les temps les plus terribles de la révolution ; mais il fut conscrit a son tour, acheta un homme qui alla bravement se faire tuer pour lui; et, bien muni de l'extrait mortuaire de son Sosie, se trouva convenablement placé pour célébrer nos triomphes ou déplorer nos revers.

M. de Borose était de taille moyenne, mais il était parfaitement bien fait. Quant a sa figure, elle était sensuelle, et nous en donnerons une idée en disant que, si on eût rassemblé avec lui, dans le même salon, (iavaudan des Variétés, Michot des Français, et le vaudevilliste Désaugiers, ils

1. Le piano est fait pour faciliter la composition de 1a musique t't pour accompagner le chant. .loué seul, il n'.i ni chaleur ni expression Les KspagnoU indiquent par bordonenr l'action de jo ,er des instruments qui se pincent.

1. Terme d'argot musical: faire Iss hras. c'est soulever les coudes elles arriére-bras, comme si on était éliuffé par le senliitient: faire les yeux, c'est les tourner vers le ciel, comini' si on allaii .s.- pâmer;faire des brioches, c'est manquer un trait, une intonation.

auraient tous quatre eu l'air d'être de la même famille. Sur '* le tout, il était convenu de dire qu'il était joli garçon, et il eut parfois quelque raison d'y croire.

Prendre un état fut pour lui une grande affaire : il en essaya plusieurs ; mais, y trouvant toujours quelques inconvénients, il se réduisit à une oisiveté occupée, t:'est-à-dire qu'il se lit recevoir dans quelques sociétés littéraires ; qu'il fut du comité de bienfaisance de son arrondissement, sous" crivit à quelques réunions philanthropiques; et en ajoutant à cela le soin de sa fortune, qu'il régissait à merveille, il eut, tout comme un autre, ses affaires, sa correspondance et son cabinet.

Arrivé à vingt-huit ans, il crut qu'il était temps de se marier, ne voulut voir sa future qu'à table, et, à la troisième entrevue, se trouva suffisamment convaincu qu'elle était également jolie, bonne et spiriluelle.

Le bonbeur conjugal de Borose fut de courte durée : à peine y avait-il dix-huit mois qu'il était marié,' quand sa femme mourut en couches, lui laissant un regret éternel de cette séparation si prompte, et pour consolation une fille qu'il nomma lierminie, et dont nous nous occuperons plus tard.

j\I. de Eorose trouva assez de plaisirs dans les diverses occupations qu'il s'était faites. Cependant il s'aperçut à la longue que, môme dans les assemblées choisies, il y a des prétentions, des protecteurs, quelquefois un peu de jalousie. Il- mit toutes ces misères sur le compte de l'humanité qui n'est parfaite nulle part, n'en fut pas moins assidu, mais obéissant, sans s'en douter, à l'ordre du destin imprimé sur ses traits, il vint peu à peu à se faire une affaire principale des jouissances du goût.

Vj. . de Eorose disait que la gastronomie n'est autre chose que la réllexion qui apprécie, appliquée à la science qui améliore.

Il disait avec Épicure ^ : « L'homme est-il donc fait pour >' dédaigner les dons de la nature? N'arrive-t-il sur laterr* » que pour y cueillir des fruits amers? Pour qui sont les » fleurs que les dieux font croître aux piedsdes mortels?... » C'est complaire a Ja Providence que de s'abandonner aux

l. Alibep.t. Physiologie des xansions, t, I, p. 2îl.

» divers penchants qu'elle nous supfïère ; nos devoirs vien- » nent de ses lois; nos désirs, de ses inspirations. »

11 disait, avec le professeur sébusien, que les bonnes choses sont pour les bonnes pens; autrement il faudrait tomber dans l'absurdité, et croire que L'ieu ne lésa créées que pour les méchants.

Le premier travail de Borose eut lieu avec son cuisinier, et eut pour but de lui montrer ses fonctions sous leur véritable point de vue.

Il lui dit qu'un cuisinier habile, qui pouvait être un savant par la théorie, l'était toujours par la pratique; que la nature de ses fonctions le plaçait entre le chimiste et le physicien; il alla même jusqu'à lui dire que le cuisinier, charge de l'entretien du mécanisme animal, était au-dessus du pharmacien, dont l'utilité n'est qu'occasionnelle.

Il ajouta t, avec un docteur aussi spirituel aue savant i , « que le cuisinier a dû approfondir l'art de modifier les ali- » ments par l'action du feu. art inconnu aux anciens. Cet » art exige de nos jours des études et des combinaisons sa- » vantes. Il faut avoir rélléchi longtemps sur les productions » du globe pour employer avec iiabileté les assaisonne- » ments, et déguiser l'amertume de certains mets pour en » rendre d'autres plus savoureux, pour mettre en œuvre les » meilleurs ingrédients. Le cuisinier européen est celui qui » brille surtout dans l'art d'opérer ces merveilleux raé- » langes. »

L'allocution fit sou effet, et le chef 2, bien pénétré de son importance, se tint toujours à la hauteur de son emiploi.

Vn peu de temps, de réllexion et d'expérience, apprirent ibientôt à M. de Borose que, le nombre des mets étant à peu près fixé par l'usage, un bon dîner n'est pas de beaucoup plus cher qu'un mauvais ; qu'il n'en coûte pas cinq cents Irancs de plus par an pour ne boire jamais que de

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