XXII PREFACE
Je fais Vuti et Tautre, parce que ces emprunts ne sont pas sujets à restitution, et que le vol de mots n^est pas puni par le Gode pénal.
On aura une idée de mon audace, quand on saura que j'appelle voUmte (de Tespagnol) tout homme que j^cnvoie faire une commission, et que j'étais déterminé à franciser le verbe anglais to sip, qui signifie boire à petites refrises, si je n'avais exhumé le mot français siroter, auquel on donnait à peu près la même signification.
Je m'attends bien que les sévères vont crier à Bossuet, à Fénélon, à Racine, à Boileau, à Pascal, et autres du siècle de Louis XIV ; il me semble les entendre faire un vacarme épouvantable.
A quoi je réponds posément que je suis loin de disconvenir du mérite de ces auteurs, tant nommés que sous-entendus; mais que suit-il de là?... Rien* si ce n'est qu'ayant bien fait avec un instrument ingrat, ils auraient incomparablement mieux fait avec un instrument supérieur. C'est ainsi qu'on doit croire que Tartini aurait encore bien mieux joué du violon, si son archet avait été aussi long que celui de Baillot.
Je suis donc du parti des tiéologues, et même des romantiques; ces derniers découvrent les trésors caches; les autres sont comme les navigateurs qui vont chercher au loin les provisions dont on a besoin.
Les peuples du Nord, et surtout les Anglais, ont sur nous, à cet égard, un immense avantage ; le génie n'y est jamais gêné par l'expression ; il crée ou emprunte. Aussi, dans tous les sujets qui admettent la profondeur et l'énergie, nos traducteurs ne font-ils que des copies pâles et décolorées (1).
J'ai autrefois entendu, à Tlnstitut, un discours fort gracieux sur le danger du néologisme et sur la nécessité de s'en tenir à notre langue telle qu'elle a été fixée par les auteurs du bon siècle.
Comme chimiste, je passai cette œuvre à la cornue ; il n'en resta que ceci ; Sous avons si bienfait qu'il n'y a pas moyen de mieux faire j ni de faire autrement.
Or, j'ai vécu assez pour savoir que chaque génération en dit autant, et que la génération suivante ne manque jamais de s'en moquer.
D'ailleurs; comment les mots ne changeraient-ils pas, quand les mœurs < i les idées éprouvent des modifications continuelles? Si nous faisons les mémo choses que les anciens, nous ne les faisons pas de la môme manière, et ile.^' des pages entières, dans quelques livres français, qu'on ne pourrait traduir* ni en latin ni en grec.
Toutes les langues ont eu leur naissance, leur apogée et leur dcdin : *
(1) L'excellenle iradiiclioiide lord Byroii, par M. B«?njainin Laroche, fait t*\c. , lion à cettiî règle, mais ne la d^>triiit pas. CVsl un luur de forci» qui ne s«>r;i y recommencé.