‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 16 sur 109 · R MÉDITATION K DES SENS · texte numérisé non relu

R MÉDITATION K DES SENS

r instinct lui fait croire propres à réparer les pertes causées par renlrclien de la vie

^ L'odorat les explore ; car les substances délétères sont presque toujours de mauvaise odeur.

Alors le goût se décide, les dents sont mises en r^ction, la lani^ue s'unit au palais pour savourer, et bientôt rcstomac commencera l'assimilation.

Dans cet état, une langueur inconnue se fait sentir, les objets se décolorent, le corps plie, les yeux se ferment; tout disparaît, et les sens sont dans un repos absolu.

A son réveil, l'homine voit que rien n'a changé autour de lui ; cependant un feu secret fermente dans son sein, un organe nouveau s'est développé; il sent qu'il a besoin do partager son existence.

Ce sentiment actif, inquiet, impéri(*ux, est commun aux deux sexes ; il les rapproche, les unit, et quand le germe d'une existence nouvelle est fécondé, le« individus peuvent dormir en paix : ils viennent de remplir le plut saint de leurs devoirs en assurant la durée de l'espèce (I).

Tels sont les aperçus généraux et philosophiques que j'ai cru devoir offrir à mes lecteurs, pour les amener naturellement à l'examen plus spécial de l'organe du goût. *

(1) M. de BiifTon a peint, avec tons les charmes de la plus brillanle éloquence, les premiers momcnisde IViislence d'Eve. Appelé à traiter un sujet presque semblable, nous n'avons prétendu donner qu'un dessin au simple trait; les lecteuis sauront bien 'y ajouter le colons.

Digiti

DéOiiItlon du ISoAt.

K goût est celui de nos sens qui nous met en relation avec les corps sapides, au moyen de la sensation qu'ils exercent dans Torgane destiné à les apprécier.

Le goAt, qui a pour excitateurs l'appétit , la faim et la soif, est la base de plusieurs opérations dont le résultat est que l'individu croit, se développe , se conserve et répare les pertes causées par les évaporations vitales.

Les corps organisés ne se nourrissent pas tous de la même manière; Tauteur delà création, également varié dans ses méthodes et sûr dans ses effets, leur a assigné divers modes de conservation. Les végétaux, qui se trouvent au bas de l'échelle des êtres vivants, se nourrissent par des racines qui, implantées dans le sol natal, choisissent, par le jeu d'une mécanique particulière, les diverses substances qui ont la propriété de servir à leur croissance

ei à leur entretien.

En remontant un peu plus haut, on rencontre les corps doués de la vie animale, mais privés de locomotion ; ils naissent dans un milieu qui favorise leur existence, et des organes spéciaux en extraient tout ce qui est nécessaire pour soutenir la portion de vie et de durée qui leur a été accordée ; ils ne cherchent pas leur nourriture, la nourriture vient les chercher.

Un autre mode a été fixé pour la conservation des animaux qui parcourent l'univers , et dont l'homme est sans contredit le plus parfait. Un instinct particulier l'avertit qu'il a besoin de se repaitre; il cherche, il saisit les objets dans lesquels il soupçonne la propriété d'apaiser ses besoins; il mange, se restaure, et parcourt ainsi, dans la vie, la carrière qui lui est assignée.

Le goût peut se considérer sous trois rapports :

Dans l'homme physique , c'est l'appareil au moyen duquel il apprécie les saveurs ;

Considéré dans l'homme moral, c'est la sensation qu'excite, au centre commun , l'organe impressionné par un corps savoureux ; enfin, considéré dans sa cause matérielle, le goût est la propriété qu'a un coi psd'impressionner l'organe etde faire naître la sensation.

Le goût parait avoir deux usages principaux :

l^" Il nous invite, par le plaisir, à réparer les pertes continuelles que nous faisons par l'action de la vie ;

2" 11 nous aide à choisir , parmi les diverses substances que la nature nous présente, celles qui nous sont propices à nous servir d'aliments.

Dans ce choix, le goût est puissamment aidé par l'odorat, comme nous le verrons plus tard ; car on peut établir , comme maxime générale» que les substances nutritives ne sont repoussantes ni au goût ni à l'odorat.

Méeanliiiic du C&oM.

7. — 11 n'est pas facile do déterminer précisément en quoi consiste Torgane du goût. 11 est plus compliqué qu'il ne paraît. Certes, la langue joue un grand rôle dans le mécanisme de ladé-

DM (iOl'T. H

gustation ; car, considérée comme douée d'une Tprce musculaire assez franche, elle sert à gâcher, retourner, pressurer et avaler les aliments.

De plus, au moyen des papilles plus ou moins nombreuses dont elle est parsemée, elle s* imprègne des particules sapides et solu* bles des corps avec lesquels elle se trouve en contact ; mais tout cela ne suffit pas, et plusieurs autres parties adjacentes concourent à compléter la sensation , savoir, les joues, le palais et surtout la fosse nasale, sur laquelle les physiologistes n'ont peut-être pas assea; insisté.

Les joues fournissent la salive, également nécessaire à la mastication et à la formation du bol alimentaire ; elles sont, ainsi que le palais, douées d'une portion de facultés appréciatives; je ne sais pas même si , dans certains cas, les gencives n'y participent pas un peu ; et sans l'odoration qui s'opère dans l'arrière-bouche, la sensation du goût serait obtuse et tout à fait imparfaite.

Les personnes qui n'ont pas de langue, ou à qui elle a été coupée, ont encore assez bien la sensation du goût. Le premier cas se trouve dans tous les livres ; le second m'a été assez bien expliqué par un pauvre diable auquel les Algériens avaient coupé la langue , pour le punir de ce qu'avec quelques-uns de ses camarades de captivité, il avait formé le projet de se sauver et de s'enfuir.

Cet homme, que je rencontrai à Amsterdam, où il gagnait sa vie à faire des commi^^sions, avait eu quelque éducation, et on pouvait facilement s'entretenir avec lui par écrit.

Après avoir observé qu'on lui avait enlevé toute la partie antérieure de la langue jusqu'au filet, je lui demandai s'il trouvait encore quelque saveur à ce qu'il mangeait , et si la sensation du goût avait survécu à l'opération cruelle qu'il avait subie.

Il me répondit que ce qui le fatiguait le plus était d'avaler ( ce qu'il ne faisait qu'avec quelque difficulté) ; qu'il avait assez bien conservé le goût ; qu'il appréciait comme les autres ce qui était un peu sapide ; mais que les choses fortement acides ou amères lui causaient d'intolérables douleurs.

Il m'apprit encore que l'abscision de la langue était commune

i% MEDITATION II.

dans les royaumes d'Afrique; qu'on l'appliquait spécialement à ceux qu'on croyait avoir été chefs de quelque complot, et qu'on avait des instruments qui y étaient appropriés. J'aurais voulu qu'il m'en fît la description ; mais il me montra, à col égard , une répugnance tellement douloureuse, que je n'insistai pas.

Je réfléchis sur ce qu'il me disait, et, remontant aux siècles d'i gnorance, où l'on perçait et coupait la langue des blasphémateurs, et à l'époque où ces lois avaient été faites, je me crus en droit de conclure qu'elles étaient d'origine africaine, et importés par le retour des croisés.

On a vu plus haut que la sensation du goût résidait principalement dans les papilles de la langue. Or, l'anatomie nous apprend que toutes les langues n'en sont pas également munies ; de sorte qu'il en est telle où l'on en trouve trois fois plus que dans telle autre. Cette circonstance explique pourquoi, de deux convives assis

au même banquet, l'un est délicieusement affecté, tandis que l'autre a l'air de ne manger que comme contraint : c'est que ce dernier a la langue faiblement outillée, et que l'empire de la saveur a aussi ses aveugles et ses sourds.

Hensntloii du C^ékt.

g. — On a ouvert cinq ou six avis sur la manière dont s'opère la sensation du goût; j'ai aussi le mien, et le voici :

La sensation du goût est une opération chiniique qui se Tait par voie humide, comme nous disions autrefois, c'est-à-dire qu'il faut que les molécules sapides soient dissoutes dans un fluide quelconque, pour pouvoir ensuite êtres absorbées par les houppes nerveuses, papilles ou suçoirs, qui tapissent l'intérieur de l'appareil dégustateur.

Ce système, neuf ou non, est appuyé de preuves physiques et presque palpables.

L'eau pure ne cause point la sensation du goût, parce qu'elle ne contient aucune particule sapide. Dissolvez-y un grain de sel, quelques gouttes de vinaigre, la sensation aura lieu.

Les autres boissons, au contraire, nous impressionnent parce qu'elles ne sont autre chose que des' solutions plus ou moins chargées de particules appréciables.

Vainement la bouche se remplirait-elle de particules divisées d'un corps insoluble, la langue éprouverait la sensation du toucher, et nullement celle du goût.

Quant aux corps solides et savoureux , il faut que les dents les divisent, que la salive et les autres fluides gustuels les imbibent, et que la langue les presse contre le palais pour en exprimer un suc qui, pour lors suffisamment chargé de sapidité, est apprécié par les papilles dégustatrices , qui délivrent au corps ainsi trituré le passe-port qui lui est nécessaire pour être admis dans Teslomac.

Ce système, qui recevra encore d'autres développements, répond sans effort aux principales questions qui peuvent se présenter.

Car, si on demande ce qu'on entend par corps sapides, oa répond que c'est tout corps soluble et propre à être absorbé par l'organe du goût.

Et si on demande comment le corps sapide agit, on répond qu'il agit toutes les fois qu'il se trouve dans un état de dissolution tel qu'il puisse pénétrer dans les cavités chargées de recevoir et de transmettre la sensation.

En un mot, rien de sapide que ce qui est déjà dissous ou prochainement soluble.

Bcs savcnrii.

E nombre des saveurs est infini, car tout corps soluble a une saveur spéciale, qui ne ressemble entièrement à aucune autre.

Les saveurs se modifient en outre par leur agréigation simple, double, multiple; de sorte qu*il est impossible d'en faire le tableau, depuis la plus attrayante jusqu'à la plus insupportable, depuis la fraise jusqu'à la coloquinte. Aussi tous ceux qui l'ont essayé ont-ils à peu près échoué.

Ce résultat ne doit pas étonner; car étant donné qu'il existe des séries indéfinies de saveurs simples qui peuvent se modifier par leur adjonction réciproque en tout nombre et en toute quantité, il faudrait une langue nouvelle pour exprimer tous ces effets , et des montagnes &in' folio pour les définir, et des caractères numériques inconnus pour les étiqueter.

Or, comme jusqu'ici il ne s'est encore présenté aucune circonstance où quelque saveur ait dû être appréciée avec une exactitude rigoureuse, on a été forcé de s'en tenir à un petit nombre d'expressions générales, telle que douœ, sucré, acide y acerbe, et autres pareilles, qui s'expriment, en dernière analyse, par les deux suivantes : agréable ou désagréable au goût , et suffisent pour se faire entendre et pour indiquer à peu près la propnété gustuelle du corps sapide dont on s'occupe.

Ceux qui viendront après nous en sauront davantage, et il n'est déjà plus permis de douter que la chimie ne leur révèle les causes ou les éléments primitifs des saveurs.

InSiienee de l'edoMii sur le §^M.

10. — L'ordre que je me suis prescrit m'a insensiblement amené au moment de rendre à l'odorat les droits qui lui appartiennent, et de reconnaître les services importants qu'il nous rend dansl'appré-

DU GOUT. ift

GÎation des saveurs ; car, parmi les auteurs qui me sonl tombés sous la main, je n*en ai trouvé aucun qui me paraisse lui avoir fait pleine el entière justice.

Pour moi, je suis non-seulement persuadé que, sans la participation de Todorat , ii n'y a point de dégustation complète, mais encore je suis tenté de croire que l'odorat et le goût ne forment qu'un seul sens, dont la bouche est le laboratoire et le nez la cheminée, ou, pour parler plus exactement , dont l'un sert à la dégustation des corps tactiles, et Vautre à la dégustation des gaz.

Ce système peut être rigoureusement défendu ; cependant, comme je n'ai point la prétention de faire secte, je ne le hasarde que pour donner à penser à mes lecteurs « et pour montrer que j'ai vu de près le sujet que je traite. Maintenant je continue ma démonstration au sujet de l'importance de l'odorat, sinon comme partie constituante du goût, du moins comme accessoire obligé.

Tout corps sapide est nécessairement odorant : ce qui le place dans l'empire de l'odorat comme dans l'empire du goût.

On ne mange rien sans le sentir avec plus ou moins de réflexion ; et pour les aliments inconnus, le nez fait toujours fonction de sentinelle avancée, qui crie : Qui va là ?

Quand on intercepte l'odorat, on paralyse le goût; c'est ce qui 96 prouve par trois expériences que tout le monde peut vérifier avec un égal succès.

PRnnÈM KXPÉiUENCE : Quand la membrane nasale est irritée par un violent coryza (rhume de cerveau), le goût est entièrement oblitéré; on ne trouve aucune saveur à ce qu'on avale, et cependant la langue reste dans son état naturel.

Seconde expérience : Si on mange en se serrant le nez , on ast tout étonné de n'éprouver la sensation du goût que d'une manière obscure et imparfaite; par ce moyen les mé^licaments les plus repoussants passent presque inaperçus.

Troisième expérience : On observe le même effet, si , au moment où l'on avale , au lieu de laisser revenir la langue à sa place naturelle, on continuée la tenir attachée au palais; en ce cas, on inter-

cepte la circulation de Tair, l'odorat n'est point frappé, et la gustation n'a pas lieu.

Ces divers effets dépendent de la même cause, le défaut de coopération de l'odorat : ce qui fait que le corps sapide n'est apprécié que pour son suc, et non pour le gaz odorant qui en émane.

Analyse ilc la sên^aiioii du Goékt.

^BS principes étant ainsi posés, je regarde comme cer- ^tain que le goût donne lieu à des sensations de trois j ordres différents, savoir : la sensation directe , la sensation complète et la sensation réfléchie, La sensation directe est ce premier aperçu qui naît dut ravail immédiat des organes de la bouche, pendant que le corps appréciable se trouve encore sur la langue antérieure. La sensation complète est celle qui se compose de ce premier aperçu et de l'impression qui nait quand l'aliment abandonne cette première position, passe dans l'arrière-bouclie, et frappe tout l'organe par son goût et par son parfum.

Enfin la sensation réfléchie est le jugement que porte l'âme sur les impressions qui lui sont transmises par l'organe.

Mettons ce système en action , en voyant ce qui se passe dans l'homme qui mange ou qui boit.

Celui qui mange une pèche, par exemple, est d'abord frappé agréablement par l'odeur qui en émane ; il la met dans sa bouche, et éprouve une sensation de fraîcheur et d'acidité qui l'engage à continuer; mais ce n'est qu'au moment où il avale et que la bouchée passe sous la fosse nasale que le parfum lui est révélé, ce qui complète la sensation que doit causer une pèche. En6n , ce n'est que lorsqu'il a avalé que, jugeant ce qu'il vient d'éprouver, il se dit à lui-même : « Voilà qui est délicieux ! >

Pai*eillement, quand on boit : tant quele vin est dans la bouche.

DU GOCT. 17

on est agréablement, mais non parfaitement impressionné; ce n'est qu'an moment où Ton cesse d'avaler qu'on peut véritablement goûter, apprécier et découvrir le parfum particulier à chaque espèce; et il faut un petit intervalle de temps pour que le gourmet puisse dire: «Il est bon, passable ou mauvais. Peste I « c'est du ciiambertin ! 0 mon Dieu! c'est du Surènel o

On voit par là que c'est cooséq nomment aux principes, et par suite d'une pratique bien entendue, que les vrais amateurs sirotent leur vin {ihey sip tl); ; car, à chaque gorgée, quand ils s'arrêtent, fils ont la somme entière du plaisir qu'ils [auraient éprouvé s'ils avaient bu le verre [d'un seul trait.

La même chose se passe encore, mais ^avec bien plus d'énergie, quand le goût 'doit être désagréablement affecté.

Vojez ce malade que la Faculté contraint à s'ingérer un énorme verre d'une médecine noire, telle qu'on les buvait sous le règne de Louis XIV.

L'odorat, moniteur fidèle, l'avertit de la saveur repoussante de hi liqueur traîtresse; ses yeux s'arrondissent comme à l'approche d'un danger; le dégoût est sur ses lèvres, et déjà son estomac se soulève. Cependant on l'exhorte, il s'arme de courage, se gargarise d'ean-de-vie, se serre le nez et boit....

Tant que le breuvage empesté remplit la bouche et tapisse l'organe, la sensation est confuse et l'état supportable; mais à la dernière gorgée, les arrière-goûts se développent, les odeurs nauséabondes agissent, et tous les traits du patient expriment une horreur et un goût que la peur de la mort peut seule faire aflironter.

S'il est question, au contraire, d'une boisson insipide, conrune, par exemple, un verre d'eau, on n'a ni goût ni arrière-goût; on n'éprouve rien, on ne pense à rien ; on a bu, et voilà tout.

18 MËDITilTION H.

•rdre des diverses Impressions do Cront.

12. — Le goût n'est pas si richement doté que Touïe; celle-ci peut entendre et comparer plusieurs sons à la (ois : le goût, au contraire, est simple en activité, c'est-^-dire qu'il ne peut être impressionné par deux saveurs en même temps.

Hais il peut être double, et même multiple par succession, c'està-dire que, dans le même acte de gutturation, on peut éprouver successivement une seconde et même une troisième sensation, qui vont en sWaiblissant graduellement, et qu'on désigne par les mots, arrière-goût, parfmm ou fragrance; de la même manière que^ lorsqu'un son principal est frappé, une oreille exercée y distingue une ou plusieurs séries de consonnances, dont le nombre n'est pas encore parfaitement connu.

. Ceux qui mangent vite et sans attention ne discernent pas les impressions du second degré ; elles sont Tapanage exclusif du petit nombre d'élus, et c'est par leur moyen qu'ils peuvent classer, par ordre d'excellence^ les diverses substances soumises à leur examen.

Ces nuances fugitives vibrent encore longtemps dans l'organe du goût; les professeurs prennent, sans s'en douter, une position appropriée, et c'est toujours le cou allongé et le nez à bâbord qu'ils rendent leurs arrêts.

JlovIssSMees dont le C^nt est l'occasIoM.

ETONS maintenant un coup d'œil philosophique sur le plaisir ou la peine dont le goût peut être l'occa- ^sion.

Nous trouvons d'abord l'application de celte vérité malheureusement trop générale, savoir: que l'homme est bien plus fortement organisé pour la douleur que pour le plaisir.

Effectivement, l'injection des substances acerbes, acres ou amè<-> res au dernier degré, peut nous faire essuyer des sensations extrê^

mement pénibles ou douloureuses. On prétend même que l'acide bydrocyanique ne tue si promptement que parce qu'il cause une douleur si ¥We que les forces vitales ne peuvent la supporter sans s'éteindre.

Les sensations agréables ne parcourent, au contraire, qu'une échelle peu étendue, et s'il y a une diflérence assez sensible entre ce qui est insipide et ce qui flatte le goût, l'intervalle n'est pas trèsgrand entre ce qui est reconnu pour bon et ce qui est réputé excel* lent; ce qui est éclairci par l'exemple suivant : premier terme , un bouilli sec et dur; deuxième terme, un morceau de veau ; troisième terme, un faisan cuit à point.

Cependant le goût, tel que la nature nous l'a accordé, est encore celui de nos sens qui, tout bien considéré, nous procure le plus de jouissances:

1"* Parce que le plaisir de manger est le seul qui, pris avec modération, ne soit pas suivi de fatigue;

i^ Parce qu'il est de tous les temps, de tous les âges et de toutes les conditions ;

3" Parce qu'il revient nécessairement au moins une fois par jour, et quMI peut être répété, sans inconvénient, deux ou trois fois dans cet espace de temps ;

4* Parce qu'il |>eut se mêler à tous les autres et même nous consoler de leur at>sence;

5» Parce que lee impressions qu'il reçoit sont à la fois plus durâmes et plus dépendantes de notre volonté ;

e'^Enfln, parce qu'en mangeant nous éprouvons un certain bienêtre indéfinissable et particulier, qui vient de la conscience instinclive que, par cela même que cous mangeons, nous réparons nos pertes et nous prolongeons notre existence.

G*e&tce qui sera plus amplement développé au chapitre où nous traiterons spécialement du plaisir de la table^ pris au point où la civilisation actuelle l'a amené.

fO MEDITATION II.

Suprématie de l'IioHiiiie.

Nous avons été élevés dans la douce croyance que, de toutes les créatures qui marchent^ nagent, rampent ou volent, Tbonime est celle dont le goût est le plus parfait.

Cette foi est menacée d*ètre ébranlée.

Le docteur Gall^ fondé sur je ne sais quelles inspections, prétend qu'il est des animaux chez qui l'appareil gustuel est • plus développé, et partant plus parfait que celui de l'homme.

Cette doctrine est malsonuante et sent Thérésic.

L'homme, de droit divin, roi de toute la nature, et au profit duquel la terre u été couverte et peuplée, doit nécessairement être . muni d'un organe qui puisse le mettre en rapport avec tout ce qu'il y a de sapide chez ses sujets.

La langue des animaux ne passe pas la portée de leur intelligence : dans les poissons, ce n'est qu'un os mobile ; dans les oiseaux, généralement, un cartillage membraneux; dans les quadrut>èdes, elle est souvent revêtue d'écaillcsou d'aspérités, et d'ailleurs elle n'a point de mouvements circonflexes.

La langue de l'homme, au contraire, par la délicatesse de sa contexture et des diverses membranes dont elle est environnée et avoisinée, annonce assez la sublimité des opérations auxquelles elle est destinée.

J'y ai, en outre, découvert au moins trois mouvements inconnus aux animaux, et que je nomme mouvements de spicatron, de rotaliofi déeverritim {à verro^ lai., je balaye). Le premier a lieu quand la langue sort en forme d'épi d'entre les lèvres qui la compriment; le second, quand la langue se meut circulairement dans l'espace compris entre riniérieur des joues et le palais; le troisième, quand la langue, se recourbant en dessus ou en dessous, ramasse les portions qui peuvent rester dans le canal demi-circulaire formé par les lèvres et les gencives.

Les animaux sont bornés dans leurs goûts; les uns ne vivent que de végétaux, d'autres ne mangent que de la chair; d'autres se nourrissent exclusivement de graines : aucun d'eux ne connaît les saveurs composées.

L'homme, au contraire, est omnivore: tout ce qui. est mangeable est soumis à son vaste appétit; ce qui entraîne, pour conséquence immédiate, des pouvoirs dégustateurs proportionnés à l'usage général qu'il doit en faire. Effectivement, l'appareil du goût est d'une rare perfection chez Fhomme, et pour bien nous en convaincre, voyons-le manœnvrer.

Des qu'un corps esculent est introduit dans la bouche, il est confisqué, gaz et sucs, sans retour.

Les lèvres s'opposent à ce qu'il rétrograde; les dentr s'en emparent et le broient; la salive l'imbibe ; la langue le gâche et le retourne; un mouvement aspirntoire le pousse vers le gosier; la langue se soulève pour le faire glisser; l'odorat le flaire en passant, et il est précipité dans l'estomac pour y subir des transformations ultérieures, sans que, dans toute cette opération, il se soit échappé une parcelle, une goutte ou un atome, qui n'ait pas été soumis au pouvoir appréciateur.

C'est aussi par suite de cette perfection que la gourmandise est Tapanage exclusif de l'homme.

Cette gourmandise est même contagieuse ^ çt nous la transmettons assez promptement aux animaux que nous avons appropriés à notre usage, et qui font en quelque sorte société avec nous, tels que les éléphants^ les chiens, les chats et même les perroquets.

Si quelques animaux ont la langue plus grosse, le palais plus développé, Je gosier plus large, c'est que cette langue, agi^int comme muscle, est destinée à remuer de grands poids, le palais à presser, le gosier à avaler de plus grosses portions; mais toute analogie bien entendue s'oppose à ce qu'on puisse en induire que le sens est plus parfait.

D'ailleurs, le goût ne devant s'estimer que par la nature de la sensation qu'il porte au centre commun, l'impression reçue par l'animal ne peut pas se comparer à celle qui a lieu dans l'homme ;

celte dernière, étant à la fois plus claire et plas précise, suppose nécessairement une qualité supérieure dans Torgane qui la transmet

Enfin, que peut-on désirer dans une faculté susceptible d'un iel point de perfection, que les gourmands de Rome distinguaient au goût, les poissons pris entre les ponts de celui qui avait été pêcbé plu3 bas? N'en voyons-nous pas, de nos jours, qui ont découvert la saveur particulière de la cuisse sur laquelle la perdrix s'appuie en dormant? Ei ne sommes-nous pas environnés de gourmets qui peuvent indiquer la latitude sous laquelle un vin a mûri, tout aussi sûrement qu'un élève de Biot ou d'Arago sait prédire une éclipse?

Que s'ensuil-il de là? qu'il faut rendre à César ce qui est àCcsar, proclamer Tbomme ie grand gourmand de la nature, et ne pas s*étonner si le bon docteur fait quelquefois comme Homère : Auck zuweiler schlaffert der guier G***.

Méthode adoptée par Taotear.

usQu*ici nous n'avons examiné le goût que sous le rapport de sa constitution physique, et à quelques détails anatomiques près, que {>cu de personnes regretteront, nous nous sommes le. nus nu niveau de la science. Mais là ne finit pas la tâche que nous nous sommes imposée ; car c*est surtout de son histoire morale que ce sens réparateur tire Fon imporlance et sa gloire.

Nous avons donc rangé, suivant un ordre analytique, les théories et les faits qui composent l'ensemble de celte histoire, de manière qu'il puisse en résulter de l'instruction sans fatigue.

C'est ainsi que, dans les chapitres qui vont suivre, nous montrerons comment les sensations, à force de se répéter el de se refléchir, ont perfectionné Torgane et étendu la sphère de ses pouvoirs; comment le besoin de manger, qui n'était d'abord qu'un instinct, est devenu une passion influente, qui a pris un ascendant bien marqué sur tout ce qui tient à la société.

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