‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 2 sur 109 · INTRODUCTION. III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. III

pas la gourmandise des couleurs et celle des parfums; — est-ce que je ne m'enivre pas de chèvrefeuille; — est-ce que je ne m'exalte pas à la vue des splendeurs du soleil couchant ; — est-ce que la musique me laisse toute la froideur de la raison ; — est-ce que sous ces impressions enivrantes , — semblable aux ivrognes qui trouvent les rues trop étroites, — il ne m'arrive pas de trouver trop étroites les voies humaines, les routes du possible, les chemins de la réalité?

Je sais bien que la passion de la gourmandise a été parfois poussée un peu loin ; — mais quelle passion n'a pas ses excès ? — Certes, l'empereur qui engraissait ses poissons avec de la chair d'esclaves qu'on jetait coupés en morceaux dans ses viviers, semblera toujours avoir dépassé les bornes permises des plaisirs de la table ; mais les gourmets romains qui reconnaissaient au goût les poissons pris à l'embouchure du Tibre de ceux pris entre deux ponts, et ne mangeaient pas les premiers. Ceux qui rejetaient le foie d'une oie nourrie de figues sèches et n'admettaient que le foie de l'oie nourrie de figues fraîches , n'avaient rien de dangereux ni de rebutant; leur goût exercé ressemblait à l'oreille d'Habeneck qui , dans un concert de deux cents instruments , rappelle à l'ordre une contre-basse qui appuie sur la corde avec l'index au lieu de se servir du pouce.

Et sans aller chercher dans les plaisirs des autres sens des analogies plus ou moins justes, — n'avons-nous pas tous nos jouissances gastronomiques à nous rappeler. — Puis-je, moi, me rappeler de sang-froid tous ces gigots à l'ail sur des haricots baignés dans le jus , que , pendant tant d'années , j'ai mangés une fois par semaine avec un ami que j'avais inventé et que je croyais avoir ? — Est-ce

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