‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 29 sur 109 · SUR LA FIN DU MONDE · texte numérisé non relu

SUR LA FIN DU MONDE

L*histoire pourra fournir quelques données sur les influences morales ; car déjà plusieurs fois la fin du monde a élé prédite, et même indiquée à un jour déterminé.

J'ai véritablement quelque regret de ne pas apprendre à mes lecteurs comment j'ai réglé tout cela dans ma sagesse; mais je ne veux pas les priver du plaisir de s'en occuper eux-mêmes. Cela peut abréger quelques insomnies pendant la nuit, et préparer quelques iiestas pendant le jour.

Le grand danger dissout tous les liens. On a vu, dans la grande fièvrejaunequieut lieu à Philadelphie vers 1792, des maris fermer à leurs femmes la |)orte du domicile conjugal, des enfants abandonner leur père, et autres phénomènes pareils en grand nombre.

Quod a nobis Deus avertat !

'ai parcouu les dictionnaires au mol Gourmandise ^ et je n*ai point été satisfait de ce que j'y ai trouvé. |tCe n'est qu'une confusion perpétuelle de la gourmandise proprement dite avec la gloutonnerie et la torneité: d'où j'ai conclu que les lexicographes, quoique très estimables d'ailleurs, ne sont pas de ces savants aimables qui embouchent avec grâce une aile de perdrix au suprême pourl'arroser, le petitdoigten l'air, d'un verre de vin de LafStte ou du clos Vougeot.

Ils ont oublié, complètement oublié la gourmandise sociale qui réunit l'élégance athénienne, le luxe romain et la délicatesse française, qui dispose avec sagacité, fait exécuter savamment, savoure avec énergîe, et juge avec profondeur : qualité précieuse, qui pourrait bien être une vertu, et qui est du moins bien certainement la source de nos plus pures jouissances.

Béflmilloii».

DéBnissons donc et entendons-nous.

La gourmandise est une préférence passionnée, raisonnée et habituelle pour les objets qui flattent le goùl.

La gourmandise est ennemie des excès; tout homme qui s'indigère ou s'enivre court risque d'être rayé de» contrôles.

La gourmandise comprend aussi la friandise, qui n'est autre que la même préférence appliquée aux mets légers , délicats , de peu de volume, aux conBtures, aux pâtisseries, etc. C'est une modiBcation introduite en faveur des femmes et des hommes qui leur ressemblent.

Sous quelque rapport qu'on envisage la gourmandise, elle ^e mérite qu'éloge et encoiragement.

Sous le rapport physique , elle est le résultat et la preuve de l'état sain et parfait des oi^anes destinés à la nutrition.

Au moral, c'est une résignation implicite aux ordres du Créatcur« qui, nous ayant ordonné de manger pour vivre, nous y invite par l'appétit, nous soutient par la saveur, et nous en récompense par le plaisir.

in MËDlTATiON XI.

ATanteipe» de la eourmaudlse.

OIS le rapport de Téconomie politique, la gourmandise est le lien commun qui unit les peuples par l'échangé réciproque des objets qui servent à la consommation journalière.

C'est elle qiii fait voyager d'uii pôle â Tau- '^ tre , les vins , les ëaux-de-viè , les sucrés , lés épiceries , les marinades , les salàîsôiis , les provisions de toute espèce , et jusqu'aux œufs et aux melons.

C'est elle qui donne un prix proportionnel aux choses soit médiocres, bonnes ou excellentes, soit que ces qualités leur viennent de l'art , soit qu'elles les aient reçues de la nature.

C'est elle qui soutient l'espoir et l'émulation de cette foule de pêcheurs, de chasseurs, horticulteurs et autres, qui remplissent journellement les ofBces les plus somptuëui dU résultat de leur travail et de leurs découvertes.

C'est elle en&n t|ul (bit iivre lé multitlide industrieuse des cuisiniers , pâtissiers ; confiseurs et autres préparateurs sous divers titres, qui , à leiir lour, èhàplôient pour leurè besoins d'autres ouvriers de toute espèce ; ce qui donne lieu en tout temps et à toute heure , à une circulaliob de fonds dont l'esprit le plus exercé ne peut ni calculer le mouvement ni assigner la quotité.

£t remarquons bien cjue l'industrie qui a la gourmandise pour objet présente d'autant plus d'avantage qu'elle s'appuie, d'une part, sur les plus grandes infortunes, et de l'autre, sur des besoins qui renaissent tous les jours.

Dans l'état de société où nous sommes maintenant parvenus , il est difficile de se figurer un peuple qui vivrait uniquement de pain et de légumes. Cette nation, si elle existait , serait infailliblement subjuguée par les armées carnivores , comme les Indous, qui ont été successivement la proie de tous ceux qui ont voulu les attaquer; ou bien elle serait convertie par les cuisines de ses voisins , comme jadis les Béotiens , qui devinrent gourmands après la bataille de Leuctres.

Snite.

56. — La gourmandise offre de grandes ressources à la fiscalité: elle alimente les octrois, les douanes, les impositions indirectes. Tout ce que pous consommons paie le tribut, et il n*est ppint de trésor publjc dqnf les gourmands ne soient le plus ferme soutien.

Parlerons-nous de cet essaim de préparateurs qui depuis plusieurs siècles , 8* échappent annuellement de la France pour exploiter Iqs gourmandises exotiques? La plupart réussissent, et, obéissapt ensuite ^ un instinct qui ne meurt jamais dans le cœur des Français , rapportent dans leur patrie le fruit de leur économie. Cet 3ppor^ fis^ plus considérable qu'on np pense, et ceux-là, comme les autfcç , auropt aussi un arbre généalogique.

Mais si les peuples épient reconnaissants , q^j mieux que les Français aurait dû élever ^ la Gourmandise m temple et d^ autels?

PeuToIr fie |a GwpMmmMue.

K 1815, le traité du mois de novembre imposa à la France la condition de payer aux ialliés sept cent cinquante millions en trois ans. A cette charge se joignit celle de faire face aux réclamations particulières des habitants des divers pays dont les souverains réunis i'j^ '^ C ^ '' avaient stipulé les intérêts, montant à plus de trois cent millions.

Enfin il faut ajouter à tout cela les réquisitions de toute espèce faites en nature par les généraux ennemis , qui en chargeaient des fourgons qu'ils fai^ient filer vers les frontières, et qu'il a fellu que le U*ésor public payât plus tard; en tout, plus de quinze cent millions.

iî4 MEDITATION XI.

On pouvait, on devait même craindre que des paiements aussi considérables , et qui s'effectuaient jour par jour en numéraire, n amenassent la gêne dans le trésor, la dépréciation dans toutes les valeurs fictives , et par suite tous les malheurs qui menacent un pays sans argent et sans moyens de s'en procurer.

c Hélas! disaient les gens de bien en voyant passer le fatal t tombereau qui allait se remplir dans la rue Vivienne , hélas ! c voilà notre argent qui émigré en masse ; Tan prochain on s*agec nouillera devant un écu ; nous allons tomber dans Tétat déplof rable d'un homme ruiné; toutes les entreprises resteront sans t sucxîès ; on ne trouvera point à emprunter; il y aura étisie, mat rasme , mort civile. »

L'événement démentît ces terreurs ; et au grand étonnement de tous ceux qui s'occupent de finances , les paiements se firent avec facilité, le crédit augmenta, on se jeta avec avidité vers les emprunts, et pendant tout le temps que dura cette superpurgation , le cours du change, cette mesure infaillible de la circulation monétaire, lut en notre faveur: c'est-à-dire qu'on eut la preuve arithmétique qu'il entrait en France plus d'argent qu'il n'en sortait.

Quelle est la puissance qui vint à notre secours? quelle est la divinité qui opéra ce miracle? la Gourmandise.

Quand les Bretons , les Germains, les Teutons , les Cimmériens et les Scythes firent irruption en France, ils y apportèrent une voracité rare et des estomacs d'une capacité peu commune.

Ils ne se contentèrent pas longtemps de la chère officielle que devait leur fournir une hospitalité forcée ; ils aspirèrent à des jouissances plus délicates ; et bientôt la ville-reine ne fut plus qu'un immense réfectoire. Hs mangeaient, ces intrus, chez les restaurateurs , chez les traiteurs , dans les cabarets , dans les tavernes » dans les échoppes , et jusque dans les rues.

Us se gorgeaient de viandes , de poissons, de gibier, de truffes, de pâtisseries, et surtout de nos fruits.

Ils buvaient avec une avidité égale à leur appétit , et demandaient toujours les vins les plus chers , espérant y trouver des

jouissances inouïes , qu'ils étaient ensuite tout étonnés de ne pas éprouver.

Les observateurs superficiels ne savaient que penser de cette mangerie sans foim et sans terme ; mais les vrais Français riaient et se frottaient les mains en disant : c Les voila sous le charme , c et ils nous auront rendu ce soir plus d*écus que le trésor public c ne leur en a compté ce matin. >

Cette époque fut favorable à tous ceux qui fournissaient aux jouissances du goût. Véry acheva sa fortune ; Achard commença la sienne ; Beauvilliers en fit une troisième , et madame Sullot , dont le magasin, au Palais-Royal, n'avait pas deux toises carrées» vendait par jour jusqu'à douze mille petits pâtés (1).

Cet effet dure encore: les étrangers afQuent de toutes les parties de l'Europe, pour rafraîchir, durant la paix, les douces habitudes qu'ils contractèrent pendant la guerre; il faut qu'ils viennent à Paris ; quand ils y sont, il faut qu'ils se régalent à tout prix. Et si nos effets publics ont quelque faveur, on le doit moins à l'intérêt avantageux qu'ils présentent qu'à la confiance d'instinct qu'on ne peut s'empêcher d'avoir dans un peuple chez qui les gourmands sont heureux (2).

Portrait d'une Jolie gourmmmde.

58. — La gourmandise ne messied point aux femmes : elle convient à la délicatesse de leurs oi^anes, et leur s^^rt de compensation pour quelques plaisirs dont il faut bien qu'elles se privent, et pour quelques maux auxquels la nature parait les avoir condamnées.

(1) Qttand l*année d*invasK>n passa en Champagne, elle prit six cent mille bouteilles de vin dans les caves de M. Moet , d*Épernay , renommé pour la beauté de ses caves.

Il s'est consolé de cette perte énorme quand il a vu que les pillanls en avaient gardé le goût , et que les commandes quMl reçoit du Nord ont plus que doublé depuis cette époque.

(i) Les calculs sur lesquels cet article est fondé m*ontété fournis par M. M B...., gastronome aspirant, à qui les titres ne manquent pas, car il est llnancier et musicien.

i^ MÉDITATION Xf.

Rien n'est plus agréable à voir qu'une jplje gourmande sous les armes: sa serviette est avantageusement mise; une de ses mains ^st posée sur la table ; l'autre, voiture à sa bouche de petits morceaux élégamment coupés, ouTailede perdrix qu'il faut mordrç;

ses yeux sont brillants, ses lèvres vernissées, sa conversation agréable, tous ses mouvements gracieux ; elle ne manque pas de ce grain de coquetterie que les femmes mettent à tout. Avec tant d'avantages, elle est irrésistible ; et Caton-le-Censeur lui-môme ^e laisserait émouvoir.

Anecdote*

Ici cependant se place pour moi un souvenir amer.

J'étais un jour bien commodément placé à table à cAté de la jolie

madame M d, et je me réjouissais intérieurement d'un si bon

Iqt, quand, se tournant tout à coup vcrî? moi : t A votre santé ! » me dit-elle. Je commençai de suite une phrase d'actions de griices ;

DE LÀ GObRiiANDiSE. 127

itiàisjen'âcliëvài t^a's, car là coqiiétle se portanl vers s6n voîsiri (le gauche: t THnqtiohâ !... » îls trinquèrent, et cette Brusqiie transition me parut uiie perfidie , (jUi me fit âli cœiir tirie blessu^e que bien des années li'biit Jlàs encore guérie.

^T^3^E penchant du beau sexe poiir là gourmandise a quelque chose qui tient de l'instinct, car la gourmandise est favorable à la beauté.

H Une suite d'observations exactes et rigoureuses a r^ démontré qu'un régime succulent, délicat et soigné, repousse longtemps et bien loin lés apparences extérieures de la vieillesse.

Il donne aux yeux plus de brillant, à la peau plus de fraîcheur el aux muscles plus de soutien ; et comme il est certain, en physiologie, que c'est la dépression des muscles qui cause les rides, ces redoutables ennemis de la beauté, il est également vrai de dire que, toutes choses égaleS, ceux qui savent manger, sont comparativement de dix ans pllis jeunes que ceux à qui cette science est étrangère.

Les peintres et re§ scdlpteurs sont bien pénétrés de celte vérité, car jamais ils ne t'eprésenlcnt ceux qui fonl abstinence par choix ou par devoir, coitlHië tes avares el les aiicicho^èles, sàHs leur donner la pâleur de \i nlaladie, la maigreur de la misère et les rides de la décrépitude.

Ellét» de la ffoarmandlMe «ur la Koclabiliié.

59. — La gourmandise est un des principaux liens de la société ; c'est elle qui étend graduellement cet esprit decônvivialiléqui réunit chaque jour les divers états, les fond en un seul tout, anime la conversation, et adoucit les angles de l'inégalité conventionnelle.

C'est elle aussi qui motive les efforts que doit faire tout amphitryon pour bien recevoir ses Cfjnvives, ainsi que là reconnaissance

lis

MÉDITATION Xï.

de ceux-ci, quand ils voient qu'on s* est savamment occupé d'eux ; et c'est ici le lieu de honnir à jamais ces mangeurs stupides qui avalent avec une indifférence coupable les morceaux les plus distingués, ou qui aspirent avec une distraction sacrilège un nectar odorant et limpide.

Loi générale. Toute disposition de haute intelligence nécessite des éloges explicites, et une louange délicate est obligée partout où s'annonce l'envie de plaire.

Inflaence de la goarmandlse sur le bonheur conjugal.

60. — Enfin, la gourmandise, quand elle est partagée, a l'influence la plus marquée sur le bonheur qu'on peut trouver dans l'union conjugale.

Deux époux gourmands ont, au moins une fois par jour> une occasion agréable de se réunir; car, même ceux qui font lit à part (et il y en a un grand nombre) mangent du moins à la mêmclable; ils ont un sujet de conversation toujours renaissant ; ils parlent non-seulement de ce qu'ils mangent, mais encore de ce qu'ils ont

DE LA GOURMANDISE. Ii9

mangé, de ce qu'ils mangeront, de ce qu'ils ont observé chez les autres, des plats à la mode, des inventions nouvelles, etc., etc. ; et on sait que les causeries familières (chit chat) sont pleines de charmes.

La musique a sans doute aussi des attraits bien puissants pour ceux qui Taiment ; mais il faut s'y mettre , c'est une besogne.

D'ailleurs, on est quelquefois enrhumé, la musique est égarée, les instruments sont discords, on a la migraine, il y a du chômage.

Au contraire, un besoin partagé appelle les époux à table, le même penchant les y retient ; ils ont naturellement l'un pour l'autre ces petits égards qui annoncent l'envie d'obliger , et la manière dont se passent les repas entre pour beaucoup dans le bonheur de la vie.

Cette observation, assez neuve en France, n'avait point échappé au moraliste anglais Fielding, et il l'a développée en peignant, dans son roman de Paméla^ la manière diverse dont deux couples mariés finissent leur journée.

Le premier est un lord, Tainé, et par conséquent le possesseur de tous les biens de la famille.

Le second est son frère puiné , époux de Paméla, déshérité à cause de ce mariage, et vivant du produit de sa demi-paie, dans un état de gène assez voisin de l'indigence.

Le lord et sa femme arrivent de différents côtés, et se saluent froidement, quoiqu'ils ne se soient pas vus de la journée. Il s'asseient à une table splendidement servie, entourés de laquais brillants d'or, se servent en silence et mangent sans plaisir. Cependant, après que les domestiques se sont retirés, une espèce de conversation s'engage entre eux; bientôt l'aigreur s'en mêle : elle devient querelle, et ils se lèvent furieux pour aller, chacun dans son appartement, méditer sur la douceur du veuvage.

Son frère, au contraire, en arrivant dans son modeste appartement, est accueilli avec le plus tendre empressement et les plus douces caresses. Il s'assied près d'une table frugale; mais les mets qui lui sont servis peuvent-ils ne pas être excellents ! C'est Paméla elle-même qui les a apprêtés ! Ils mangent avec délices, en causant

Page 1