TROISIÈME OBSERVATION
N l'an VIII (1800), m'étant couché sans aucun anii) ^écédent remarquable, je me réveillai vers une heure idu matin , temps ordinaire de mon premier som meil ; je me trouvai dans un état d'excitation céré- )brale tout-à-lait extraordinaire ; mes conceptions étaient ' vives , mes pensées profondes ; la sphère de mon intelligence me paraissait agrandie. J'étais levé sur mon séant et mes yeux étaient affectés de la sensation d'une lumière pâle , vaporeuse , indéterminée , et qui ne servait en aucune manière à faire distinguer les objets.
A ne consulter que la foule des idées qui se succédèrent rapidement , j'aurais pu croire que cette situation eût duré plusieurs heures; mais, d'après ma pendule, je suis certain qu'elle ne dura qu un peu plus d'une demi-heure. J'en fus tiré par un incident extérieur et indépendant de ma volonté; je fus rappelé aux choses de la terre.
A l'instant la sensation lumineuse disparut, je me sentis décheoir; les limites de mon intelligence se rapprochèrent; en un mot, je redevins ce que j'étais la veille. Mais comme j'étais bien éveillé, ma mémoire, quoique avec des couleui*s ternes, a retenu une partie des idées qui traversèrent mon esprit.
Les premières eurent le temps pour objet. Il me semblait que le passé , le présent et l'avenir étaient de même nature et ne faisaient qu'un point, de sorte qu'il devait être aussi facile de prévoir l'avenir que de se souvenir du passé. Voilà tout ce qui m'est
DES RÊVES. toi.
resié de cette première intuition » qui Ait eii partie effacée par celles qui suivirent.
Mon attention se porta ensuite sur les sens ; je les classai par ordre de perfection , et étant venu à penser que nous devions en avoir autant à l'intérieur qu à l'extérieur, je m'occupai à en bire la recherche.
J'en avais déjà, trouvé trois, et presque quatre, quand je retombai sur la terre. Les vofci :
1* La compassion^ qui est une sensation précordiale qu'on éprouve quand on voit souffrir son semblable ;
2* La prédilection , qui est un sentiment de préférence non seulement pour un objet , mais pour tout ce qui tient à cet objet , ou en rappelle le souvenir ;
S"" La sympathie , qui est aussi un sentiment de préférence qui entraîne deux objets l'un vers l'autre.
On pourrait croire, au premier aspect, que ces deux sentiments ne sont qu'une seule et même chose ; mais ce qui empêche de les confondre, c'est que la prédilection n'est pas toujours réciproque , et que la sympathie l'est nécessairement.
Enfin, en m'occupant de la compassion^ je fus conduit à une induction que je crus très juste, et que je n'aurais pas aperçue en un autre moment, savoir : que c'est de la compassion que dérive ce beau théorème , base première de toutes les législations :
NE FAIS PAS AUI AUTRES CE QUE TU NE VOUDRAIS PAS QU'ON TE fIt.
Do as you will donc by»
ALTERI ne FACIAS QUOD TIBl FIERI NON VIS.
Telle est, au surplus, l'idée qui m'est restée de l'état où j'étais et de ce que j'éprouvai dans cette occasion , que je donnerais volontiers , s'il était possible , tout le temps qui me reste à vivre pour UD mois d'une existence pareille.
Les gens de lettres me comprendront bien plus facilement que les autres ; car il en est peu à qui il ne soit arrivé, à un degré sans doute très inférieur, quelque chose de semblable.