‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 52 sur 109 · M8 MÉDITATION XX« INFLUENCE DE LA DIÈTE · texte numérisé non relu

M8 MÉDITATION XX« INFLUENCE DE LA DIÈTE

Bientôt la nature a levé don tribut; rassimilation a remplacé la perte. Alors des rêves agréables viennent lui donner une existence mystérieuse ; il voit les personnes quil aime , retrouve ses cocu* palions favorites , et se transporte aux lieux où il s'est plu.

Enfin, il sent le sommeil se dissiper par degrés et rentre dans la société sans avoir à regretter de temps perdu, parce que, knéme dans son sommeil, il a joui d'une activité sans fatigtie et d'un plaî'» sir sans mélange.

!9e Vebmié.

I j'avais été médecin avec diplôme, j'aurais d'abord fait une bonne monographie de l'obésité ; j'aurais ensuite établi mon empire dans ce recoin de la science ; et j'aurais eu le double avantage d'avoir pour malades les gens qui se portent le mieux, et d'être journellement assiégé par la plus jolie moitié du genre humain ; car

avoir une juste portion d'embonpoint, ni trop ni peu, est pour les

femmes l'étude de toute leur vie.

Ce que je n'ai pas fait, un autre doctepr le fera ; et s'il est à la fois savant, discret et|beau garçon ^ je lui prédis des succès à miracles.

Exoriare aliquis oostris ex ossibas hœres !

En attendant, je vais ouvrir la carrière ; car un article sur l'obé-

tiO

site est de rigueur dans un ouvrage qui a pour objet rbomme en tant qu'il se repatt.

J'entends par obésité cet état de congestion graisseuse où,, sans que rindivi Ju soit malade, les membres augmentent peu à peu en volume, et perdent leur forme et leur harmonie primitives.

Il est une sorte d'obésité qui se borne au ventre ; je ne l'ai jamais observée chez les femmes : comme elles ont généralement la fibre plus molle, quand l'obésité les attaque, elle n'épargne rien. J'appelle cette variété gastrophorU^ et gastrophoreê ceux qui en sont atteints. Je suis même de ce nombre ; mais, quoique porteur d'un ventre assez proéminent , j'ai encore le bas de la jambe sec, el le nerf détaché comme un cheval arabe.

Je n'en ai pas moins toujours regardé mon ventre comme un ennemi redoutable ; je l'ai vaincu et fixé au majestueux ; mais pour

DE LOBÉSITÊ. iU

le vaincre , il fallait le combattre : c'est à une lutte de trente ans que je dois ce qu*il y a de bon dans cet essai.

Je commence par un extrait de plus de cinq cents dialogues que j'ai eus autrefois avec mes voisins de table menacés ou affligés de Tobésilé.

L'oBàsE. — Dieu ! quel pain délicieux. Où le prenez-vous donc?

Moi. — Chez M. Limet , rue de Richelieu : il est le boulanger de LL. AA. RR. le duc d'Orléans et le prince de Condé ; je l'ai pris parce qu'il est mon voisin, et je le garde parce que je l'ai proclamé le premier pani6cateur du monde.

L'oBBSE* — J'en prends note ; je mange beaucoup de pain , et avec de pareilles flûtes je me passerais de tout le reste.

AcTRB OBÈSE. — Mais que faites-vous donc là ? Vous recueillez le bouillon de votre potage , et vous laissez ce beau riz de la Caroline.

Moi. — C'est un régime particulier que je me suis fait.

L'oBÈSB. — * Mauvais régime , le riz fait mes délices ainsi que les fécules * les pâtes et autres pareilles : rien ne nourrit mieux , à meilleur marché, et avec moins de peine.

Un obèse renforcé. — Faites-moi, monsieur, le plaisir de me passer les pommes de terre qui sont devant vous. Au train dont on va , j'ai peur de ne pas y être à temps.

Moi. — Monsieur , les voilà à votre portée.

L'obèse. — Mais vous allez sans doute vous servir? il y en a assez pour nous deux , et après nous le déluge.

Moi. — Je n'en prendrai pas ; je n'estime la ^omme de terre que comme préservatif contre la famine ; à cela près, je ne trouve rien de plus éminemment fade.

L'obèse. — Hérésie gastronomique ! rien n'est meilleur que les pommes de terre ; j'en mange de toutes les manières ; et s'il en parait au second service , soit à la lyonnaise , soit au soufflé , je lais ici mes protestations pour la con^rvation de mes droits.

212 MÊDîTÀTlOîi X±l.

Ùnb dame obesb. — tous seriez bien bon sî vous envoyî«Cber* cher pour moi de ces haricots de Soissions que j'aperçois au bdUI (le ta table.

Moi , après avoir exécuté l'ordre en chantant tout bas sur un ait connu :

Les Soissonnais sont heureux , Les haricots sont ches eux...

L'obèse. — Ne plaisantez pas ; c'est un vrai trésor pour ce payslà. Paris en tire pour des sommes considérables. Je vous demande grâce aussi pour les petites fèves de marais, qu'on appelle fèves anglaises ; quand elles sont encore vertes , c'est un tnanger dés dieux.

Moi. — Ânathème aux haricots 1 anathème aux fèves de marais.

L'obèse , d'un air résolu, — Je me moque de votre anathème ; ne dirait-on pas que vous êtes à vous seul tout un concile?

Moi, à une autre, — Je vous félicite sur votre belle santé ; il me semble , madame , que vous avez un peu engraissé depuis la dernière fois que j'ai eu Thonneur de vous voir.

L'obèse. — Je le dois probablement à mon nouveau régime.

Moi. — Comment donc ?

L'obèse. — Depuis quelque temps je déjeune avec une bonne soupe grasse, un bowl comme pour deux et quelle soupe encore! la cuiller y tiendrait droite.

Moi , à une autre, — Madame , si vos yeux ne me trompent pas, vous accepterez un morceau de cette charlotte ? et je vais l'attaquer en votre faveur.

L'obèse. — Eh bien ! monsieur , mes yeux vous trompent : j*ai ici deux objets de prédilection, et ils sont tous du genre masculin : c'est ce gâteau de riz à côtes dorées , et ce gigantesque biscuit de Savoie ; car vous saurez pour votre règte que je rafible des pâtisseries sucrées.

DE fOBÊSlTÊ. tu

Moi, à Une autre. — Pendant qtfott politique là-bas, voulez-vous, madame, que j'interroge pour vous cette tourte à la frangipane?

I/oBÈsB. — Très volontiers : rien ne me va mieux que la pâtisserie. Nous avons un pâtissier pour locataire ; et, entre ma fille et moi , je crois bien que nous absorbons le prix de la location , et peut-être au-delà.

Moi, après avoir regardé la jeune personne. — Ce régime vous profite à merveille ; mademoiselle votre fille est une très belle personne , armée de toutes pièces.

L'oBÈsB. — Eh bien ! croiriez-vous que ses compagnes lui disent quelquefois qu'elle est trop grasse ?

Moi. — C'est peut-être par envie...

L'obèse. — Cela pourrait bien être. Au sur{>lus, je la marie, et le premier enfant arrangera tout cela.

C'est par des discours semblables quej'éclaircissais une théorie dont j'avais pris les éléments hors de l'espèce humaine ; savoir que

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la corpulence graisseuse a toujours pour principale cause une diète trop chargée d'éléments féculents et farineux, et que je m'assurais que le même régime est toujours suivi du même effet.

Effectivement , les animaux carnivores ne s'engraissent jamais ( voyez les loups, leschacals, les oiseaux de proie, le corbeau, etc.).

Les herbivores s'engraissent peu, du moins tant que l'âge ne les a pas réduits au repos ; et au contraire ils s'engraissi'nt vite et en tout temps, aussitôt qu'on leur a fait manger des pommes de terre, des grains et des farines de toute espèce.

L'obésité ne se trouve jamais ni chez les sauvages , ni dans les classes de la société où on travaille pour manger et où on ne mange que pour vivre.

CteasM de robéslté.

'après les observations qui précèdent, et dont chacun peut vérifier l'exactitude , il est facile d'assigner les principales causes de l'obésité . La première est la disposition naturelle de [l'individu. Presque tous les hommes naissent =^^. ^ vavec certaines prédispositions dont leur phyt sionomie porte l'empreinte. Sur cent personnes qui meurent de la poitrine, quatre-vingt-dix ont les cheveux bruns, le visage long et le nez pointu. Sur cent obèses, quatrevingt-dix ont le visage court , les yeux ronds et le nez obtus.

Il est donc vrai qu'il existe des personnes prédestinées en quelque sorte pour l'obésité , et dont , toutes choses égales , les puissances digeslives élaborent une plus grande quantité de graisse.

Cette vérité physique , dont je suis profondément convaincu , influe d'une manière fâcheuse sur ma manière de voir en certaines occasions.

Quand on rencontre dans la société une demoiselle bien vive ,

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