‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 54 sur 109 · DE L*OBÉSITÉ · texte numérisé non relu

DE L*OBÉSITÉ

convives , offrent avec politesse ou acceptent avec complaisance: qui , n'ayant déjà plus de besoin » mangent d*un mets parce qu*il est attrayant, et boivent d*un vin parce qu'il est étranger; je le dis, soit qu'ils siègent chaque jour dans un salon , soit qu'ils fêtent seulement le dimanche et quelquefois le lundi ; dans chaque majorité immense , tous mangent et boivent trop, et des poids énormes' en comestibles sont chaquejour absorbés sans besoin.

Cette cause, presque toujours présente, agit différemment suivant la constitution des individus ; et pour ceux qui ont l'estomac mauvais , elle a pour effet non l'obésilé , mais l'indigestion.

ous en avons sous les yeux un exemple que la moitié de Paris a pu connaître.

M. Lang avait unedes maisonsles plus brillantes de cette ville ; sa table surtout était excellente , mais son estomac était aussi mauvais que sa gourmandise était grande. Il faisait parfaitement les honneurs , et mangeait surtout avec un courage digne d'un meilleur sort. Tout se passait bien jusqu'au café inclusivement; mais bientôt l'estomac se refusait au travail qu'on lui avait imposé, les douleurs commençaient, et le malheureux gastronome était obligé de se jeter sur un canapé, où il restait jusqu'au lendemain à expier dans de longues angoisses le court plaisir qu'il avait goûté.

Cequ il y a de très remarquable , c'est qu'il ne s'est jamais corrigé ; tant qu'il a vécu , il s'est soumis à cette étrange alternative , el les souffrances de la veille n'ont jamais influé sur le repas du lendemain.

Chez les individus qui ont l'estomac actif, l'excès de nutrition agit comme dans l'article précédent. Tout est digéré , et ce qui

n'est pas nécessaire pour la réparation du corps se fixe et se tourne en graisse.

chez les autres, il y à indigestion perpétuelle: les aliments défilent sans faire profit, et ceux qui n'en connaissent pas la cause s'étonnent que tant de bonnes choses ne produisent pas un meilleur résultat.

On doit bien s'apercevoir que je n'épuise point minutieusement la matière ; car il est une foule de causes secondaires qui naissent de nos habitudes , de l'état embrassé , de nos manies, de nos plaisirs, qui secondent et activent celles que je viens d'indiquer.

Je lègue tout cela au successeur que j*ai planté en commençant ce chapitre, et me contente de préliber, ce qui est le droit du premier venu en toute matière.

Il y a longtemps que l'intempérance a fixé les regards des observateurs. Les philosophes ont vanté la tempérance ; les princes ont fait des lois somptuaires, la religion a moralisé la gourmandise ; hélas ! on n'en a pas mangé une bouchée de moins , et l'art de trop manger devient chaque jour plus florissant.

Je serai peut-être plus heureux en prenant une route nouvelle , j'exposerai les inconvénients phyêiques de l'obéêité ; le soin de soimême (self-^préservation) sera peut-être plus influent que la morale, plus persuasif que les sermons , plus puissant que les lois , et je crois le beau sexe tout disposé à ouvrir les yeux à la lumière.

tacaniréiiieiits «e robésité.

^OBÉSITÉ a une influence fâcheuse sur les deux ^sexes en ce qu'elle nuit à la force et à la beauté. Elle nuit à la force, parce qu en augmentant le poids de la masse à mouvoir , elle n'augmente pas la puissance motrice; elle y nuit encore en •cnant la respiration , ce qui rend impossible tout travail qui exige un emploi prolongé de la force musculaire.

DE L'OBÉSrTÉ. «19

L'obésité nuit à la beauté en détruisant Tharmonie de proportio.n primitivement établie; parce que toutes les parties ne grossissent pas d'une manière égale.

Elle y nuit encore en remplissant des cavités que la nature avait destinées à faire ombre : aussi , rien n'est si commun que de rencontrer des physionomies jadis très piquantes et que l'obésité à rendues à peu près insignifiantes.

Le chef du dernier gouvernement n*avait pas échappé à cette loi. U avait fort engraissé dans ses dernières campagnes, de pâle il était devenu blaferd , et ses yeux avaient perdu une partie de leur fierté.

L'obésité entraine avec elle le dégoût pour la danse, la promenade, réquitation, ou l'inaptitude pour toutes les occupations ou amusements qui exigent un peu d'agilité ou d'adresse.

Elle prédispose aussi à diverses maladies, telles que ^apoplexie, l'hydropisie, les ulcères aux jambes, et rend toutes les autres affectioDs plus difficiles à guérir.

Esempleii d'obésité*

ARMi les héros corpulents, je n'ai gardé le souvenir que de Marius et de Jean Sobieski.

Marins, qui était de petite taille, était devenu aussi large que long, et c'est peut-être cette énormité qui effraya le Cimbre chargé de le tuer* Quant au roi de Pologne, son obésité pensa lui être funeste, car, étant tombé dans un gros de cavalerie turque devant lequel il fut obligé de fuir , la respiration lui manqua bientôt, et il aurait été infailliblement massacré , si quelques-uns de ses aides-de-camp ne l'avaient soutenu, presque évanoui sur son cheval, tandis que d'autres se sacrifiaient généreusement pour arrêter l'ennemi.

Si je ne me trompe, le duc de Vendôme, ce digne fils du grand

Henri, était aussi d'une corpulence remarquable. Il niourut dans une auberge, abandonné de tout le monde, et conserva assez de connaissance pour voir le dernier de ses gens arracher le coussin sur lequel il reposait au moment de rendre le dernier soupir.

Les recueils sont pleins d'exemples d'obésité monstrueuse ; je les y laisse pour parler en peu de mots deceux que j'ai moi*mème recueillis.

M. Rameau, mon condisciple, maire de la Chaleur, en Boui^ogne, n'avait que cinq pieds deux pouces, et pesait cinq cents.

M. le duc de Luynes, a côté duquel j'ai souvent siégé, était devenu énorme; la graisse avait désorganisé sa belle figure, et il avait passé les dernières années de sa vie dans une somnolence presque habituelle.

Mais ce que j'ai vu de plus extraordinaire en ce genre était un habitant de New- York, que bien des Français encore existants à Paris peuvent avoir vu dans la rue de Broadway, assis sur un énorme fauteuil dont les jambes auraient pu porter une église.

Edouard avait au moins cinq pieds dix pouces, mesure de France, et comme la graisse l'avait gonflé en tous sens, il avait au moins huit |)ieds de circonférence. Ses doigts étaient comme ceux de cet empereur romain à quiles colliers de sa femme servaient d'anneaux; ses bras et ses cuisses étaient tubulés, de la grosseur d'un homme de moyenne stature^ et il avait les pieds comme un élc[)hant, couverts par l'augmentation de ses jambes ; le poids de la graisse avait entraîné et fait bâiller la paupière inférieure ; mais ce qui le rendait hideux à voir , c'était trois mentons en sphéroïdes qui lui pendaient sur la poitrine dans la longueur de plus d'un pied, de sorte que sa figure paraissait être le chapiteau d'une colonne torse.

Dans cet état, Edouard passait sa vie assis près de la fenêtre d'une salle basse qui donnait sur la rue, et buvant de temps en temps un verre d'ale , dont un pitcher de grande capacité était toujours auprès de lui.

Une figure aussi extraordinaire ne pouvait pas manquer d'arrêter les passants ; mais il ne fallait pas qu'ils y missent trop de temps, Edouard ne tardait pas à les mettre en fuite, en leur disant d'une

DE L'OBÉSITÉ. Mi

voix sépulcrale : c Wat bave you to stare like wild cats L. Go your c way you lazy body... Begone you good fort notbing dogs.... » ( Qu'avez-vous à regarder d'un air effaré, comme des cbkls sauvages?... Passez votre cbemin, paresseux... Allez-vous-en, cbiens de vauriens! ) et autres douceurs pareilles.

L'ayant souvent salué par son nom, j'ai quelquefois causé avec lui ; il assurait qu'il ne s'ennuyait point, qu*il n'était point malbeureux , et que si la mort ne venait point le déranger, il attendrait volontiers ainsi la fin du monde,

De ce qui précède il résulte que si Tobésité n*est pas une maladie, c'est au moins une indisposition fâcbeuse, dans laquelle nous tombons presque toujours par notre faute.

11 en résulte encore que tous doivent désirer de s'en préserver quand ils n'y sont pas parvenus , oud en sortir quand ils y sont arrivés ; et c'est en leur faveur que nous allons examiner quelles sont les ressources que nous présente la science aidée de l'observation.

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trûUfmrtit ptketMti( m cnvatiî îre V€>bi^ti. (*)

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E commçnce pjar up fai^ qyi prouve qu*il foui du courage, soit pour se préserver , soit pour se guérir de robésité.

M. Louis Grefifulhe , que sa majesté honora plus tard du titre de comte, vint me voir un matin , et me dit qu ^ avait appris que je m'étais occupé de Tobésité ; qu*il en était fortement menacé, et qu'il venait me demander des conseils.

c Monsieur, lui 4is-je « n'étant pas c^octeur à diplôme, je suis c maître de voj^s refuser ; cependant je suis à vos ordres, mais à c une condition : c'est que vous donnerez votre parole d'honneur c de suivre, pendant un mois, avec une exactitude rigoureuse, la f règle de conduite que je vous donnerai. •

(1)11 y a environ vingt ans que j'avais entrepris un traité ex professosur l'obésité. Mes lecteurs doivent surtout en regretter la prérace : elle avait la forme dramatique, et j'y prouvais à un médecin que la fièvre est bien moins dangereuse qu'un procès, car ce dernier, après avoir fait courir, attendre, mentir, pester le plaideur, après l'avoir indéfiniment privé de repos, de joie et d'argent, finissait encore par le rendre malade et le faire mourir de malmort : vérité tout aussi bonne à propager qu'aucune autre.

TRAITEMENT DE L^OBÉSITÊ. tSS

M. Greffiilhe fit la promesse exigée , en me prenant la main, et dès le lendemain je lui délivrai mon fetva , dont le premier article était de se peser au commencement et à la &n du traitement, à Tefiet d*avoir une base mathématique pour en vérifier le résultat.

A un mois delà , M. Greffulhe revint me voir, et me parla à peu près en ces termes :

t Monsieur, dit-il, j*ai siiivi votre prescription comme si ma vie c en avait dépendu , et j*ai vérifié que dans le mois , te poids de c mou corps a diminué de trois livres, même un peu plus. Mais ,

< pour parvenir à ce résultat, j'ai été obligé de faire à tous mes c goûts, à toutes mes habitudes , une telle violence, en un mot, c J*ai tant souffert , quen vous faisant tous mes remerciments de

< vos bons conseils, je renonce au bien qui peut m'en provenir , t et m'abandonne pour 1* avenir à ce que la Providence en ordoiîff nera. »

Après cette résolution^ que je n'entendis pas sans peine, l'événement lut ce qu'il devait être.; M. Greffulhe devint de plus en plus corpulent , fut sujet aux inconvénients de l'extrême obésité, et , à peine âgé de quarante ans, mourut des suites d'une maladie suffocatoire à laquelle il était devenu sujet.

Généralités.

oiTE cure de l'obésité doit commencer par ces trois préceptes de théorie absolue: discrétion dans le "manger, modération dans le sommeil , exercice à (pied ou achevai.

Ce sont les premières ressources que nous présente la science: cependant j'y compte peu, parce que je connais les hommes et les choses , et que toute prescription qui n'est pas exécutée à la lettre ne peut pas produire d'effet. Or, 1" il faut beaucoup de caractère pour sortir de table avec

appétit; tant que ce besoin dure, un morceau appelle Tautreavec un attrait irrésistible ; et en général on mange tant qu'on a faim » en dépit des docteurs, et même à l'exemple des docteurs.

2* Proposer à des obèses de se lever matin, c'est leur percer le cœur : ils vous diront que leur santé s'y oppose; que quand ils se sont levés matin, ils ne sont bons à rien toute lu journée; les femmes seplaindrontd'avoir les yeux battus; tous consentiront à veiller tard , mais il se réserveront de dormir la grasse matinée ; et voilà une ressource qui échappe.

3*^ Monter achevai est un remède cher,c{ui ne convient nia toutes les fortunes, ni à toutes les positions.

Proposez à une jolie obèse de monter à cheval , elle y consentira avec joie » mais à trois conditions : la première, qu'elle aura à la fois un beau cheval , vif et doux; la seconde , qu'elle aura un habit d'amazone frais et coupé dans le dernier goût; la troisième, qu'elle aura un écuyer d'accompagnement complaisant et beau garçon. H est assez rare que tout cela se trouve, et on n'équite pas.

L'exercice à pied donne lieu à bien, d'autres objections : il est fa* tigant à mourir, on transpire et on s'expose à une fausse pleurésie; la poussière abtme les bas , les pierres percent les petits souliers , et il n'y a pas moyen de persister. Enfin si, pendant ces diverses tentatives , il survient le plus léger accès de migraine, si un bouton gros comme la tète d'une épingle perce la peau , on le met sur le compte du régime , on l'abandonne, et le docteur enrage.

Ainsi, restant convenu que toute personne qui désire voir diminuer son embonpoint doit manger modérément, peu dormir , et faire autant d'exercice qu'il lui est possible, il faut cependant chercher une autre voie pour arriver au but. Or, il est une méthode infaillible pour empêcher la corpulence de devenir excessive , ou pour la diminuer, quand elle en est venue à ce point. Cette méthode, qui est fondée sur tout ce que la physique et la chimie ont de plus certain , consiste dans un régime diététique approprié à l'effet qu'on veut obtenir.

De toutes les puissances médicales , le rôgime est la première , parce qu'il agit sans cesse, le jour, la nuit, pendant la veille,

TRAITEMENT DE UOBÉSITË. ns

pendant le sommeil ; que l'effet s*en rafraichit à chaque repas, et qui] finit par subjuguer toutes les parties de l'individu. Or, le régime antiobésique est indiqué par la cause la plus commune et la plus active de l'obésité , et puisqu'il est démontré que ce n'est qu'à force de farines et de fécules que les congestions graisseuses se forment, tant chez l'homme que chez les animaux ; puisque, à l'égard de ces derniers , cet effet se produit chaque jour sous nos yeux , et donne lieu au commerce des animaux engraissés , on peut en déduire, comme conséquence exacte, qu'une abstinence plus ou moins rigide de tout ce qui est farineux ou féculent conduit à la diminution de l'embonpoint.

« 0 mon Dieu ! allez-vous tous vous écrier, lecteurs et lectrices,

< ô mon Dieu ! mais voyez donc comme le professeur est barbare! t voilà que d'un seul mot il proscrit tout ce que nous aimons , « ces pains si blancs de Limet, ces biscuits d'Àchard , ces galettes

< de et tant de bonnes choses qui se font avec des farines

c et du beurre , avec des farines et du sucre , avec des farines ,

< du sucre et des œufs! Il ne fait grâce ni aux pommes de terre, c ni aux macaronis! Aurait-on dû s'attendre à cela d'un amateur c qui paraissait si bon î

ff Qu'est-ce que j'entends là? ai-je répondu en prenant ma phyc sionomie sévère, que je ne mets qu'une fois l'an; eh bien! « mangez , engraissez ; devenez laids , pesants , asthmatiques , et f mourez de gras-fondu ; je suis là pour en prendre note, et vous t figurerez dans ma seconde édition... Mais que vois-jc? une seule ff phrase vous a vaincus; vous avez peur, et vous priez poursus- € pendre la foudre,.. Rassurez-vous ; je vais tracer votre régime, ff et vous prouver que quelques délices vous attendent encore sur « cette terre où l'on vit pour manger.

( Vous aimez le pain : eh bien , vous mangerez du pain de i seigle: l'estimable Cadet de Vaux en a depuis longtemps préff conisé les vertus ; il est moins nourrissant , et surtout il est f moins agréable : ce qui rend le précepte plus facile à remplir, ff Car pour être sûr de soi , il faut surtout fuir la tentation. Rete- « nez bien ceci , c'est de la morale.

%U IIËDITATION XXtt.

t Vous aimez le potage» ayez^le à la Julienne , aux légumes verts, aux choux, aux racines; je vous interdis pain» pâtes et purées.

€ Au premier service, tout est à votre usage, à peu d'exceptions près: comme le riz aux volailles et la croûte des pâtés chauds. Travaillez, mais soyez circonspects, pour ne pas satisfaire plus tard un besoin qui n'existera plus.

c Le second service va paraître, et vous aurez besoin de philosophie. Fuyez les farineux, sous quelque forme qu'ils se présentent ; ne vous reste-t-il pas le rôti , la salade , les légumes herbacés? et puisqu'il faut vous passer quelques sucreries, préférez la crème au chocolat et les gelées au punch, à l'orange et autres pareilles.

c Voilà le dessert. Nouveau danger: mais si jusque-là vous vous êtes bien conduits, votre sagesse ira toujours croissant. DéGez^ vous des bouts de table (ce sont toujours des brioches plus ou moins parées); ne regardez ni aux buiscuits ni aux macarons; il vous reste des fruits de toute espèce , des confitures , et bien des choses que vous saurez choisir si vous adoptez mes principes.

c Après dtner, je vous ordonne le café , vous permets la liqueur, et vous conseille le thé et le punch dans l'occasion.

f Au déjeuner, le pain de seigle de rigueur, le chocolat plutôt que le café. Cependant je permets le café au lait un peu fort ; point d*œufs ; tout le reste à volonté. Mais on ne saurait déjeuner de trop bonne heure. Quand on déjeune tard , le dîner vient avant que la digestion soit faite ; on n*en mange pas moins; et cette mangerie sans appétit est une cause de l'obésité très active, parce qu'elle a lieu souvent. >

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