‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 59 sur 109 · DU JEUNE · texte numérisé non relu

DU JEUNE

Enfin , Jésus-Christ étant venu sur la terre a sanctifié le jeûne, et toutes les sectes chrétiennes Tont adopté avec plus ou moins de mortifications.

C^mmcni on Jeûnait.

in.

BTTB pratique du jeûne , je suis forcé de le dire , est singulièrement tombée en désuétude; et, soit pour [l'édification des mécréants, soit pour lejr conversion , je me plais à raconter comment nous faisions vers le milieu du dix-huitième siècle.

En temps ordinaire, nous déjeunions avant neuf heures avec du pain, du fromage, des fruits, quelquefois du pâté et de la viande froide.

Entre midi et une heure , nous dînions avec le potage et le potau-feu officiels , plus ou moins bien accompagnés , suivant les fortunes et les occurrences.

Vers quatre heures on goûtait : ce repas était léger, et spécialement destiné aux enfants et à ceux qui se piquaient de suivre les usages des temps passés.

Mais il y avait des goûters soupatoires , qui commençaient à cinq heures et duraient indéfiniment ; ces repas étaient ordinairement fort gais , et les dames s*en accommodaient à merveille ; elles s'en donnaient même quelquefois entre elles , d'où les hommes étaient exclus. Je trouve dans mes Mémoires secrets qu'il y avait là force médisances et cancans.

Vers huit heures, on soupait avec entrée , rôti, entremets, salade et dessert : on faisait une partie , et l'on allait se coucher.

Il y a toujours eu à Paris des soupers d'un ordre plus relevé , et qui commençaient après le spectacle. Ils se composaient . suivant les circonstances , de jolies femmes , d'actrices à la mode , d'impures élégantes, de grands seigneurs, de financiers, de libertins et de beaux esprits.

Là, on contait l'aventure du jour, on chantait la chan<;on nouvelle; on parlait politique , littérature , spectacles, et surtout on faisait l'amour.

Voyons maintenant ce qu'on faisait les jours déjeune.

On faisait maigre , on né déjeunait point , et par cela même on avait plus d* appétit qu'à l'ordinaire.

L'heure venue, on dînait tant qu'on pouvait; mais le poisson et les légumes passent vite; avant cinq heures on mourait de faim ; on regardait sa montre , on attendait , et on enrageait tout en faisant son salut.

Vers huit heures , ou trouvait , non un bon souper, mais la collation , mot venu du mot cloître, parce que, vers la fin du jour, les moines s'assemblaient pour faire des conférences sur les Pères de l'Église, après quoi on leur permettait un verre de vîn.

À la collation, on ne pouvait servir ni beurre, ni œufè, ni rien de ce qui avait eu vie. Il fallait donc se contenter de salade , de confitures , de fruits ; mets , hélas ! bien peu consistants , si on les compare aux appétits qu'oii avait en ce temps-là ; mais on prenait patience pour l'amour du ciel , on allait se coucher et tout le long du carême on recommençait.

Quant à ceux qui faisaient les petits soupers dont j*ai fait mention , on m'a assuré qu'ils ne jeûnaient pas et n'ont jamais jeôné.

Le chef-d'œuvre de la cuisine de ces temps anciens était une collation rigoureusement apostolique , et qui cependant eût l'air d'un bon souper.

La science était venue à bout de résoudre ce problème au moyen de la tolérance du poisson au bleu , des coulis de racines et de la pâtisserie à Thuile.

L'observance exacte du carême donnait lieu à un plaisir qui nous est inconnu, celui de sedécarêmer en déjeûnant le jour de Pâques,

En y regardant de près , les éléments de nos plaisirs sont la difficulté , la privation , le désir de la jouissance. Tout cela se rencontrait dans Tacte qui rompait l'abstinence ; j'ai vu deux de mes grands-oncles , gens sage^ et braves , se pâmer d'aise au moment où , le jour de Pâques , ils voyaient entamer un jambon ou éven-

pu JEUNE. iU

Irer un pâté. Maintenant , race d^énéréeque nous sommes ! nous ne suffirions pas à de si puissantes sensations.

Ori^liie eu rclA^ieitieiit.

J'ai vu naître le rdâchenoent; il est venu par nuances insensibles.

Les jeunes gens jusqu'à un certain âge n'étaient pas astreints au jeûne ; et les femmes enceintes, ou qui croyaient l'être , en étaient esiemptées par leur position , et déjà on servait pour eux du grag el un souper qui tentait violemment les jeûneurs.

Ensuite, les gens faits vinrent à s'apercevoir que le jeûne les irritait , leur donnait mal à la tête , les empédiait de dormir. On mît ensuite sur le compte du jeûne tous les petits accidents qui assiègent l'homme à l'époque du printemps , tels que les éruptions vernales * les éblouissements , les saignements de nez , et autres symptômes d'effervescence qui signalent le renouvellemeut de la nature. De sorte que l'un ne jeûnait pas parce qu'il se croyait ma. lade , l'autre parce qu'il l'avait été , et un troisième parce qu'il craignait de le devenir ; d'où il arrivait que le maigre et les colUr tions devenaient tous les jours plus rares.

Ce n'est pas tout : quelques hivers fgrent assez rudes pour qu'on craignit de manquer de racines ; et la puissance ecclésiastique ellemôme se relâcha officiellement de sa rigueur, pendant que les maîtres se plaignaient du surcroît de dépenses que leur causait le régime du inaigre , que quelques-uns disaient que Dieu ne voulait pas qu'on exposât sa santé, el que les gens de peu de foi ajoutaient qu'on ne prenait pas le paradis par la famine.

Cependant le devoir restait reconnu ,' et presque toujours on demandait aux pasteurs des peimissions qu'ils refusaient rarement , en ajoutant toutefois la condition de faire quelques aumônes pour remplacer l'abstinenee.

En6n la révolution vint , qui , remplissant tous les cœurs de soins , de craintes et d'intérêts d'une autre nature , fit qu'on n'eut ni le temps ni Toccasion de recourir à des prêtres , dont les uns étaient poursuivis comme ennemis de Télat « ce qui ne les empêchait pas de traiter les autres de schismatiques.

À cette cause , qui heureusement ne subsiste plus , il s'en est joint une autre non moins influente. L'heure de nos repas a totalement changé : nous ne mangeons plus ni aussi souvent» ni aux mêmes heures que nos ancêtres, et le jeûne aurait besoin d'une organisation nouvelle.

Cela est si vrai , que quoique je ne fréquente que des gens ré* glés , sages , et même assez croyants , je ne crois pas , en vingtcinq ans , avoir trouvé , hors de chez moi , dix repas maigres et une seule collation.

Bien des gens pourraient se trouver fort embarrassés en pareil cas ; mais je sais que saint Paul l'a prévu , et je reste à l'abri sous sa protection.

Au reste , on se tromperait fort, si on croyait que l'intempérance a gagné en ce nouvel ordre de choses.

Le nombre des repas a diminué de près de moitié. L'ivrognerie a disparu pour se réfugier, en de certains jours, dans les dernières classes de la société. On ne fait plus d'orgies : un homme crapuleux serait honni. Plus du tiers de Paris ne se permet , le matin , qu'une légère collation ; et si quelques-uns se livrent aux douceurs d'une gourmandise délicate et recherchée, je ne vois pas trop commfpt on pourrait leur en faire le reproche , car nous avons vu ailleurs que tout le monde y gagne et que personne n'y perd.

Ne finissons pas ce chapitre sans observer la nouvelle direction qu'ont prise les goûts des peuples.

Chaque jour des milliers d'hommes passent au spectacle ou au café la soirée que quarante ans plutôt ils auraient passée au cabaret.

Sans doute l'économie ne gagne rien à ce nouvel arrangement ,

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