DE L*ÉPUISEMENT
c modestie à en cacher la cause, qui ne pouvait que vous faire c honneur. J'ai encore à vous gronder de ce que vous m'avez c exposé à une erreur qui aurait pu vous être funeste. Au sqrplus, < mon confrère, pjouta-l-il en me faisant un salut que j^ lui rendis ( avec usure , vous a indiqué la bpnne route ; prenez son potage, c quel cp^esojtle nom qu'il y donne, et si la fièvre vous quitte, « comme je le crois , déjeunez demain avec une tasse de chocolat c dans laquelle vous ferez délayer deux jaunes d^œufs frais. «
A ces mots il prit sa canne , son chapeau et nous quitta , nous laissant fort tentés de nous égayer à ses dépens.
Bientôt je fis prendre à mon malade une forte tasse de mon élîxirdevie; il le but avec avidité, et voulait redoubler; mais j'exigeai un ajournement de deux heures , et lui servis une seconde dose avant de me retirer.
Le lendemain il était sans fièvre et presque bien portant ; il déjeuna suivant l'ordonnance , continua la potion , et put vaquer dès le surlendemain à ses occupations ordinaires ; mais la lèvre rebelle ne se releva qu'après le troisième jour.
Peu de temps après , l'affaire transpira , et toutes les dames en chuchotaient entre elles.
Quelques-unes admiraient mon ami , presque toutes le plaignaient , et le professeur gastronome Ait glorifié.
Bt la illort
Omnia mors poscit ; lex est , noa pœna , périr e
P% Créateur a imposé à rhonime six grandes et principales nécessités , qui sont : la naissance , 1* action , le manger , la relu ochiction et la mort.
La mort est l'interruption absolue des relations sensuelles et Tanéantissement absolu des forces vitales, qui abandonne lecorps aux lois de la décomposition. Ces (li\ erses nécessités sont toutes accompagnées et adoucies par quelques sensations de plaisir, et la mortellemême n'est pas sans charmes quand elle est naturelle, c'est-àdire quand le corps a parcouru les diverses phases de croissance, de virilité , de vieillesse et de décrépitude auxquelles il est destiné. Si je n'avais pas résolu de ne faire ici qu'un très court chapitre , j'appellerais à mon aide les médecins qui ont observé par quelles
DE LA MORT. »i
nuances insensibles les corps animés passent à Tétat de matière inerte. Je citerais des philosophes , des rois , des littérateurs, qui, sur les bornes de l'éternité, loin d*étre en proie à la douleur, avaient des pensées aimables et les ornaient du charme de la poésie. Je rappellerais cette réponse de Fontenelle mourant , qui , interrogé sur ce qu'il sentait , répondit : c Rien autre chose qu'une difficulté f de vivre. » Mais je préfère n'annoncer que ma conviction, fondée non-seulement sur l'analogie , mais encore sur plusieurs observalions que je crois bien faites , et dont voici la dernière :
J'avais une grand'tante âgée de quatre-vingt-treize ans , qui se mourait. Quoique gardant le lit depuis quelque temps , elle avait conservé toutes ses facultés , et on ne s'était aperçu de son état qu'à la diminution de son appétit et à l'affaiblissement de sa voix.
Elle m'avait toujours montré beaucoup d'amitié, et j'étais auprès de son lit , prêt à la servir avec tendresse , ce qui ne m'empêchait pas de l'observer avec cet œil philosophique que j'ai toujours porté sur tout ce qui m'environne.
c Es-tu là, mon neveu ? me dit-elle d'une voix à peine articulée. # — Oui , ma tante ; je suis à vos ordres , et je crois que vous
< feriez bien de prendre un peu de bon vin vieux. — Donne , c mon ami ; le liquide va toujours en bas. > Je me hfttai ; et la soulevant doucement , je lui fis avaler un demi-verre de mon meilleur vin. Elle se ranima à l'instant ; et tournant sur moi des yeux qui avaient été fort beaux : « Grand merci , me dit-elle , de ce dernier « service ; si jamais tu viens à mon âge , tu verras que la mort de-
< vient un besoin tout comme le sommeil. »
Ce furent ses dernières paroles , et une demi-heure après elle s'était endormie pour toujours.
Le docteur Richerand a décrit avec tant de vérité et de philosophie les dernières dégradations du corps humain et les derniers moments de l'individu , que mes lecteurs me sauront gré de leur laire connaître le passage suivant :
f Voici l'ordre dans lequel les facultés intellectuelles cessent et se
< décomposent. La raison , cet attribut dont l'homme se prétend
< le possesseur exclusif, l'abandonne la première. Il perd d'abord
M MÉÔlTATIOlf XXVf.
t la ptiissatice d'associer des jugetnénts , et bientôt après celle de t Comparer, d'assembler, de combiner, de joindre ensemble plut sieurs idées pour prononcer sur leurs rapports. On dit alors que ff le malade perd la tête , qu'il déraisonne , qu'il est en délire. Ce- I lui-ci roule ordinairement sur les idées les plus familières à Tinc dlvidu ; la passion dominante s*Y fait aisément reconnaître : Tat Vare tieht sur ses trésors enfouis les propos les plus indiscrets ; i tel autre meuH assiégé de religieuses terreurs. Souvenirs délicieut c de la patrie absetite , votië Vous réveillez alors avee tdtis vos I charmes et toute votre énergie.
c Après le raisonnement et le jugemérlt , c'^t la faculté d'assoi cier des idées qui se trouve frappée de la destruction successive. ^ Ceci arrive dans l'état connu sous le nom de défaillance^ comme é jeTai éprouvé sur moi-même. Je causais avec un de nies amis , t lorsqtie j'éprouvai une difficulté insurmontable à joindre deux 1 idées sur la ^ressemblance desquelles je voulais former un juge^ c ment ; cependant la syncope ti'était pas complète ; je conservais i éllcore la mémoire et la faculté de sentir ; j'entendais distinctet ment les pef^onrïes qui étaient autour de moi dire : /( s'évammii^ c êl s^agiter pour me faire sortir de cet état , qui n'était pas iont É fudqktdéuàékt.
« La mémoire s'éteint ensuite. Le malade, qui dans son délire « reconnaissait encore ceux qui l'approchaient , méconnaît eriCn à ses proches , puis ceut avec lesquels il vivait dans une grande « intimité. Enfin , il cesse de sentir ; mais les sens s*éteignent dans « un ordre successif et déterminé : le goût et l'oddrat ne donnent
* plus aucun signe de leur existeface ; les yeux se couvrent d'un « nuage terneet prennent une expressioh sinistre; l'oreille eslencore à sensible abx sons et au bruit. Voilà pourquoi sans doute les an- « ciens , pouf s'assurer de la réalité de la mort , étaient dans Tu- « sage de pousder de grands Cris aux or«^illes du défunt. Le ttiou-
• rant ne flaire , ne goûte « ne voit et n'entend plus. Il lui reste la I sehsaiiofi du toucher , 11 s'agite dans sa couche , promène ses 4 bras an dehors , change à chaque instant de posture ; il exerce « g comme nous l'avofts déjà dit, des mouvements analogues à ceux