‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 71 sur 109 · VICTOIRE NATIONALE. H · texte numérisé non relu

VICTOIRE NATIONALE. H

Botre préjudice. Quaad ils furent à point, je m'en emparai et les portai à Tappartement qu'on noua avait préparé.

Là, nous nous en régalâmes, et rimes comme des fous de ce qu'en réalité nous avalions la substance du gigot, en ne laissant à nos amis les Anglais que la peine de mâcher le résidu.

tiirtoirr nûtiiinalr.

BNDÀNT mon séjour à New-York , j'allais quelquefois passer la soirée dans une espèce de café- taverne tenu par un sieur Little, chez qui on trouvait le matin de la soupe à la tortue, et le soir tous les rafraîchissements d'u- V^ sage aux Etats-Unis.

^T-î» J'y conduisais le plus souvent le vicomte de la Massue et Jean-Rodolphe Fehr , ancien courtier de commerce à Marseille , l'un et l'autre émigrés comme moi; je les régalais d'un weleh rab^ bet (i) que nous arrosions d'ale ou de cidre, et la soirée se passait tout doucement à parler de nos malheurs, de nos plaisirs et de nos espérances.

Là je 6s connaissance avec M. Wilkinson , planteur à la Jamaïque , et avec un homme qui était sans doute un de ses amis , car il ne le quittait jamais. Ce dernier, dont je n'ai jamais su le nom, était un des hommes les plus extraordinaires que j*aie ren-

(1) Les Anglais appellent épigrammatiqucnient wakh rabbet (lapin gallois), un morceau de fronnage grillé sur une tranche de pain. Certes, cette préparation n*est pan si 8ub8taQiiellequ*un lapin ; mais elle incite à boire, fait trouver le vtn bon, et tient fort bien sa place au dessert en petit comité.

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contrés : il avait le visage carré , les yeux vife , et paraissait tout examiner avec attention ; mais il ne parlait jamais , et ses traits

étaient immobiles comme ceux d'un aveugle. Seulement , quand il entendait une saillie ou un trait comique, son visage s'épanouissait, ses yeux se fermaient, et ouvrant une bouche aussi large que le pavillon d'un cor, il en Taisait sortir un son prolongé , qui tenait à la fois du rire et du hennissement appelé en anglais horse laugh , après quoi tout rentrait dans Tordre , et il retombait dans sa taciturnité habituelle: c'était l'effet de la durée de l'éclair qui déchire la nue. Quant à M. Wtlkinson, qui paraissait âgé d'environ cinquante ans, il avait les manières et tout l'extérieur d'un homme comme il faut (of a gentleman).

[;. Ces deux Anglais paraissaient faire cas de notre société , et avaient déjà partagé plusieurs fois, de fort bonne grâce, la collation frugale que j'offrais à mes amis, lorsqu'un soir M. Wilkinson me prit à part, et me déclara l'intention où il était de nous engager tous trois à diner.

Je remerciai , et me croyant suffisamment fondé de pouvoir dans une affaire où j'étais évidemment la partie principale » j*ac-

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ceptai pour tous, et l'invitation resta fixée au surlendemain à trois heures.

La soirée se passa comme à l'ordinaire ; mais au moment où je me retirais, le garçon de salle (tcaiter) me prit à part et m'apprit que les Jamaïcains avaient commandé un bon repas; qu'ils avaient donné des ordres pour que les liquides fussent soignés , parce qu'ils regardaient leur invitation comme un défi à qui boirait le mieux, et que l'homme à la grande bouche avait dit qu'il espérait bien qu'à lui seul il mettrait les Français sous la table.

Cette nouvelle m'aurait fait rejeter le banquet offert, si je Tavais pu avec honneur; car j'ai toujours fui de pareilles orgies; mais la chose était impossible. Les Anglais auraient été crier partout que nous n*avions pas osé nous présenter au combat , que leur présence seule avait suffi pour nous faire reculer; et, quoique bien instruits du danger, nous suivim'es la maxime du maréchal de Saxe : le vin était tiré , nous nous préparâmes à le boire.

Je n'étais pas sans quelques soucis ; mais en vérité , ces soucis ne m'avaient pas pour objet.

Je regardais comme certain qu'étant à la fois plus jeune, plus grand et plus vigoureux que nos amphitryons , ma constitution » vierge d'excès bachiques, triompherait facilement de deux Anglais, probablement usés par l'excès des liqueurs spiritueuses.

Sans doute, resté seul au milieu des quatre autres réservés, on m^aurait proclamé vainqueur ; mais cette victoire qui m'aurait été personnelle, aurait été singulièrement affaiblie par la chute de mes deux compatriotes , qu'on aurait emportés avec les vaincus dans l'état hideux qui suit une pareille défaite. Je désirais leur épargner cet affiroDt; en un mot , je voulais le triomphe de la nation et non celui de l'individu. En conséquence . je rassemblai chez moi Fehr el la Massue , et leur fis une allocution sévère et formelle pour leur annoncer mes craintes; je leur recommandai de boire à petits coups autant que possible, d'en esquiver quelques uns pendant que j'attirerais l'attention de mes antagonistes, et surtout de manger doucemenl et de conserver un peu d'appétit pendant toute la séance» parce que les aliments mêlés aux boissons en tempèrent

m VARIÉTÉS.

Fardeur et les empêchent de se porter au cerveau avec tant de violence; enfin nous partageâmes une assiette d'amandes amères, dont j*avais entendu vanter la propriété pour modérer les Aimées du vin.

Ainsi armé au physique et au moral , nous nous rendîmes chez Little , où nous trouvâmes les Jamaïcains , et bientôt après le dtner lut servi. Il consistait en une énortne pièce de rostbeef, un dindon cuit dans son jus, des racines bouillies, une salade de choux crus , et une tarte aux confitures.

On but à la française , c'est-à-dire que le vin Alt servi dès le commencement : c'était du fort bon clairet qui était alors bien meilleur marché qu'en France , parce qu'il en était arrivé successive* ment plusieurs cargaisons dont les dernières s'étaient très mal vendues^

M. Wilkinson faisait ses honneurs à merveille, nous invitant à manger et nous donnant l'exemple; son ami paraissait abimé dans son assiette^ ne disait mot, regardait de côté, et riait du coin des lèvres.

Pour moi, j'étais charmé de mes deux acolytes. La Massue , quoique doué d'un assez vaste appétit, ménageait ses morceaux comme une petite maîtresse ; et Fehr escamotait de temps en temps quelques verres de vin , qu'il faisait passer avec adresse dans un pot à bierre qui était au bout de la table. De mon côté , je tenais rondement tête aux deux Anglais, et plus le repas avançait, plus je me sentais plein de confiance*

Après le clairet vint le porto, après le porto le madère, auquel nous nous tînmes longtemps.

Le dessert était arrivé, composé de beurre, de firomage» de noix de coco et d'ycory. Ce fut alors le moment des toasts ; et nous bûmes amplement au pouvoir des rois , à la liberté des peuples el à la beauté des daa>es; nous portâmes, avec M. Wilkinson, la santé de sa fille Mariah , qu'il nous assura être la plus belle personne de toute l'tle de la Jamaïque.

Après le vin arrivèrent les spiriu, c'est-à-dire le rhum et les ea«ix«de^vie de vin , de grains et de framboises ; avec tes spirils i

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les chansons ; et je vie qu'il allait faire chaud. Je craignais les spirits ; je les éludai en demandant du punch ; et Little lui-même nous en apporta un bowl, sans doute préparé d'avance, qui aurait suffi pour quarante personnes* Nous n'avons point en France de vases de cette dimension.

Cette vue me rendit le courage ; je mangeai cinq à six rôties d'un beurre extrêmement frais , et je seritis renaître mes forces. Alors je jetai un coup d'œil Scrutateur sur tout ce qui m'environnait i car je comtnençais à être inquiet sur la manière dont tout cela finirait. Mes deux amis me parurent assez frais; ils buvaient en épluchant des noix d'ycory. M. Wilkinson avait la face rougecramoisi f ses yeux étaient troubles , il paraissait affaissé; son ami gardait le silence ; mais sa tête fumait comme tine chaudière bouillante , et sa 4)ouche immense s'était formée en cul de poule. Je vis bien que la catastrophe approchait.

Effectivement, M. Wilkinson, s'étant réveillé comme en sursaut , se leva et entonna d'une voix assez forte l'air national Rule Britannia: mais il ne put jamais aller plus loin ; ses forces le trahirent; il se laissa retombe^ sur sa chaise, et de là coula sous la table. Son ami , le voyant dans cet état , laissa échapper yn de ses plus bruyants ricanements , è( s'étant baissé pour l'aider, tomba à cêté de lui.

11 est impossible d'exprimer la satisfection que me causa ce brusque dénouement et le poids dont il Aie débarrassa. Je me hâtai de sonner. Little monta, et après lui avoir adressé la phrase officielle : c Voyez à ce que ces gentlemen soient convenablement « soignés , > nous bûmes avec lui un dernier verte de punch à leur santé. Bientôt le waitn arriva , aidé de ses sous-ordres , et ils s'emparèrent des vaincus , qu'ils transportèrent chez eux les pieds les premiers, suivant la règle ihe feet foremost (1), l'ami gardant une immobilité absolue , et M. Wilkinson essayant toujours de chanter l'air Rult Britannia.

(1) On se sert, en anglais, de cette expression pour désigner ceuxqn^on emporte morts ou ÎTres.

Le lendemain les journaux de New-Tork, qui furent ensuile successivement copiés par tous ceux de l'Union, racontèrent avec assez d'exactitude ce qui s'était passé, et ayant ajouté que les deux Anglais avaient été malades des suites de cette aventure, j'allai les voir. Je trouvai l'ami tout stupéfié par les suites d'une forte indigestion, et M. Wilkinson retenu sur sa chaise par un accès de goutte que notre lutte bachique avait probablement réveillée. Il parut sensible à cette attention, et me dit, entre autres choses : « Oh! dear sir, you are very good corapany indeed, but tood a « drinkerfor us(4). »

(1) Mon cher monsieur, vous êtes en vérité de très bonne compagnie, mais vous êtes trop fort buv^r pour nous.

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