LE PIÉ6B
A celte apparition, le chevalier sentit se ranimer sa valeur expirante, tandis que les autres avaient l'air de rendre les derniers soupirs. Exalté par le changement de vins, il triomphait de leur impuissance, et toastait leur santé des nombreuses rasades dont il arrosait un tronçon considérable de brochet qui avait suivi Tentrecuissedu dindon.
Les entremets furent fêtés à leur tour, et il fournit glorieusement sa carrière, ne se réservant, pour le dessert, qu'un morceau de fromage et un verre de vin de Malaga ; car les sucreries n'entraient jamais dans son budget.
On a vu qu'il avait déjà eu deux étonnements dans la soirée : le premier, de voir une chère par trop solide ; l'autre, de trouver des convives trop mal disposés; il devait en éprouver un troisième bien autrement motivé.
Effectivement, au lieu de servir le dessert, les domestiques enlevèrent tout ce qui couvrait la lable, argenterie et linge, en donnèrent d'autres aux convives, et y posèrent quatre entrées nou« velles, dont le fumet s'éleva jusqu'aux cieux.
C'étaient des riz de veau au coulis d'écrevisses, des laitances aux truffes, un brochet piqué et farci, et des ailes de bailavelles à la purée de champignons.
Semblable à ce vieillard magicien dont parle l'Arioste qui, ayant la belle Armide en sa puissance, ne fit pour la déshonorer que d'impuissants efforts, le chevalier fut atterré à la vue de tant de bonnes choses qu'il ne pouvait plus fêter, et commença à soupçonner qu'on avait eu de méchantes intentions.
Par un effet contraire, tous les autres convives se sentirent ranimés : l'appétit revint, les migraines disparurent, un écartement ironique semblait agrandir leurs bouches; et ce fut leur tour de boire à la santé du chevalier, dont les pouvoirs étaient finis.
11 faisait cependant bonne contenance , et semblait vouloir faire tête à Torage; mais à la troisième bouchée, la nature se révolta, et son estomac menaça de le trahir. Il fut donc forcé de rester inadif, et, comme on dit en musique, il compta des pauses.
Que ne ressentit-il pas, au troisième cbaDgement, quand il vH
arriver par douzaines des beccassines, blanches de graisse, dormant sur des rôties ofBcielles ; un faisan, oiseau très rare alors el arrivé des bords de la Seine; un thon Trais, et tout ce que la cuisine du temps et le petit-four présentaient de plus élégant en entremets!
Il dâibéra, et fut sur le point de rester, de continuer, et de mourir bravement sur le champ de bataille : ce fut le premier cri de l'honneur bien ou mal entendu. Mais bientôt Tégoïsme vint à son secours, et Tamena à des idées plus modérées.
11 réfléchit quen pareil cas la prudence n'est pas lâcheté; qu'une mort par indigestion prête toujours au ridicule, et que l'avenir lui gardait sans doute bien des compensations pour ce désappointement; il prit donc son parti, et jet^pt sa serviette: cMon* sieur, dit'-il au financier, on n'expose pas ainsi ses amis; il y a per^ fidie de votre part, et je ne vous verrai de ma vie.» }l dit, et disparut.
Son départ ne fit pas une très grande sensation ; il annonçait le succès d'une conspiration qui avait pour but de le mettre en face d'un bon repas doi)t il ne pourrait pas profiter, et tout le mon(|e était dans le secret.
Cepertdaqt le chevalier bouda plus longtemps qu'on n'aurait cru ; il fallut quelques prévenances pour l'apaiser ; enfin il revint avec les becfigues, et il n'y pensait plus à l'apparition des trufies.
tî turbot.
A Discorde avait tenté un jour de s'introduire dans le sein d'un des ménages les plus unis de la capitale. C'était justement un samedi, jour de sabbat : il s'agissait d'un turbot à <^ cuire; c'était à la campagne, et cette campagne était Yiliecrène.
Ce poisson , qu'on disait arraché à une destinée bien plus glorieuse, devait être servi