LE TURBOT
le lendemain à une réunion de bonnes gens don( je faisais partie; il était frais, dodu, brillant à satisfaction ; mais s^ dimensions excédaient tellement tous les vases dont on pouvait disposer, qu'on ne savait comment le préparer.
f ^h bien, on le partagera en deux, disait le mari. — Oseraisc tu bien déshonorer ainsi cette pauvre créature? disait la femme. ç — Il le faut bien, ma chère, puisqu'il n'y a pas moyen de faire
< autrement. Allons, qu'on apporte le couperet, et bientôt ce sera
< chose faite. — Attendons encore, mon ami, on y sera toujours
< à temps; tu sais bien d'ailleurs que le cousin va venir; c'esf un
< professeur, et il trouvera bien le moyen de nous tirer d'affaire. « — Un professeur.... nous tirer d'affaire.... Bah!... » Et un rapport fidèle assure que celui qui parlait ainsi ne paraissait pas avoir grande confiarice au professeur ; et cependant ce professeur c'était moi ! Schtotrnotk I
La difficulté allait probablement se terminer à la manière d'Alexandre, lorsque j'arrivai au pas de charge, le nez au vent, et avec l'appétit qu'on a toujours quand on a voyagé, qu'il es^ sept heures du soir, et que l'odeur d'i^n bon dîner salue l'odorat ^ sollicite le goût.
A mon entrée, je tentai vainement de faire les compliments d'usage; on fie me répondit point, parce qu'pn pis m'avait pas
écouté. Bientôt la question qui absorbait toutes les attentions me fut exposée à peu près en duo ; après quoi les deux parties se turent comme de concert ; la cousine me regardant avec des yeux qui semblaient dire : Tespère que nous nous en tirerons ; le cousin ayant au contraire Tair moqueur et narquois, comme s'il eût été sûr que je ne m'en tirerais pas, tandis que sa main droite était appuyée sur le redoutable couperet, qu'on avait apporté sur sa réquisition.
Ces nuances diverses disparurent pour faire place à l'empreinte d'une vive curiosité, lorsque, d'une voix grave et oraculeuse, je prononçai ces paroles solennelles : < Le turbot restera entier jusc qu'à sa présentation officielle. »
Déjà j'étais sûr de ne pas me compromettre , parce que j'aurais proposé de le faire cuire au four ; mais ce mode pouvant présenter quelques difficultés, je ne m'expliquai point encore, et me dirigeai en silence vers la cuisine , moi ouvrant la procession , les époux servant d'acolytes , la famille représentant les fidèles , el la cuisinière in fioechi fermant la marche.
Les deux premières pièces ne me présentèrent rien de favorable à mes vues; mais , arrivé à la buanderie, une chaudière, quoique petite , bien encastrée dans son fourneau , s'offrit à mes yeux ; j'en jugeai de suite l'application ; et me tournant vers ma suite : c Soyez
< sans inquiétude , m'écriai-je avec cette foi qui transporte les c montagnes , le turbot cuira entier; il cuira à la vapeur , il va
< cuire à l'instant. «
Effectivement , quoiqu'il fût tout-à-fait temps de dtner , je mis immédiatement tout le monde en œuvre. Pendant que quelques-uns allumaient le fourneau , je taillai , dans un panier de cinquante bouteilles , une claie de la grandeur précise du poisson géant. Sur cette claie, je fis mettre un lit de bulbes et herbes de haut goût, sur lequel il fut étendu , après avoir été bien lavé, bien séché et convenablement salé. Un second lit du même assaisonnement fui placé sur le dos. On posa la claie , ainsi chargée , sur la chaudière à demi pleine d'eau ; on couvrit le tout d'un petit cuvier autour duquel on amassa du sable sec , pour empêcher la vapeur de s'é-
LE TURBOT. Sfti
chappertrop fadlement. Bientôt la chaudière fut en ébullition ; la vapeur ne tarda pas à remplir toute la capacité du cuvier, qu'on enleva au bout d'une demi-heure, et la claie fut retirée de dessus la chaudière avec le turbot cuit à point, bien blanc , et de la plus aimable apparence.
L'opération finie , nous courûmes nous mettre à table avec des appétits aiguisés par le retard , par le travail et par le succès , de sorte que nous employâmes assez de temps pour arriver à ce moment heureux , toujours indiqué par Homère , où l'abondance et la variété des mets avaient chassé la faim.
Le lendemain , i\ diner, le turbot fut servi aux honorables consommateurs , et on se récria sur sa bonne mine. Alors le maître de la maison rapporta par lui-même la manière inespérée dont il avait été cuit ; et je fus loué non-seulement pour l'à-propos de l'invention , mais encore pour son effet ; car , après une dégustation attentive, il fut décidé à Tunanimilé que le poisson apprêté de cette manière était incomparablement meilleur que s'il eût été cuit dans une turbotière.
Cette décision n'étonna personne, puisque, n'ayant pas passé dans l'eau bouillante , il n'avait rien perdu de ses principes « et avait au contraire pompé tout l'aromc de l'assaisonnement.
Pendant que mon oreille se saturait à satisfaction des compliments qui m'étaient prodigués , mes yeux en cherchaient encore d'autres plus sincères dans l'autopsie des convives, et j'observai , avec un contentement secret, que le général Labassée était si content qu'il souriait à chaque morceau , que le curé avait le cou tendu elles yeux fixés au plafond en signe d extase: et que, de deux académiciens aussi spirituels que gourmands qui se trouvaient parmi nous , le premier M. Auger , avait les yeux brillants et la face radieuse comme un auteur qu'on applaudit , tandis que le deuxième, M. Villemain, avait la tête penchée et le menton à l'ouest comme quelqu'un qui écoute avec attention.
Tout ceci est bon à retenir , parce qu'il est peu di) maisons de campagne où l'on ne puisse trouver tout ce qu'il est nécessaire pour constituer l'appareil dont je me servis dans cette occasion , et
hi VARIÉTÉS.
qu'oïl peut y avoir recourd toutes les fois qu'il est question de faire cuire quelque objet qui survient inopinément et qui dépasse les dimensions ordinaires.
Cependant mes lecteurs auraient été privés de là connaissance de cette grande aventure , si elle ne m'avait pas paru devoir conduire à des résultats d'une utilité plus générale.
Effectivement , ceux qui connais^rcnt la nature et les effets de la vapeur savent qu'elle égale en température le liquide qu'elle abandonne ; qu'elle peut même s'élever de quelques degrés par une légère concentration , tant qu'elle ne trouve pas d'issue.
Il suit de là que , toutes choses restant les mêmes , en augmentant seulement la capacité du cuvier qui couvrait le tout dans mon expérience , et en y substituant par exemple un tonneau vide , on pourrait , au moyen de la vapeur , faire cuire promptement et à peu de frais plusieurs boisseaux de pommes de terre , des racines de toute espèce , enfin tout ce qu'on aurait empilé sur la claie et recouvert du tonneau , soit pour les hommes , soit à l'usage des bestiaux ; et tout cela serait cuit avec six fois moins de temps et six fois moins de bois qu'il n'en faudrait pour mettre seulement en ébuilition une chaudière de la contenance d'un hectolitre.
Je crois que cet appareil si simple peut être de quelque importance partout où il existe une manutention un peu considérable , soit à la ville , soit à la campagne ; et voilà pourquoi je l'ai décrit de manière que tout le monde puisse l'entendre et en profiter.
Je crois encore qu'on n'a point assez tourné au profit de nos usages domestiques la puissance de la vapeur ; et j'espère bien que, quelque jour, le bulletin de la Société d'encouragement apprendra aux agriculteurs que je m'en suis ultérieurement occupé.
P. S. Un jour que nous étions assemblés en comité de proies^ seurs, rue de la Paix, n*" 14, je racontai l'histoire véritable du turbot à la vapeur. Quand j'eus fini , mon voisin de gauche se tourna vers moi : < N'y étais-je donc pas ? me dit-il d'un air de rec proche. — Et moi donc , n'ai-je donc pas opiné tout aussi bien t que les autres f — Certainement , lui répondi»-je , vous étiez là