LA POULARDE DE BRESSE
ta |)oularïir Ire &ctest.
N des premiers jours de janvier de Tannée courante 1823 , deux jeunes époux, Madame et M. de Versy , avaient assisté à un grand déjeuner d*huitres êcellé et bridé; on sait ce que cela veut dire.
Ces repas sont charmants , soit parce qu'ils sont composés de mets appétissants , soit par la gatté qui ordinairement y règne ; mais ils ont Tinconvénient de déranger toutes les opérations de la journée. C'est ce qui arriva dans cette occasion. L'heure du diner étant venue, les époux se mirent à table; mais ce ne fut que pour la forme. Madame mangea un peu de potage , monsieur but un verre d'eau rougie ; quelques amis survinrent , on fit une partie de whist » la soirée se passa, et le même lit reçut les deux époux.
Vers deux heures du matin , M. de Versy se réveilla ; il était mal à son aise , il bâillait ; il se retournait tellement que sa femme s'en inquiéta et lui demanda s'il était malade, c Non , ma chère , mais « il me semble que j'ai faim , et je songeais à cette poularde de c Bresse si blanchette , si joliette , qu'on nous a présentée à dic ner, e) à laquelle cependant nous avons fait un si mauvais ac- « cueil. — S'il faut te dire ma confession , je t'avouerai , mon < ami , que j'ai tout autant d'appétit que toi , et puisque tu as f songé à la poularde , il faut la faire venir et la manger. — Quelle c folie! tout dort dans la maison et on se moquera de nous. — Si • tout dort , tout se réveillera , et on ne se moquera pas de nous c parce qu'on n'en saura rien. D'ailleurs , qui sait si d'ici à demain c l'un de nous ne mourra pas de faim ? je ne veux pas en courir c la chance. Je vais sonner Justine. • Aussitôt dit, aussitôt fait , et on éveilla la pauvre soubrette , qui,
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ayant bien soupe , dormait comme on dort à dix neuf ans quand Tamour ne tourmente pas (1).
Elle arriva tout en désordre, les yeux bouffis, bâillant, et s'assit en étendant les bras.
Mais ce n'était là qu'une tâche facile ; il s'agissait d'avoir la cuisinière et ce fut une affaire. Celle-ci était cordon bleu , et partant souverainement rechigneuse ^ elle grpi^da^ heni^jt^ grognn, r^| et renâcla^ cependant elle se leva à la fin^ et cette cirCQpierenceénoraie cofnraença à se mouvoir.
Sur cçs entrefaites^, niaçl.ame de Yersy avait passé une çamisple, son mari s'était arrangé tant bien cj^ii^e mal, Justine ava^it étendu
sur le lit une nappe, et appprté les accessoires indispensables d'un festin improvisé.
Tout étant ainsi préparé , on vit pçiraitre la poularde ^ qui fut à l'inslant dépecée et avalée sans miséricorde.
Après ce premier exploit , les époux s(î partagèrent une grosse poire de Saint-Germain, et mangèrent un peu de confitures d'oranges.
Dans les enlr'acles , ils avaient creusé jusqu'au fond upe bouteille de vin de Grave, et répété plusieurs fois, avec variations , qu'ils n'avaient jamais fait un plus agréable repas.
Ce repas finit pourtant ; car tout finit dans ce bas mopde. Jus-
(1) A piema tendida. (Esp.)
LE FAlSXîï.
ÏA
Uhé ôtà le couvert, Et dispâratli-e les pièces de côriviciioti, regagna son Ht, et le rideau conjugal totnhà sur lés convives.
Le lendemain matin ^ madame de Yérëy ëourut chez son amie taïadàme de Franval , et lui raconta tout ce qui s* était passé , et c'est à rindiscrélion de celle-ci que lé public doit la présente côhfinencé.
Ëlb ne ihài^quàit jamais de remarquer qu'en finissant son récit, feàdamé dé Versy avait tôiissè deux fois et rougi très positivement.
XU.
«s^^.-- r»^^ I feir^an est une énigme dont le mot n'est rèrvélé qu'aui adeptes ; éu\ seuls peuvent le sa- [ Vt5urer darid toute §a bdhlé.
Chaque isubstance a son apogée d'esculence: quelques-unes y sont déjà parvenues avant leur tentiër dév^lO{)pëment , comme les câpres , les asperges, les perdreaux gri^, les pigeons à la cuiller, etc.; les autres y parviennent au moment oâ elles ont toute la perfection d'existence qui lleur est destinée, comhie les haelons, la plupart des fruits, le mouton ; lé bœuf, le chevreuil \ les perdrix routes ; d'autres enfin quand elles tt)mmencent à se décomposer, telles que les nèfles, la bécasse et surtout le faisan.
Ce dernier oiseau , quand il est mangé dans les trois jours qui suivent sa mort , n'a rien qui le distingue. Il n'est ni si délicat qu'une poularde, ni si parfumé qu'une caille.
Pris à point , c'est une chair tendre , sublime et de haut goût , car elle tient à la fois de la volaille et de la venaison. Ce point si désirable est celui où lé feisan commence à se dé^
composer; alors son arôme se développe et se joint à une huile qui , pour s'exalter , avait besoin d'un peu de fermentation , comme l'huile du café , que l'on n'obtient que par la torréfaction. Ce moment se manifeste aux sens des profanes , par une légère odeur et par le changement de couleur du ventre de l'oiseau ; mais les inspirés le devinent par une sorte d'instinct qui agit en plusieurs occasions, et qui fait, par exemple, qu'un rôtisseur habile décide , au premier coup d'œil , qu'il faut tirer une volaille de la broche ou lui laisser faire encore quelques tours.
Quand le faisim est arrivé là , on le plume et non plus tôt , el on le pique avec soin , en choisissant le lard le plus frais et le plus ferme.
Il n'est point indifférent de ne pas plumer le faisan trop tôt ; des expériences très bien faites ont appris que ceux qui sont con-
LE FAISAM. m
serves dans la plume sont bien plus parfumés que ceux qui sont restés longtemps nus , soit que le ooiitaet de l'air neutralise quelques portions de Tarome « soit qu'une partie du suc destiné à nourrir les plumes soit résorbé et serve à relever la chair.
L'oiseau ainsi préparé « il s'agit de l'étdffer, ce qui se fait de la manière suivante :
Ayez deux bécasses , désossez-les et videz*les de manière à en fiaiire deux lots : le premier de la chair, le second des entrailles et des foies.
Vous prenez la chair et vous en faites une farce en la hachant avec de la moelle de bœuf cuite à la vapeur, un peu de lard râpé, poivre, sel f fines herbes, et la quantité de bonnes truffes sufR^ santé pour remplir la capacité intérieure du faisan.
Vous aurez soin de fixer cette farce de manière à ce qu'elle ne se répande pas en dehors, ce qui est quelquefois assez difficile , quand l'oiseau est un peu avancé. Cependant on y parvient par divers moyens, et entre autres en taillant une croûte de pain qu'on attache avec un ruban de 61 et qui fait l'office d'obturateur.
Préparez une tranche de pain qui dépasse de deux pouces de diaque côté le faisan couché dans le sens de sa longueur ; prenez alors les foies , les entrailles de bécasses , et pilez^les avec deux grosses truffes , un anchois, un peu de lard râpé, et un morceau convenable de bon beurre frais.
Vous étendez avec égalité cette pâte sur la rdlie ; et vous la placez sous le faisan préparé comme dessus , de manière 4 être arrosée en entier de tout le jus qui en découle pendant qu'il rAtit.
Quand le faisan est cuit, servez-le couché avec grâce sur sa rôtie; environnez-le d'oranges amères, et soyez tranquille sur l'événement.
Ce mets de haute saveur doit être arrosé , par préférence , de vin du crû de la haute Bourgogne ; j'ai dégagé cette vérité d'une suite d'observations qui m'ont coûté plus de travail qu'une table de logarithmes.
Un faisan ainsi préparé serait digne d'être servi à des anges , s'ils voyageaient encore sur la terre comme du temps de Loth.
Que dis-je ! Texpérience a été Taite. Un faisan étoffé a été exécuté, sous mes yeux, par le digne chef Picard au château de la Grange, chez ma charmante amie madame de Ville-Plaine , apporté sur la table par le majordome Louis , marchant à pas processionnels. On Ta examiné avec autant de soin qu'un chapeau de madame Herbault; on Ta savouré avec attention , et pendant ce docte travail, les yeux de ces dames brillaient comme des étoiles , leurs lèvres étaient vernissées de corail , et leur physionomie tournait à l'extase. (Voyez les Éprouvelles gastronomiqueê.)
J'ai Dsiit plus : j'en ai présenté un pareil à un comité de magistrats de la cour suprême, qui savent qu'il faut quelquefois déposer la toge sénatoriale , et à qui j'ai démontré sans peine que la bonne chère est une compensation naturelle des ennuis du cabinet. Après un examen convenable, le doyen articula, d'une voix grave , le mot excellent l Toutes les tètes se baissèrent en signe d'acquiescement, et l'arrêt passa à l'unanimité.
J'avais observé , pendant la délibération, que les nez de ces vénérables avaient été agités par des mouvements très prononcés d* olfaction , que leurs fronts augustes étaient épanouis par une sérénité paisible, et que leur bouche véridique avait quelque chose de jubilant qui ressemblait à un demi-sourire.
Au reste ces effets merveilleux sont dans la nature des choses. Traité d'après la recette précédente , le faisan, déjà distingué par lui-même, est imbibé, à l'extérieur, de la graisse savoureuse du lard qui se carbonise; il s*imprègne, à l'intérieur, des gaz odorants qui s'échappent de la bécasse et de la truffe. La rôtie, déjà si richement parée, reçoit encore les sucs à triple combinaison qui découlent de l'oiseau qui rôtit.
Ainsi de toutes les bonnes choses qui se trouvent rassemblées , pas un atome n'échappe à l'appréciation , et attendu l'excellence de ce mets , je le crois digne des tables les plus augustes.
Parve, nec invideo , sine me liber ibis in aulam.