‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 82 sur 109 · SOUVENIRS D^ÉMIGRATION. S · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D^ÉMIGRATION. S

trant un visage serein à la fortune contraire, et gardant notre amour à la patrie qui nous persécutait.

Nous vînmes à Mondon, où j'avais des parents, et fûmes reçus par la Tamille Trolliet avec une bienveillance dont j*ai gardé chèrement le souvenir.

Cette famille, une des plus anciennes du pays, est maintenant éteinte, le dernier bailli n'ayant laissé quune fille, qui elle-même n*a point eu d'enfant mâle.

On me montra, en cette ville, un jeune officier français qui y exerçait la profession de tisserand ; et voici comment il en était venu là:

Ce jeune homme, d'une très bonne famille, traversant Mondon pour se rendre à l'armée de Condée, se trouva à table à côté d'un vieillard porteur d'une de ces figures à la fois graves et animées, telle que les peintres la donnent aux compagnons de Guillaume Tell.

Au dessert , on causa : rolficier ne dissimula pas sa position, et reçut diverses marques d'intérêt de la part de son voisin. Celui-ci le plaignait d'être obligé de renoncer, si jeune, à tout ce qu'il devait aimer, et lui fit remarquer la justesse de la maxime de Rousseau qui voudrait que chaque homme sût un métier pour s'en aider dans Tadversitéet se nourrir partout. Quant à lui, il déclara qu*il était tisserand, veuf sans enfants, et qu'il étaibcontcnt de son sort.

La conversation en resta là; le lendemain l'officier partit, et peu de temps après se trouva installé dans les rangs de l'armée de Condé. Mais à tout ce qui se passait , tant au dedans qu'au dehors de cette armée , il jugea facilement que ce n'était pas par cette porte qu'il pouvait espérer de rentrer en France. Il ne tarda pas à y éprouver quelques-uns de ces désagréments qu'y ont quelquefois rencontrés ceux qui n'avaient d'autres titres que leur zèle pour la cause royale; et plus tard on lui fit un passe-droit , ou quelque chose de pareil , qui lui parut d'une injustice criante.

Alors le discours du tisserand lui revint dans la mémoire ; il y rêva quelque temps; et ayant pris son parti, quitta l'armée, revint à Mondon, et se présenta au tisserand , en le priant de le recevoir comme apprenti.

< Je ne laisserai pas échapper cette occasion de feire une

€ bonne action, dit le vieillard; vous mangerez avec moi; je ne c sais qu'une chose, je vous l'apprendrai ; je n'ai qu'un lit , vous c le partagerez ; vous travaillerez ainsi pendant un an , et au bout f de ce temps vous travaillerez à votre compte , et vous vivrez c heureux dans un pays où le travail est honoré et provoqué. *

Dès le lendemain , l'olBoier se mit à l'ouvrage , et y réussit si bien , qu'au bout de six mois son maître lui déclara qu'il n'avait plus rien à lui apprendre , qu'il se regardait comme payé des soins qu'il lui avait donnés , et que désormais tout ce qu'il ferait tournerait à son proBt particulier.

Quand je passai à Mondon , le nouvel artisan avait déjà gagné assez d'argent pour acheter un métier et un lit; il travaillait avec une assiduité remarquable , et on prenait à lui un tel intérêt , que les premières maisons de la ville s'étaient arrangées pour lui donner lour-à-tour à diner chaque dimanche.

Ce jour-là, il endossait son uniforme, reprenait ses droits dans la société ; et comme il était fort aimable et fort instruit , il était fâtéet caresaé par tout le monde. Mais le lundi, il redevenait tisserand , et, passant le temps dans cette alternative , ne paraissait pas trop mécontent de son sort.

ce tableau des avantages de l'industrie j*en vais accoler un autre d'un genre absolument opposé. Jo rencontrai à Lausanne un émigré lyonnais , 1^ ^ ^grand et beau garçon, qui, pour ne pas travailler ,

^^5*^* ' lit réduit k ne manger que deux fois par se-

maine. Il serait mort de faim de la meilleure grâce du monde , si un brave négociant delà ville ne lui avait pas ouvert un crédit chea un traiteur , pour y dîner le dimanche et le mercredi de diaque semaine.

L'émigré arrivait au jour indiqué , se bourrait jusqu'à Tœsophage et partait, non sans emporter avec lui un assez gros morceau de pain ; c'était dioae convenue.

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II ménageait le mieux qu'il pouvait cette provision supplémentaire , buvait de Teau quand l'estomac lui faisait mal » passait une partie de son temps au lit dans une rêvasserie qui n'était pas sans charmes , et gagnait ainsi le repas suivant.

Il y avait trois mois qu'il vivait ainsi quand je le rencontrai : il n'était pas malade ; mais il régnait dans toute sa personne une telle langueur , ses traits étaient tellement étirés , et il y avait entre son nez et ses oreilles quelque chose de si hippocratique, qu'il faisait peine à voir.

Je m'étonnai qu'il se soumit à de telles angoisses plutôt que de chercher à utiliser sa personne, et je l'invitai à dîner dans mon auberge , où il officia à faire trembler. Mais je ne récidivai pas , parce que j'aime qu'on se raidisse contre l'adversité , et qu'on obéisse, quand il le faut, à cet arrêt porté contre l'espèce humaine : Tu travaUUroê»

lie U«M d^Arsenf .

nsLs bons dîners nous faisions en ce temps à Lausanne, au Lion d' Argent I

Moyennant quinze batz ( *2 fr. 25 c.) nous 'passions en revue trois services complets, où l'on voyait, entre autres, le bon gibier f^>y^ïf3^ "* des montagnes voisines, l'excellent poisson du lac de Genève , et nous humections tout cela , à volonté et à discrétion, avec un petit vin blanc h'mpide comme eau de roche, qui aurait fait boire un enragé.

Le haut bout de la table était tenu par un chanoine de Notre- Dame de Paris (je souhaite qu'il vive encore) , qui était là comme chez lui , et devant qui le keller ne manquait pas de placer tout ce qu'il y avait de meilleur dans le menu.

11 me fit l'honneur de me distinguer et de m'appeler, en qualité d'aide*de-camp , dans la région qu'il habitait ; mais je ne profitai pas longtemps de cet avantage; \cs événements m'entraînèrent »

VARltTÉS.

el je partis pour les États-Unis» oh Je trouvai un asile, du iraviiil et de la tranquillité.

S^ear eià Amértqae.

I finis ce chapitre en racontant une circonstance '^ de ma vie qui prouve bien cjue rien n'est sftr

en ce bas monde , et que le malheur peut nous

surprendre au moment où on s*y attend le

moins.

Je partais pour la France , je quittais les États-Unis après trois ans de séjour, et je m'y étais si bien trouvé que tout ce que je demandai au oiel (et il m'a exaucé) dans ces moments d'attendrissement qui précèdent le départ. Tut de ne pas être plus malheureux dans l'ancien monde que je ne l'avais été dans le nouveau.

Ce bonheur, je l'avais principalement dû à ce que , dès que je Ibs arrivé parmi les Américains > je parlai comme eux (1), je m'habillai comme eux , je me gardai bien d'avoir plus d'esprit queux, et je trouvai bon tout ce qu'ils faisaient; payant ainsi l'hospitalité que je trouvais parmi eux par une condescendance que je crois nécessaire et que je conseille à tous ceux qui pourraient se trouver en pareille position.

' (i) Je dînais un jour à côté d*ttii oréote qui demevrait à New-York depuis àewx ans, et qui ne savait pas asses d'anglais pour demander du pain : et j« lui en t^ moignai mon C'tonnement. « Bah ! dit-il on levant les épaules , croyez-vous quo j* c sois assez lion pour me donner la peine d'^udlcr ta langue d*un peuple aussi • maussade? »

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Je quitlais donc paisiblement un pays où j'avais vécu en paix avec tout le monde « et il n'y avait pas un bipède sans plumes dans toute la création qui eût plus actuellement que moi l'amour de ses semblables, quand il survint un incident tout-à-fait indépendant de ma volonté » et qui faillit à me rejeter dans les événements tragiques.

J'étais sur le paquebot qui devait me conduire de New-Tork à Philadelphie ; il faut savoir que , pour faire ce voyage aveo sûreté et certitude , il faut profiter du moment où la marée descend.

Or la mer était étale, c'est-à-dire qu'elle allait descendre, et le moment de partir était venu sans qu'on se mtt le moins du monde en mouvement pour démarrer.

Nous étions là beaucoup de Français , et entre autres un sieur Gauthier, qui doit être encore en ce moment à Paris; brave gançpn qui s'est ruiné en voulant bâtir ultra virei la maison qui^ fiiit l'angle sud-ouest du palais du ministère des finances.

La cause du retard fut bientôt connue ; elle provenait de deux Américains qui n'arrivaient point » et qu'on avait la bonté d'atten-> dre ; ce qui nous mettait en danger d'être surpris par la marée basse , et de mettre le double de temps pour arriver à notre destination ; car la mer n'attend personne.

De là grands murmures , et surtout de la part des Français, qui ont les passions bien autrement vives que les habitants de l'autre bord de l'Atlantique.

Non seulement je ne m'en mêlais pas , mais à peine m'en apercevais-je, car j'avais le cœur gros, et je pensais au sort qui m'attendait en France ; de sorte que je ne sais pas bien ce qui se passa. Mais bientôt j'entendis un bruit éclatant , et je vis qu'il provenait de ce que Qauthier avait appliqué sur la joue d'un Américain un soufflet à assommer un rhinocéros.

Cet acte de violence amena une confusion épouvantable. Les mots français et américains ayant été plusieurs fois prononcés en opposition , la querelle devint nationale ; et il n'était pas moins question que de nous jeter tous à la mer ; ce qui eût été cependant une opération difficile, car nous étions huit contre onze.

J'étais, par mon extérieur» celui qui annonçait devoir faire le plus de résistance à la îransbordatUm ; car je suis carré» de haute taille, et je n'avais alors que trente-neuf ans. Ce fut sans doute par cette raison qu'on dirigea sur moi le guerrier le plus apparent de la troupe ennemie, qui vint me faire en face une attitude hostile.

Il était haut comme un clocher, et gros en proportion ; mais quand je le toisai avec ce regard qui pénètre jusqu'à la moelle des os, je vis qu'il était d'un tempérament lymphatique, qu'il avait le visage boursoufflé, les yeux morts, la tète petite et des jambes de femme.

Mens non agitai mohm , dis-je en moi-même; voyons ce qu'il tient, et on mourra après, s'il le faut. Alors voici textuellement ce que je lui dis , à la manière des héros d'Homère :

Do you believe (i) to bully me? you damned rogue. By God ! it will not be so.... and Fil overboard you like a dead cat.... If I find you too heavy, TU cling to you with hands, legs, teeth, nails, every thing , and if I cannot do better, we will sink to get her to the bottom ; my life is nothing to send such dog to hell. Now, just now

c Croyez-vous m'effrayer, damné coquin?... par Dieu! il n'en c sera rien , et je vous jetterai par-dessus le bord comme un chat c crevé. Si je vous trouve trop lourd , je m'attacherai à vous avec c les mains > avec les jambes, avec les ongles, avec les dents , c de toutes les manières, et nous irons ensemble au fond. Ma < vie n'est rien pour envoyer en enfer uu chien comme vous. € Allons (2) >

(i) On ne se tutoie pas en anglais; et un charretier tout en ronant sou cheval de coups de fouet, lui dit : « Go, sir; go, sir, I say (allez, monsieur; allez, monsieur, « vous dis-je). » '

(i) Dans tous les pays régis par les lois anglaises, les batteries sont toujours précédées de beaucoup d*injures verbales, parce qu'on y dit «que lesii^ures ne cassent pas les os (higb words break no bones}. » Souvent aussi on s*cn tient là, et la lui liut qu'on hésite pour frapper; car celui qui fVappe le premier rompt la paix publique, et sera toujours condamné à Tamende, quel que soit révénement du combat.

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