‹ Physiologie du goût (volume 3)Chapitre 92 sur 109 · LES BERNARDINS · texte numérisé non relu

LES BERNARDINS

C'était de la musique courante comme on en Faisait alors; et je n'en dis ni bien ni mal , de |)eur d'être arrêté par la modestie, ou influencé par la paternité.

La journée oflScielle étant ainsi terminée, les voisins commencèrent à défiler ; les autres s'arrangèrent pour faire quelques par^ ties à des jeux de commerce.

Pour moi , je préférai la promenade ; et ayant réuni quelques amis , j'allai fouler ce gazon si doux et si serré qui vaut bien les tapis de la Savonnerie, et respirer cet air pur des hauts lieux, qui rafraîchit l'âme et dispose l'imagination à la méditation et au romantisme (1).

Il était tard quand nous rentrâmes. L'abbé vint à moi pour me souhaiter le bon soir et une bonne nuit. < Je vais , me dit-il , € rentrer chez moi , et vous laisser finir la soirée. Ce n'est pas c que je croie que ma présence put être importune à nos pères ; € mais je veux qu'ils sachent bien qu'ils ont liberté plénière. Ce < n'est pas tous les jours Saint-Bernat*d ; demain nous rentrerons c dans Tordre accoutumé : cras iterabimus œquor, >

Effectivement , après le départ de l'abbé , il y eut plus de mouvement dans l'assemblée; elle devint plus bruyante , et on fit plus de ces plaisanteries spéciales aux cloîtres qui ne voulaient pas dire grand'cbose , et dont on riait sans savoir pourquoi.

Vers neuf heures , le soui)er fut servi : souper soigné , délicat » et éloigné du dîner de plusieurs siècles.

On mangea sur nouveaux frais , on causa , on rit » on chanta des chansons de table ; ejL un des pères nous lut quelques vers de sa façon , qui vraiment n'étaient pas mauvais pour avoir été faits par un tdndo.

Sur la fin de la soirée , une voix s'éleva et cria : c Père cellé-

(I) rai constamment éprouvé cet effet dans les mêmes circonstances, et je suis porté à croire que la légèreté de Tair, dans les monta^oies , laisse agir certaines puissances cérébrales que sa pesanteur opprime dans la plaine.

€ rier , où est donc votre plat? — C'est trop juste, répondit le ré- € vérend ; je ne suis pas cellérier pour rien. »

Il sortit un moment , et revint bientôt après , accompagné de trois serviteurs , dont le premier apportait des rùlios d'excellent beurre , et les deux autres étaient chargés d'une table sur laquelle se trouvait une cuve d'eau-de-vie sucrée et brûlante : ce qui équivalait presque au punch , qui n'était point encore connu.

Les nouveaux venus furent reçus avec acclamation ; on mangea les rôties , on but l'eau-de-vie brûlée , et quand l'horloge de l'ab* baye sonna minuit , chacun se retira dans son appartement pour y jouir des douceurs d'un sommeil auquel les travaux de la journée lui avaient donné des dispositions et des droits.

N. B,Le père cellérier dont il est fait mention dans cette narralion véritablement historique , étant devenu vieux , on parlait devant lui d'un abbé nouvellement nommé qui arrivait de Paris , et dont on redoutait la rigueur.

t Je suis tranquille à son égard , dit le révérend ; qu'il soit mét chant tant qu'il voudra , il n'aura jamais le courage d'ôter à un c vieillard ni le coin du feu ni la clef de la cave. »

6oni)rur m vo^ap/t.

S^ 'ÉTAIS un jour monté sur mon cheval la Joie , et je

' parcourais les coteaux riants du Jura.

t^^';| C'était dans les plus mauvais jours de la révolu-

^^ùon; etj'allais à Dôle, auprès du représentant Prôt,

pour en obtenir un sauf-conduit qui devait m'empécher d'al-

, loi- m prison , et probablement ensuite à l'échafaud.

En arrivant, vers onze heures du matin, à une auberge du petit bourg ou village de Mont-sous-Vaudrey , je fis d'abord bien

Page 1