CHAPITRE XII
Les loges d’âvant-scène^ à i’Opéra.
Quel habitue de nos théâtres n’a pas rei marqué l’attitude séduisante des abonnés de i l’avant - scène à l’Opéra ? Par quelles ingéj iiieuses parades ils savent attirer les regards
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des femmes! comme ils braquent élégamment leurs lunettes télescopiques sur les astres qui brillent à l’horizon des loges! Peuton singer les petits-maîtres d’autrefois avec plus d’impertinence, se livrer à des plaisanteries de meilleur goût?. Des insensés ont prétendu que ces messieurs troublent l’ordre ; des prolétaires trouvent mauvais qu’ils couvrent le chant des acteurs par les éclats de leurs voix, et qu’ils empêchent ainsi chacun de savourer ses trois francs douze sous de mélodie. Faudrait-il donc les mettre à la porte comme de simples faubouriens des Funambules? Allons donc!
On retrouve partout la loge infernale , même dans les moindres théâtres de la province. Elle rassemble le dilettantisme du lieu, juge des pièces en dernier ressort , et règle définitivement la destinée de l’ingénue , du père noble et du jeune premier. Elle a remplacé parmi nous le vieux pap terre , devenu une anomalie monstrueuse sans ses mousquetaires et ses abbés.
Or les avant-scènes, à l’Académie royale de musique, ayant seules quelque chose d’un peu infernal , cette circonstance suffit pour
démontrer le besoin qu’a ce théâtre d’en conserver précieusement les abonnés.
S’il ne veut pas exclure de son sein toute critique éclairée et tomber au-dessous des établissemens lyriques de Pézénas et de Quimper-Corentin.
Un trait suffira pour donner une idée des formes charmantes que la critique de nos dandys sait revêtir.
Mademoiselle Elian Barthélemy a le malheur de n’être pas jolie, de grimacer quand elle chante, et d’éprouver souvent de ces embarras de larynx que les artistes ont nommés des chats. Elle remplissait un soir le rôle du pagelsoilierdansle Comte Or y. L’avant-scène attendait madame Stoltz, et se montra vexée. Un des locataires vint s’asseoir traîtreusement près d’une ouvreuse, lui conta mille propos agréables, et profita d’un moment d’absence pour porter une main téméraire sur son chat. Puis il revint tenant les deux pattes du bel animal de sa main gauche, et caressant de l’autre sa soyeuse fourrure angora; et quand parut la cantatrice, minet fut lancé par-dessus les rampes, vivant reproche des canards qu’elle avait commis. La bête
épigrammatique , mal préparée à entrer en scène, poussa un miaou... ou... que M. Habeneck chercha vainement sur sa partition, exécuta sur les planches plusieurs sauts désespérés, et disparut par le trou du soullleur, auquel elle faillit crever les yeux.
Vous conviendrez avec moi qu’au moyen de cette allégorie on pouvait donner fort adroitement un coup de patte au talent dramatique de mademoiselle Elian.
Un triumvirat se forma dès le principe parmi les abonnés de l’avant-scène , et son influence soumit à leur caprice la direction et le parterre de l’Opéra. Trois de ces dandys fixèrent l’inconstance des trois artistes les plus aimées du public , mesdemoiselles Nau , Fanny Elssler et Nathalie Fitz-, James. Dès ce moment, la coterie entière jugea des pièces proposées en dernier ressort, dirigea en souveraine les assommeurs de la claque , régla les engagemens, et soumit les “ candidats des chœurs et de la danse à un examen minutieux de leurs diverses facultés.
Que si les directeurs se montraient revêches au bon vouloir de la fashion, l’influence d’un nuage orageux frappait mademoiselle
Nau d’une extinction de voix subite; Fannv Elssler prenait une entorse en descendant son escalier; Nathalie Fitz- James, atteinte du spleen, ne consentait plus avoir le public... qu’en déshabillé.
Les arts se trouvaient ainsi , je vous assure, merveilleusement encouragés !
Et le Français né malin devait se croire heureux/de payer 600,000 francs de subvention annuelle à un théâtre aussi bien administré.
Le parterre se laissa moins complètement dominer. La jeunesse qui fréquente cette partie du théâtre est en général impatiente et mal élevée (j’excepte les Romains de ce reproche, bien entendu). Pour peu que les loges infernales eussent bien dîné , digérassent en temps utile et se livrassent à quelques plaisanteries peut-être un peu bruyantes, mais certainement du meilleur goût, des inconnus protestaient vigoureusement, criaient : — A la porte ! et s’ameutaient. La loge leur jetait un gant en signe de provocation, ou ses télescopes h la tête; et quand un plébéien venait rapporter ces objets , on lui pochait un œil, on lui cassait deux dents, sans lui laisser le choix.
Il s’ensuivit un soir une affreuse collision entre les loges et le parterre , au milieu d’une représentation de la salle Chantereine.
L’élite de nos fashionables faillirent succomber.
Que seriez-vous devenues alors, danseuses éplorées , choristes sans appui , courses au clocher, où ces gentlemen figuraient si bien, café de Paris, où ils dînaient si comfortablement, sans la porte de dégagement qui les sauva? Le boulevard de Gand trembla sous son asphalte. C’est au génie d’un lion littéraire cpie nous dûmes leur conservation.
Après cette aventure compromettante, les loges infernales virent tomber rapidement leur puissance. Des circonstances imprévues forcèrent le triumvirat de se dissoudre. L’un des triumvirs, ruiné par la faillite d’un agent de change , devint philosophe. On le rencontre' maintenant aux Tuileries , se promenant avec un épagneul fidèle, dernier ami que n’a pas éloigné son malheur. Un second fut envoyé en mission diplomatique aux extrémités les plus lointaines de l’Orient.
Et contre les loges privées de leur appui le plus sûr, mille vieilles rancunes, mille res-
senti mens honteux ne tardèrent pas à se déchaîner.
Les abonnés avaient prescrit le droit de descendre sur le théâtre, et de s’y tenir même pendant les représentations. Les machinistes se plaignirent que leur présence empêchait la lune de briller, les arbres de croître, les montagnes de se dessiner ; qu’elle retenait sur la terre ces existences aériennes que réclament les astres et le fil de laiton. Les coryphés prétendirent que la douceur de leur voix fai- | sait oublier aux choristes le ton du diapason ; les maîtres des ballets, qu’ils distrayaient les danseuses et nuisaient à l’ensemble des mouvemens : enfin, des témoins affirmèrent qu’un de ces messieurs avait prêté le secours de ses genoux à deux figurantes essoufflées. Ce n’était de sa part qu’une louable complaisance ; mais les pharisiens de la police y virent une offense à la morale publique, et qualifièrent la chose d’attentat.
Par ce motif, un règlement, signé Duponchel, défendit absolument l’entrée de la scène
aux abonnés . Le corps diplomatique était
i nommément excepté, bien entendu.
Ce corps-là ayant toujours entretenu des
relations très-actives avec celui des ballets.
Celte ordonnance donna le signal d’une lutte acharnée. Trois fois exilés des coulisses, trois fois les lions y rentrèrent victorieux , trois fois ils forcèrent le corps diplomatique à opérer une retraite précipitée. Mais, triomphans d’une part, ils perdirent de l’autre leur autorité sur la claque, et le parterre put braver impunément leur colère. L’administration commença meme à rechercher sévèrement leurs actes. Le locataire de l’avant-scèrie du rez-de-chaussée, voyant Fannv-Elssler se pencher vers Mazillier dans mille attitudes voluptueuses, lui cria à demi-voix :
— Fanny, petite Fanny, ne faites pas tant de m’amours à ce vieux singe de Mazillier.
Croiriez-vous qu’une enquête fut dirigée contre ce locataire à la sollicitation de Mazillier, dont il avait attaqué les avantages physiques?
Comme s’il était défendu d’ouvrir un avis utile à la vertu d’une danseuse, surtout à cet instant plein de dangers où elle exécute un pas de deux.
Néanmoins les héros des loges infernales se promenaient encore en maîtres dans les
coulisses : ils y goûtaient , malgré leurs ennemis , tontes les douceurs de l’entr’acte , quand M. Léon Pillet parvint à la direction.
M. Léon Pillet devait rendre inutile ce dernier de leurs droits , le plus précieux sans contredit qu’ils aient jamais possédé. Ce nouveau directeur conçut une idée napoléonienne. Désespérant de chasser les lions de la scène, il voulut les y bloquer.
Voici quel raisonnement le conduisit à cette magnifique pensée. Il se dit à lui-même, avec accompagnement de tambours et de tromi pettes à clef :
Pourquoi ces messsieurs quittent-ils leurs ! loges?
Serait-ce pour recevoir sur leurs habits de Pévvestorlf les gouttes d’huile qui tombent des quinquets, pour se prendre les jambes dans des trappes ou voir à l’envers ces échafaudages de cartons et de toiles qui, grâce à la perspective, produise!) à l’œil du spectateur paisible une si magique illusion ?
Ne serait-ce pas plutôt pour cajoler mes danseuses ?
Si j’éloignais d’eux ces anges, ces blanches nymphes que je loue six cents francs par an?
Et le barbare ordonna immédiatement de renfermer dans leurs loges les chœurs du chant et de la danse, quand le Hbretto ne réclamerait pas leur présence devant les rampes.
Ainsi les lions n’eurent que faire du privilège qu’ils avaient acheté au prix de tant de combats, et se trouvèrent scéniquement bloqués.
Depuis ce temps , leur condition ne s’est pas améliorée.
Mais nous annonçons avec plaisir à nos lecteurs que cette violente situation ne peut durer. Déjà les maîtres des ballets et des chœurs se lassent à rassembler à chaque instant la foule de leurs élèves , troupe aussi charmante qu’indisciplinable , à l’œil espiègle, à l’oreille alerte, au pied léger, que l’amende ne corrige pas. Cependant leurs galans protecteurs errent tristement dans les coulisses. Pouvoir, plaisir, pour eux tout s’est évanoui. A peine ressaisissent-ils quelquefois, grâce aux nécessités de la scène, un rapide souvenir de leurs joies passées. Heureux sont-ils, par exemple , au troisième acte de Robert le Diable , quand surgit de
ses tombeaux le paradis musulman de M. Léon Pillet. Pendant un acte entier les nonnes, avec leurs blanches robes, leurs chants suaves, leurs danses provocatrices, courent entre les piliers de leur triste caveau.
Les lions sont prêts à tout.
Et le théâtre est sombre .
. Le théâtre est très-
sombre.