‹ Physiologie du lionChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le vieux Lion.

perte.

J’ai dit quelles influences fâcheuses causent ordinairement la mort du lion à la fleur de son âge, ou, pour me servir d’une expression

n plus juste , opèrent

dans son individualité une déplorable transformation.

Supposons ici que sa constitution pécuniaire résiste aux attaques des ennemis séduisans, des amis trompeurs qui s’acharnent à sa atteint une heureuse longévité.

Sa vieillesse commence à quarante ans.

Ses rhumatismes, ses défaillances, lui rappellent alors les nuits qu’il a passées, le champagne qu’il a bu, les cigares qu’il consommait, et les sylphides qu’il environna d’hommages si coûteux. A quarante ans ! se voir réduit à la pâte pectorale et à l’élixir amer : c’est se souvenir du passé bien jeune ! Mais je suis heureux de dire qu’après la quarantaine, ostensiblement au moins, le lion ne vieillit plus.

Il conserve invariablement les roses de son teint et l’émail de ses dents ; la forme de son mollet ne subit aucune altération subséquente; sa crinière fauve a cessé de dépérir.

Seulement sa note chez Guerlin s’est augmentée ; Désirabode figure sur son budget pour une somme considérable ; l’eau anglaise entre pour une moitié, et Michalon pour l’autre dans les secours accordés à son cuir chevelu.

Et le soir, quand il va pour se coucher,

L’ouate tombe, lui seul reste, Et son mollet s’évanouit.

Mais laissons à chacun les mystères de son

râtelier et de sa perruque intimes. Un fait certain , c’est que notre homme , quand il a employé utilement sa matinée à cracher, à essuyer ses yeux, à mettre ses dents en bataille, à nouer sa cravate et à badigeonner sa figure, ne paraît pas encore trop déjeté.

Les vieux lions se trouvent ridicules, et je crois qu’ils ont raison.

En conséquence, ils s’évitent : comme les aruspices de ^ Cicéron , ils ne 1 pourraient se regarder sans rire.

Mais ils recherchent la société des dandys les plus fous, pour lutter avec eux d’étourderie et se réchauffer à la chaleur de leurs vingt ans. Il est curieux d’entendre ces vénérables vieillards minauder près des jeunes panthères dont ils seraient les bisaïeuls. Il vous arrivera , par exemple , en vous pro-

menant dans les coulisses de l’Opéra, d’entendre une fraîche voix de femme appeler son Ernest. Vous vous retournerez pour voir l’Ernest, et vous apercevrez un petit vieillard décoré, jouissant d’un embonpoint plus que respectable et le sourire stéréotypé sur les lèvres.

— Je veux que vous restiez ici , bichon ,

dira le rat avec une jolie moue coquette

— Mais, bobonne, répondra le monsieur décoré d’une grosse voix extrêmement conciliatrice, c’est impossible.

— Je le veux, je le veux. Allons, attendezmoi.

— Mais, folle que tu es, j’ai des amis dans ma loge. Parole d’honneur, il faut que j’aille les rejoindre.

— Allons, tenez mon écharpe; vous n’avez pas d’autre ami que moi ; pas vrai , Ernest, pas vrai, fripon?

— Oui, bobonne; oui, cocotte...

Et la figurante entre en scène.

Le vieux lion est quelquefois un noble débris des guerres de l’empire. Par un inconcevable caprice, il n’a commencé la vie fashionablequ’à cinquante ans. Il vient chercher alors des souvenirs de gloire dans le corps des ballets.. . pour peu qu’il ait servi dans le régiment des dromadaires , institué par Napoléon pendant la guerre d’Egypte, pour donner la chasse aux Mamelucks.

Page 1