‹ Physiologie du lionChapitre 4 sur 17 · PORTRAITS D’APRÈS NATURE · texte numérisé non relu

PORTRAITS D’APRÈS NATURE

§ Ier. Le Lion terrible.

e caractère de cet être redoutable se développe à vingt ans; c’est le type du lion le plus parfait.

Chacun de ses actes en trahit l’ardente nature.

Au boudoir, il prend d’assaut la vertu des femmes; au club, il pousse sa martingale avec rage; au bois, il crève les chevaux, éclabousse les piétons, fait jurer les cochers de fiacre, enfile les avenues

et descend les côtes en véritable casse-cou. C’est la providence de ces spéculateurs aventureux qui vivent de contusions et de fractures, et placent en rente viagère leur omoplate ou leur tibia.

Il pariera cent louis de s’être tué de débauches avant deux ans, sans penser qu’il ne pourra recueillir les enjeux s’il gagne. Afin de prévenir ce malheur, un père plein de tendresse sollicite pour lui à sa majorité le bienfait de l’interdiction.

Que s’il passe vingt-deux ans, ses passions deviennent furibondes ; on ne parle que de ses folies et de scs duels. Malheur à la timide gazelle, au rival, au créancier, au titi qui lui tombent sous la main ! Il mène le sentiment à coups de cravache, donne de son épée dans les lettres de change, tire le pistolet comme un voyageur du commerce , et possède l’art du boxeur comme un législateur anglais. .

Mon devoir m’obligeant de précautionner le public contre ce dandy féroce, je donne ici son signalement :

Taille haute et bien prise , figure colorée, barbe et crinière rousses de toute venue, chapeau à larges bords, redingote étriquée et

bombée sur la poitrine, comme Funiforme d’un officier de cavalerie.

Le lion terrible arpente le boulevard en maître, lançant par bouffées au nez des femmes les parfums de son pur Havane. Des éperons sont vissés au talon de ses bottes ; il ne les ôte que pour se coucher et pour monter à cheval. Enfin il porte une canne plombée qu’il a surnommée sa logique , comme les princes appellent le canon leur dernier raisonnement.

Les physiologistes prétendent que Dieu, dans son éternelle sagesse, a rendu cette variété de l’espèce léonine excessivement rare. On pourrait même, disent-ils, appliquer aux lions cette parodie d’un quatrain bien connu ;

Vois ces dandys dont une rose Orne toujours l’habit si beau.

Du lion s’ils ont quelque chose,

Ce n’est sans doute que la peau

§ II. Lion politique.

L’emploi du fashionable pur-sang s’est multiplié depuis quelque temps dans nos relations internationales. On accuse le ministère du boulevard des Capucines de mettre encore en pratique l’ingénieux machiavélisme qui portait Catherine de Médicis à endormir les chefs de la réforme dans les bras de ses fdles d’honneur. Mais le directeur suprême de la diplomatie française n’ayant pas sous la

main ceux des chancelleries étrangères pour les bercer dans d’utiles séductions, et ne pouvant leur envoyer des sirènes dans le bagage de ses ambassadeurs, exploite à distance la confiante sensibilité de leurs épouses. 11 confie aux secrétaires d’ambassade cette agréable spécialité. Leurs attributions consistent adonner des crocs-en-jambe à la vertu des odalisques et des ladies, et à tirer de la bouche de leurs belles victimes les secrets d’état. Or quelle société peut fournir de plus expérimentés séducteurs que celle du Jockey’s-club et du café de Paris ? Aussi fourmille-t-elle d’envoyés du cabinet en service ordinaire et extraordinaire. Tout dernièrement ces messieurs ont sauvé la France. Pendant qu’assis aux pieds de leurs nobles maîtresses ils les aidaient à dévider leur fil, l’affaire d’Orient se débrouillait; pendant qu’ils pariaient à New-Market-Races , nos affaires allaient au galop ; quand ils paraissaient au bal, l’Autriche et la Russie perdaient l’équilibre, le roi de Prusse ne savait plus sur quel pied danser. Ils ont porté dans leurs gants jaunes les destinées de l’empire turc, l’existence des Indes anglaises, et la fortune du pacha d’Alexandrie.

Un homme seul, un homme d’un esprit ingénieux découvrit au ministère du 1er mars ces Talleyrands non boiteux parmi les gentlemen que venait de ruiner le jeu. Celui-ci, le premier sans contredit des lions politiques , directeur autrefois d’un de nos théâtres les plus en vogue, inventeur d’une pâte pectorale célèbre, court aujourd’hui des bordées dans les parages de la chambre des députés.

Un journal dont le succès effraya la res-

tauration lui sert de voile , et un tout petit homme , enterré sous le claque de Napoléon qui l’aveugle, se tient assis à l’arrière du bateau et fait mouvoir l’aviron. Du reste , le futur député possède toujours la cravate la plus magnifiquement empesée et la figure la .moins diplomatique, au point de vue de cet article , qui soient visibles h Paris,

§ III. Lion littéraire.

Svelte , bien fait , distingué dans ses manières, brillant des pieds à la tête, le lion littéraire a pour lui tous les avantages de l’intelligence et de l’amabilité. Dieu l’a généralement gratifié d’un front énorme, d’un regard d’ange, et d’une âme de poète. Sa manière de pratiquer la mode n’exclut pas les

souvenirs de nos costumes historiques. Il ombrage sa tête de la chevelure d’Abailard, et ses pieds se cachent dans le vernis du dixneuvième siècle : sous un gilet de Jean de Bourgogne il cache un j abot Pompadour. Rarement il produit ses œuvres ; il craint les censures plébéiennes pour les enfans de son génie. Mais ses romans manuscrits obtiennent dans les salons une vogue immense ; les vieilles marquises prisent ses madrigaux ; pour les jeunes filles plus modernes, il soupire avec succès la plaintive élégie.

A en croire plus d’une Agnès de bonne maison, si ce cher M. Edgard livrait à la publicité les chefs-d’œuvre inédits qu’il enfante, il ferait dans le monde littéraire une immense sensation.

Le dandy quelque peu clerc en littérature escarmouche aux avant-postes du parti romantique. Il a fait de Victor Hugo son idole, regarde Casimir Delavigne avec un dédain superbe , trouve Boileau ridicule et Racine déjà bien rococo.

Certains lions littéraires bravent cependant la critique, et lancent hardiment leurs livres à travers la société. Et vraiment ces repré-

sentans du monde fashionabJe ne réussissent pas trop mal. Les femmes recherchent avec curiosité les ouvrages de ces scélérats enchanteurs ; elles aiment les allures indépendantes de leur style, et jusqu’à ces titres cavaliers qu’ils semblent écrire du bout de leur cravache sur la couverture jaune paille de l’in-8°.

Dans un appartement de la rue de la Paix, que n’eût pas dédaigné un fermier général de l’ancien régime , le lion s’arrange souvent , pour accomplir son pèlerinage de ce monde,

I une assez confortable hôtellerie. De moelleuses tapisseries, des bois dorés du dix-huitième siècle, de délicieuses peintures de AVatteau , de Boucher, de Wanloo, en décorent le salon. J1 a placé l’antiquité païenne dans son antichambre, et le moyen âge dans sa chambre à j coucher.

Au milieu de ces merveilles de toutes les j époques et de tous les pays, vous le trouverez, j si vous lui rendez visite, étalant autour de lui une magnifique robe de chambre de velours épinglé ; il sera coiffé d’un bonnet grec, et son pantalon à pied se perdra dans des pantoufles de mandarin.

11 vous recevra avec l’aimable simplicité d’un artiste, et vous montrera :

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Le balai de la Lucrèce antique ;

Les limettes de Bélisaire aveugle ;

Le biberon Darbo qui servit à l’éducation de Charlemagne ;

Un vase étrusque ressemblant fort à un pot... à l’eau;

La chaise à plusieurs lins sur laquelle le duc de Vendôme se plaisait à donner audience ;

Une boîte d’allumettes chimiques allemandes ayant appartenu à Bossuet ;

Le rifflard de Philippe... Auguste;

Et cent autres curiosités dont l’énumération fatiguerait.

On comprend que le lion littéraire ne vit guère des produits de sa plume. Il serait exposé à d’énormes besoins s’il fallait que le vernis de son style brillât sur ses bottes, que le parfum de sa rhétorique embaumât ses cheveux, que le luisant de sa phrase chatoyât sur ses habits. Cette hypothèse néanmoins s’est probablement réalisée plusieurs fois ; et , certes, quel exercice acrobatique, quelle série de tours de force et de sauts périlleux peut se comparer, pour les difficultés d’équilibre, Pà une pareille existence? Heureuse cette victime de l’injuste fortune, si de la nébuleuse Irlande lui arrive un jour une miss au cœur aimant, à la chevelure blonde, qu’aura captivée saphraséolcgie, et qui mettra devant lui pas mal de livres sterling. Mais j’engage le

lion à regarder comme un fait généralement acquis la rareté des miss irlandaises. En Irlande comme ailleurs, l’héritière n’épouse le dandy français qu’à son corps défendant, ou plutôt quand elle l’a mal défendu.

Le Furieux.

Avez-vous rencontré dans le quartier de la j Bourse un jeune homme parfaitement coquet ,

J au regard doux, au sourire bienveillant ? la j boue n’a pas atteint la semelle de ses bottes ! effilées; son pantalon, son gilet, son habit, sa cravate, présentent un ensemble irréprochable. Sa barbe noire, jointe aux boucles de ses cheveux, encadre admirablement sa figure. Peut-être une douairière de la vieille aristocratie trouverait dans les bagues qui surchargent ses doigts matière à incriminer son goût.

Vous connaissez le furieux du lion.

Ce dernier est généralement le maître que les lions nouveau -nés prennent pour les initier à la vie fashionable. Il leur choisit une j maîtresse, les présente au café de Paris, et les ; promène au bois. En conséquence il possède j son lion à merveille ; il connaît ses bons mots et reparties spirituelles , et dans la conversation lui en procure le placement. Il sait ! quelles folies ses moyens lui permettent en ! fait d’équitation, et le provoque à toutes gambades, temps de galop et descentes périlleuses qui ne doivent pas le désarçonner. Causentils au milieu d’un comité nombreux devant le café de Paris, il lance adroitement | son élève à la piste d’une panthère déjà | domptée, et lui acquiert ainsi une réputation i d’homme à bonnes fortunes. Enfin dans la ; discussion le furieux irrite le naturel féroce 1 de son lion, alimente sa colère, la soutient, l’affronte, la conduit à son dernier paroxysme, et quand il la juge d’un aspect passable, il cède; il caresse cette blonde crinière de son i ami, dont les poils cessent de se hérisser sous sa main. Vous comprenez maintenant qu’un lion sans furieux serait impossible, à peu près

comme un marchand de chaînes de sûreté sans allumeur de chalands.

Sans avoir jamais en de patrimoine ou après l’avoir dissipé, sans industrie connue, le furieux occupe rue Laffitte un vaste appartement richement meublé. Il entretient une femme; son luxe fait pâlir celui des gentlemen les plus fortunés. Quels sont ses moyens de vivre? il active simplement le mouvement commercial et rend service à ses amis.

Ceci vous indique deux phases bien distinctes de sa vie. Avec le monde des agioteurs il remplit l’office de courtier marron, procure des actions à des entreprises borgnes , moyennant vingt-cinq pour cent de remise, allèche le gogo par l’espoir du dividende , s’est fait le père de l’asphalte, le sauveur de l’étamage polychrone, la providence des cinq cents orphelins que promettent toujours de réunir et d’élever nos spéculateurs philanthropes. On le voit fréquemment : e promener en amateur dans les couloirs de la Bourse. Robert Macaire aime généralement les spéculateurs fashionables ; il les guette du haut de la frise du palais , et leur jette en guise d’appât la dépêche télégraphique interrompue

parla nuit. Cependant Robert Macaire connaît le furieux et l’évite ; il se rappelle ce principe digne de figurer dans les Proverbes de Salomon, si ce roi sensé eût écrit de notre temps, et qu’un éditeur eût voulu publier son livre:

Maoaires contre Maeaires Font toujours mal leurs affaires.

Grâce à l’éducation qu’il leur donne et aux petites roueries dont il se sert pour faire mieux ressortir leurs qualités brillantes , le furieux entretient avec ses amis des relations aussi lucratives qu’agréables.

Ont-ils besoin d’argent, il leur en prête d’abord sans intérêts et sur parole. Dès lors ses rapports avec ses obligés deviennent intimes; il déjeune, dîne, soupe avec eux sans façon ; passe l’automne à leur château, gronde leurs valets , crève leurs chevaux et fouette leurs chiens. Leur faut-il des bijoux pour séduire une femme, il leur en cède au terme d’une année , cette fois moyennant un engagement écrit. Vins fins, étoiles de soie, cigares de Hambourg , il leur procure tout aux conditions les plus avantageuses, car il a beaucoup vécu et connaît immensément d’usuriers. Un jour vient où le furieux veut rentrer dans ses

fonds, réaliser ses bénéfices, où l’on découvre enfin que ce cher Léon n’était qu’un roué infâme ; mais alors il a gagné dix mille francs de rente à suivre le steeple-chase , et à s’enivrer au café Anglais.

Alors il se retire dans une province où il mène une conduite réglée, s’abonne au Constitutionnel, et devient maire et marguillier.

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