‹ Physiologie du lionChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE Vi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vi

Les Anglais.

Qu’il était beau jadis Je créancier parmi les hommes , et que le tailleur se montrait ravissant parmi les créanciers! Au point de vue commercial, utile artisan du crédit public, il mettait immensément de papier en circulation; au point de vue social, équation

vivante entre le riche et le pauvre , il savait faire payer en sus au premier la note du second. Son sourire était fécond en elbeuf, et le Casimir accompagnait chacun de ses discours. Pour peu que la nature vous eût doué d’un physique avantageux, vous vous présentiez à lui et vous lui disiez :

- — O artiste! j’aurais besoin d’un pantalon.

A quoi il répondait immédiatement :

— De quelle façon monsieur le désire-t-il ?

Jamais la question d’argent n’empoisonnait le plaisir que vous causait la vue des productions de son aiguille et de son génie. 11 ignorait l’à-compte, encore plus le tempérament.

Mais, hélas! à force de perdre l’espérance, le tailleur a perdu la foi et même la charité. Rien ne touche plus cette âme vénale ; ni la vue d’un torse classique ou de la jambe la mieux tournée, ni cette ravissante nature du dandy français , si facile , si agréable h draper. Une seule chose le séduit, l’argent comptant. Son œuvre se résume toujours dans ces mots indignes , qui font grimacer horriblement sa figure et ses habits :

— Quand me payerez-vous ça ?

Privé des Irois vertus théologales, l’arlis'.e a nécessairement dégénéré. Là où il ne fallait qu’un tailleur, maintenant il en faut deux , trois, quatre ; il en faut indéfiniment.

Parce que les revenus du dandy ne pouvaient suffire à sa consommation de cuirslaines, il s’est vu forcé de n’avoir qu’un tailleur de confiance, de réserve, et d’en emprunter cent d’occasion, chez lesquels il fait despuffs. *

A cette ingénieuse combinaison le tailleur parisien voulait opposer l’année dernière un bureau de renseignemens où l’on aurait inscrit le nom de tous les fashionables chez lesquels la bosse du payement n’est pas suffisamment développée. La police n’a pas approuvé cette institution , craignant qu’elle n’obligeât une partie notable de la population parisienne à se montrer en public sous le costume trop académique du Covage sivilizé.

Or, puisque le tailleur s’est laissé gagner d’une façon si déplorable par le matérialisme du siècle, quel ravage cette maladie a dû causer parmi les autres industriels î La matinée d’un dandy ne se passe plus jamais sans que Pépé, son tigre, n’annonce tour à tour :

Le tapissier de M. le baron ;

Le carrossier de M. le baron ;

Le parfumeur de M. le baron ;

Le fournisseur de la bouche de M. le baron.

Chacun d’eux avec sa petite note.

Leur avide obstination les a fait comparer à nos voisins d’outre-mer, et désigner du nom d’Anglais.

Qu’est devenu le temps où le petit-maître jetait ses créanciers à la porte,, à moins qu’ils ne préférassent passer par la croisée ? O conséquence des révolutions !

Les Maîtresses.

Le lion a-t-il des maîtresses qn’il domine ? | Cet imitateur de lord Byron, cet ami de la civilisation orientale possède-t-il des esclaves, || des houris, des odalisques qui fument le nar- | ghilé sur les tapis de sa chambre à coucher ?

Non. Il regrette que nos mœurs ne lui I permettent pas le sérail et tout ce qui accompagne cette divine institution.

Mais achète-t-il des femmes qui lui apparj tiennent , comme jadis Sophie Arnould à

M. de Lauraguais, comme les Guimard, les Duthé, les Thévenin, à MM. de Soubise , de Rohan ou de Guéménée? ou bien vit-il en ménage avec nos artistes dramatiques , et suivant les lois d’une parfaite égalité ; faisant tous les deux bourse commune, dépensant ensemble et sans compter, revenus, appointemens et menus profits ?

Je n’ai pas de données suffisantes pour résoudre cette grave question.

Ce que j’affirme, c’est qu’en règle générale les petites femmes du faubourg Montmartre, Lorettes, rats et panthères , se partagent exclusivement ses affections.

Le lion aime à faire tomber ses faveurs sur ces créatures intéressantes avec accompagnement de pièces de cinq francs; de leur côté ('lies payent l’attachement de nos dons Juans du retour le plus tendre. Et quand, dans leur marche périodique , ces astres de beauté ont visité successivement toutes les constellations du monde fashionable, ils reviennent ponctuellement au début de leur révolution.

Ainsi les habitués du café de Paris possèdent tous, un peu plus tôt, un peu plus tard, les mêmes créatures célestes ;

A moins qu’ils ne les possèdent en même temps.

Un d’entre eux, que l’honorable M. Dupin classerait volontiers parmi les lionceaux (lions sots) , arrivant ivre un soir au Ranelagh, rencontra une actrice d’excellente volonté, et s’abandonna avec elle aux écarts d’un galop assez anacréontique. Après le Ranelagh vint le souper du café anglais ; après le souper la dame offrit en retour. . . l’hospitalité.

Moyennant qu’on lui offrirait trois mille francs qu’elle se garderait de refuser.

Or, l’homme à bonnes fortunes, ne comprenant pas quel prix immense sa conquête du Ranelagh , si vive à la saint-simonienne, attachait à sa vertu, calculait que ses trois mille francs suffiraient au moins pour huit jours.

Le matin venu, il embrasse donc tendrement la panthère, et lui dit :

— A ce soir, bobonne.

Mais la bobonne, le regardant avec stupéfaction, répondit :

— Vous êtes donc bien riche, monsieur?

Depuis ce temps une société de cinq ou six gentlemen s’est formée pour exploiter les charmes de cet ange si coûteux à captiver. Le

siège en est fixé près du boulevard, dans un splendide appartement.

Le fds d’un haut dignitaire a accepté les fonctions de gérant; c’est lui qui surveille le fonds social, et appelle successivement chacun des commanditaires à venir toucher ses dividendes aussitôt qu’ils sont échus.

J’ai connu des lions qui apprivoisaient leurs panthères à coups de fouet de poste ; mais

itY'ïf, \ii V nature m-

rugir, sau¬

ter à la baguette comme des diables de bois.

La supériorité de l’un de ces animaux sur l’autre dépend de mille choses, de la pluie et du beau temps, de la nouvelle et de la pleine lune, de la valeur d’un cachemire, du prix d’un engagement à l’Opéra, et de la banqueroute d’un agent de change. Leur existence est un jeu de bascule continuel où chacun à son tour a le dessus ou le dessous.

Toute la phraséologie sentimentale du lion consiste à dire à la femme qu’il poursuit, penché sur la jambe droite et les bras arronj dis vers la poitrine :

— Parole d’honneur, vous êtes charmante !

— Vous êtes charmante, parole d’honneur !

Il n’existe pas de garçon épicier aussi peu stylé que lui sur la périphrase.

! Le manuel épistolaire l’emporte de beaucoup sur sa littérature amoureuse. Il finit touj jours par proposer le chapon aux truffes et le champagne frappé. C’est l’invariable prosopopée de sa péroraison.

Le lion aime à attaquer les places dont on peut tenter immédiatement l’assaut ; procéder | à un siège régulier n’entre pas dans ses ha- :i bitudes. Toutefois , quand une lionne en j puissance de mari se montre sensible à ses

rugissemens, il ne refuse pas cette bonne fortune. Cette circonstance influe considérablement sur sa conduite ; il prend alors des allures toutes mélancoliques* laisse épanouir son âme au spectacle de la nature, soupire à la vue des étoiles brillant dans l’azur du ciel , et regarde avec tristesse l’eau couler sous les ponts. Ses soirées se passent h boire du groy, à fumer du levant et à méditer avec Lamartine. Vous le rencontrez faisant çles factions de trois heures avec la patience d’un agent de police ou la résignation sentimentale d’un calicot. Quand il a écrit h sa comtesse, à sa Vénitienne au teint bruni, une épître couverte de ses larmes, de fautes d’orthographe et de points d’exclamation ,

il sort un parapluie sous le bras, et court, ainsi qu’un amoureux ordinaire, glisser un

kl

poulet sous la porte de sa bien -aimée,

Comme il n’est rien qui s’égare aussi faci

îement qu’un poulet sans adresse, le dandy reçoit le lendemain une réponse en style macaronique de la fille du portier.

Ce n’est pas le seul mécompte qu’il soit sujet à éprouver. 11 est rare que ses amoureuses excursions sur les terres d’autrui ne lui suscitent quelque malencontreuse affaire. Le mari n’aime pas à être minautorisé par le lion, qui va partout proclamant les conquêtes qu’il fait, et surtout celles qu’il ne fait pas. Il pardonnerait quelque chose aux adeptes de la grande confrérie conjugale à charge de revanche ; mais il est inflexible pour le célibataire abusant de sa liberté. On cite plusieurs lions dont ■ les amours bourgeoises:

ont été interrompues^ par une intervention jalouse et une volée de coups de bâton. D’autres plus malheureux encore se sont vus forcés

de prendre , pour sortir d’un rendez-vous, un chemin par trop aérien.

Autrefois c’étaient les lions qui faisaient sauter les bourgeois par les fenêtres : chaque chose a son temps.

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