‹ Physiologie du lionChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Lo Carnaval

Imitation lilire du prophète Jérémie.

\ Hélas! héji las! le carnaji val est mort!

** débarjj deurs, quit- ! tez vos rubans roses , ceignez vos chapeaux d’un crêpe;

Pleurez , tristes pierrots, et vous aussi, postillons infortunés.

Le carnaval n’est

plus !

La foule se presse encore sur nos boulevards; mais les boulevards restent çlésolés au

jour du mardi-gras, parce que les lions ne viennent plus à leurs solennités.

D’autres vous diront en voyant passer quelque vieille calèche traînée par quatre chevaux de poste.

— Voilà lord Seymour, voilà les lions !

Pour moi, en vérité, en vérité,jevousledis:

Voilà des clercs d’avoué qui grelottent, des calicots en goguette, et des étudians qui ont peu déjeuné.

Qu’est devenu le temps où l’aristocratie promenait en voiture les fdles empanachées de Jérusalem?

Pardon , je veux dire de la rue de Jérusalem.

Où le lion brillait à l’Opéra, à la Renaissance ! où l’on trouvait des marquis sous la veste des corsaires , et des hospodars sous l’immoral pantalon des débardeurs.

A cette époque fortunée on conduisit un soir au violon un ours qui menaçait de dévorer la vertu d’un domino.

Un procureur général se rencontra sous la peau de cet ours sans principes.

Une autre fois on saisit un postillon qui menait l’amour au grand trot.

Sous sa perruque un prince du sang se trouvait dissimulé.

Un prince du sang qui, coquil. . . dait !

Aujourd’hui le carnaval de la fashion se passe à huis clos aux Vendanges de Bourgogne, et le lion n’a pas honte de s’y transformer en chicard, en titi, en faubourien.

(v)u’est-ce que chicard ?

Chicard, c’est le type de l’homme abandonné, dans les fantaisies de la danse, à toute sa primitive liberté.

Le roi David, que personne ne gênait dans ses mouvemens chorégraphiques, était-il chicard ?

Les livres saints n’en parlent pas.

Chicard ! c’est trois mille têtes avinées qui grimacent, trois mille bouches qui hurlent des provocations inconnues , six mille bras, six mille jambes qui se contournent , se tordent au bruit d’un orchestre tonnant , figurant dans leurs poses le mystère amoureux de l’alpha à l’oméga, du commencement à la fin.

Au milieu de cette cohue qui tourbillonne, de cette flamme bariolée qui rugit, de ce pandémonium de masques ivres, regardez cette femme, au bras du roi des chicards, qui suspend toutes ses facultés aux péripéties de la Robert Macaire. Sa robe frippée cache un adorable dandy, la folie des danseuses, riche à des millions, et dont le Louvre ne contiendrait pas les aïeux.

Le talon rouge du Jockey ’s-Club a pris ce soir la face blême de Pétrin , le ventre de Si-

Une, le sarreau du titi, le chapeau pointu de lïalochard.

Et roulez, fiers descendans des vainqueurs de Bovines, de Fontenoy; roulez, femmes titrées que le grand monde ennuie ; roulez, courtisanes effrontées, qu’une nuit élève à l’égal des autres femmes , parce que celles-ci descendent jusqu’à vous.

Boulez au bruit des violons qui vous ver-

sent le libertinage au cœur en gammes perlées, en vives ritournelles ;

Aux détonations des pistolets qui font leur partie dans cette magnifique bacchanale;

Des basses qui guident vos pas, des lazzis

qui vous poursuivent , de l’orgie qui vous fouette.

Courbez-vous , relevez-vous , bondissant comme la rafale.

La société vous a tout pardonné d’avance ; ce n’est que pour les débauches du faubourg qu’elle a des municipaux et des sergens de ville.

Jérusalem! rue de Jérusalem, tu dors, quand les vierges folles du grand monde se livrent à mille iniquités avec les héros du sport !

Page 1