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CHAPITRE IX

Chevaux et Chiens.

es animaux domestiques du lion sont certes bien chers à acquérir, et d’un entretien dispendieux. Quelques-uns cependant n’exigent pas toujours les mêmes frais. On trouve des tigres à tous prix et des rats pas trop rongeurs, surtout quand on est joli garçon. La panthère elle-même, cet être vorace,

finit par s’humaniser, et dévore moins rapidement, à mesure que ses dents s’usent, les pâtés de Félix et les billets de mille francs.

Mais un cheval petit ou grand , jeune ou vieux, dépense chaque jour cinq francs à son maître. Il veut bien recevoir des coups de fouet, tourner à w, tourner à dia, trotter, galoper, aller à l’amble ; mais il lui faut son picotin.

Ajoutez audit picotin les frais indispensables d’écurie, de domestiques, de harnais, de tilbury ; plus les dommages et intérêts auxquels on se fait condamner envers le prolétaire pour jambes rompues , épaules démises et têtes fracassées, et vous saurez au juste ce qu’il en coûte pour éclabousser les passans et courir les rues en casse-cou.

Le luxe des chevaux est donc une épreuve que la fortune du lion peut rarement subir, même quand on le réduit à ses plus simples proportions. Aussi beaucoup de nos dandys se trouvent absolument privés de ce dispendieux quadrupède; ce qui ne les empêche pas d’en parler en connaisseurs, et de savoir le discuter , pour me servir d’une expression consacrée, depuis le bout de l’oreille jusqu’à l’extrémité du sabot.

Quant aux chevaux de course, ils n’existent guère pour la fashion qu’à l’état de rêve ambitieux, d’illusion non parfumée. Le sport est un jeu où l’on se ruine facilement à force de gagner, la valeur des mises n’égalant jamais les frais des concours.

Avant de produire un coureur sur le turf, un coureur qui ne se laisse pas distancer d’une façon inconvenante, il a fallu :

1° Acheter une jument de race du prix de cinq à six cents livres sterling ;

2° Placer ses poulains à l’air libre dans de vastes pâturages de Flandre ou de Normandie ;

3° Nourrir, habiller, élever convenablement ces représentans de l’aristocratie chevaline , plus délicats qu’une jeune lionne du I faubourg Saint-Honoré;

U° Leur donner une voiture de voyage. Le coureur fait le tour du Champ-de-Mars en j quatre minutes ; mais le coureur ne sait pas j marcher ;

5° Payer la fidélité d’un jockey assez cher j pour que la vertu de ce digne centaure se

î trouve à l’abri de toute séduction.

Tout cela quand on a pour adversaire un

prince du sang auquel la chambre des députés accorde une liste civile annuelle de deux millions.

Pour ces raisons la fashion laisse à six ou sept de ses rois les honneurs du sport , honneurs qui se résument dans un article de journal ainsi conçu :

Course du 1er avril 1841. Handicap , 2,000 francs par chevaux de tout âge ; entrée, 200 francs ; deux tours en partie liée. Roquencourt, à M. le comte de Cambis; Poetess, à lord Seymour ; Verveine et Piccolina à >1. Sabbatier... Verveine et Piccolina n’ont pas été placées.

Merci. Ruinez-vous pour apprendre à la France que vous avez été distancé !

Mais les héros du Jockey’s-Club ont le plaisir de s’intéresser vivement aux péripéties du sport , de parier, de parader en vue des équipages, sur des magnifiques normands, sur des limousins pur sang, ou des zéphirs de manège , et de porter à leurs lionnes, à leurs panthères, des nouvelles de la lutte engagée.

Entre les courses dont les enfans de la mode nous donnent chaque année le spectacle , le

(il

steeple-chase occupe, sans conirecüi, le premier rang, soit parce que les concurrens y montent leurs chevaux eux-mêmes, soit parce que la course au clocher a remplacé les fêles depuis long-temps abandonnées de Longchamps.

Le premier soleil d’avril a brillé ; les landaus , les coupés , les tilburys , les calèches quittent Paris dès le matin. On arrive à l’auberge du Bœuf couronné ; de là on va prendre la fde non loin de cette mare fameuse où tant de gentlemen sont venus chuter. Quel charmant spectacle! Au milieu du turf , une

foule de sportsmen causent avec chaleur avant d’engager les paris. Derrière eux , les voitures s’alignent en bataille; les harnais étincellent ; la lumière chatoie sur le poil luisant des chevaux ; et par-dessus tout se montrent dans leurs voitures de gracieuses figures de femmes, buvant du vin de Champagne et mangeant du pâté de foie gras. Tout-à-coup s’élève un hourra général. Madame la baronne, madame la marquise posent leurs tartines de confitures, les sportsmen braquent leurs lorgnettes... Betzy, la belle jument rapide, se montre à l’horizon.

D’autres coureurs ne tardent pas à paraître.

— Vingt pour Betzy! s’écrie un parieur parfaitement ganté, en regardant la galerie.

— Tenu, répond un autre.

Sensation prolongée.

Betzy reste suspendue sur une haie. Un paysan accourt, une fourche à la main pour hâter sa marche ; Pitt, qui la serrait de près, la dépasse ; Basquez, courant en diagonale, barre le passage à Pitt, glisse et se dérobe. Son cavalier va rouler bien loin sans mouvement.

Vous êtes, vous, un bourgeois paisible, venu

par hasard à la campagne, et qui prenez l’air tranquillement en attendant votre dîner : vous vous empressez de porter secours au gentleman démonté. Mais lui se redressant :

— Voulez-vous bien me laisser ! crie-t-il ; est-ce que je n’ai pas le droit de me casser le cou sans qu’on s’en mêle ?

Et il vous menace de sa cravache.

Vous vous éloignez stupéfait de la manière originale dont ce particulier encourage votre philanthropie. Mais la loi du sport l’aurait mis hors de concours s’il eût profité de votre aide. Il galope déjà loin de vous.

Cependant l’intérêt du steeple-chase redouble ; les gentlemen-riders s’avancent rapiment vers le fossé où les plus beaux noms de notre histoire se sont embourbés. Basquèz s’y précipite le premier, la tête en avant. Pitt le suit, puis un troisième, puis un quatrième ; puis tous ont disparu. Les femmes s’inquiètent et s’attendrissent ; les sportsmen crient bravo, et redoublent leurs paris.

— Cent pour Basquez, crie-t-on d’un côté.

— Accepté, répond-on d’un autre.

— Deux cents pour Pitt, contre cinquante pour Betzy.

- — Je tiens ; faites- vous plus ?

— Quatre cents contre cent vingt?

— Je tiens...

Quels riches jeunes gens ! dit la galerie ; quels beaux joueurs... Connaissez-vous ces messieurs? Pauvres sots!... Ces lions, ces mylords de faux aloi, qui vous semblent hasarder cent louis sur une chance, n’exposent en réalité que des pièces de vingt sous, et perdront ou gagneront trois ou quatre cent francs dans leur journée.

Un vigoureux coup de jarret a remis Pitt debout sur le turf. Son cavalier s’élance dessus, et court droit au but pendant que ses concurrens se débattent courageusement dans la crotte.

Relevez-vous et soyez consolés, heureux gentlemen-riders. Ce soir Janin vous caressera, vous bichonnera de sa phrase molle et cotonneuse ; il enchâssera votre nom comme un rubis dans l’or arrondi de sa période. Vos chevaux auront part au triomphe ; il les appellera grands comédiens , incomparables dramaturges , vaillans coursiers, qui du pied frappent la terre comme le cheval de Job, en disant : — Allons!

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