CHAPITRE X
Chasses.
Si la médiocrité de fortune de nos derniers marquis leur permet rarement d’avoir des chevaux , l’état actuel de notre législation .leur interdit presque ^absolument d’élever Ides chiens.
J- La révolution de 1789, malgré ses principes démocratiques, fut indulgente envers I aristocratie. Elle lui laissa le jeu, les femmes et tout 1 attirail de son luxe, en concurrence toutefois avec d’assez riches, d’assez spirituels débéiens.
Mais elle lui gâta complètement la chasse.
Grâce à ses prétentions absurdes de rendre chacun maître chez soi, on peut définir aujourd’hui cet exercice, pour tout Français qui n’a pas cent mille livres de rente :
Une promenade armée h travers champs , dont le plaisir est tempéré par l’intervention des propriétaires, des gardes champêtres et de la maréchaussée.
Il n’y a pas aujourd’hui cinq cents familles en France en position de chasser d’une manière un peu décente. Or
Que faire d’une meute à moins que l’on ne chasse ?
Nos dandys se restreignent donc à un seul épagneul , comme de simples portières ; animal fort caressant du reste, qui leur prodigue les marques de la plus tendre affection.
Encore doivent-ils le préserver du crochet des chiffonniers, des boulettes de la police, des équarrisseurs de Pantin, et de l’ambition du décroteur parisien.
Après cette fête royale de l’année dernière, où le duc d’Orléans donna à la jeunesse dorée du Jockey’s-Ciub et du faubourg Saint- Honoré le spectacle d’une chasse à la grosse
bête dans la forêt de Chantilly, les lions comprirent combien il était indigne d’eux de traquer le lièvre et de piller la perdrix. Us résolurent de courre le renard dans les règles, aux portes mêmes de Paris.
En conséquence, ils se rendirent un soir dans une ferme isolée, située au milieu de la plaine de la Bièvre. Leur renard les suivait captif, avec accompagnement de jockeys , piqueurs, chiens courans et bassets , à grands frais rassemblés.
Puis, le lendemain au point du jour, les voici qui lancent leur bête fauve, et mettent les chiens sur ses traces en criant :
— Harlou, mes bellots, harlou! s’en va, chiens, s’en va !
En même temps toute la troupe des gentlemen à cheval, le couteau de chasse au côté et le fusil à l’arçon de la selle, se précipitent dans la campagne , accompagnant les aboiemens de la meute des joyeuses fanfares du cor.
Deux heures après, ne trouvant ni fourrés pour dissimuler sa marche, ni caves pour se blottir, le renard se laissa forcer.
Les Nemrod du boulevard avaient eu un
plaisir incroyable. Ils résolurent de recommencer leur expédition quinze jours après. Maître renard fut arraché à la dent des chiens, soigneusement enveloppé de couvertures, et transporté à Paris, dans un appartement meublé. 11 s’y rétablit : c’est le premier renard qu’on ait vu dans ses meubles, en robe de chambre de flanelle et bonnet de coton.
On réitéra une fois , deux fois , trois fois sur lui l’épreuve de la plaine de Bièvre ; si bien que le rusé s’accoutuma à ces fêtes périodiques, et les considérant comme une simple partie de cache-cache, se laissa bientôt prendre bien gentiment.
On le tua pour lui apprendre à vivre. S’il pouvait revenir sur terre avec sa vieille expérience, il serait un remlrd modèle, un vrai renard de manège , et ferait une concurrence redoutable aux danseuses de l’Opéra et aux panthères du boulevard.