CHAPITRE X
Spectateur dépaysé.
« L'habitude est une seconde nature. »
Si le proverbe est vrai, c'est surtout pour le spectateur. Comme le lièvre blessé qui revient mourir à son gîte, le spectateur revient toujours a son théâtre.
Et quand je dis son , ce n'est pas sans motif.
Le spectateur s'identifie avec îa scène qu'il s'est choisie de préférence à toute autre.
Il aime ses acteurs comme un paysan aime les cloches de son village.
Il aime ses actrices comme un berger aime son troupeau ;
Jusqu'à 50/i orchestre, dont la musique Ini semble supérieure cent fois à toute autre.
Cette espèce de spectateur-là est connue sous le nom à' habitue.
L'habitué est un animal dont ne parlent ni BufTon ni Cuvier, et cependant il existe > il est même assez commun. On le rencontre d'ordinaire entre la zone qui sépare Y orchestre du parterre.
Des voyageurs dignes de foi ont même signalé des bandes d'habitués comme ayant pris terre sur ces rives fortunées qui, sur la carte scénique, portent le nom de coulisses.
— ss —
le crois même que l'habitué se rencontre partout.
Mais notez bien une chose.
C'est toujours à la même place qu'il se rencontre.
L'âme de l'habitué émigrera peut être un jour j mais de son vivant il est ennemi de toute migration.
Le rossignol n'est pas plus fidèle à son buisson printanier.
La tourterelle n'est fpas plus constante dans ses amours.
Rossignol et tourterelle, l'habitué est tout cela.
Il chante le mérite de ses actrices.
Il aime tout dans son théêtre, jusqu'au souffleur.
Malheur a tout directeur rival qui voudrait lui souffler son souffleur.
Ce directeur-là aura infailliblement affaire à notre habitué.
Le spectateur dépaysé mérite d'autant plus de j&xer notre attention, qu'il ne manque jamais d'attirer celle du parterre.
Voyez ce petit vieillard ) il est grand amateur de drames.
Cependant un sien ami est parvenu, non
sans peine, à V entraîner avec lui au théâtre du Vaudeville.
Arnal donne une pièce nouvelle , lui a dit cet ami 5 allons rire, allons voir Arnal.
— Et moi ? a répondu le fidèle habitué.
— VouS; mon ami. Vous pleurerez demain à votre théâtre j ce soir, je veux vous voir rire au mien.
L'amateur de drames s'est laissé vaincre par l'amateur de vaudevilles j et tous deux ont pris place à côté l'un de l'autre.
Mais alors, qu'est-il arrivé dans Cette soirée mémorable ?
C'est que mon petit vieillard, dépaysé , a joué deux rôles à lui seul.
Le rôle de Jean qui pleure ,
Et celui de Jean qui rit.
Il pleurait au souvenir de son drame de
îa veille.
D riait en voyant Arnal I
0 Arnal ! voilà de vos miracles I
Vous avez fait rire un habitue qui ne
savait encore que pleurer.
Ipmlerre, ûxcljt^îvt, balcon, prmîerca i0$e$; paxaiièlcB.