CHAPITRE XIII
Physiolog^ie de la spectatrice.
Pardon, mesdames, si votre nom ne s'est pas encore trouvé sous ma plume j ce n'était point par oubli, je vous jure.
Dans la dernière ligne de vos charmantes lettres, vous savez résumer votre pensée la plus chère j c'est votre bouquet épistolaire. Vous aussi, je vous ai réservées pour servir de bouquet à mon parterre.
M'en voudriez-vous encore ? Non, n'estce pas ? Et si cependant je vous paraissais coupable, songez que vous n'êtes jamais si jolies que lorsque votre bouche prononce le mot pardon. Donc, bien vite prononcezle, puisque vous devez y gagner,et moi aussi.
Maintenant, mesdames, je continne , et c'est à vous que je m'adresse.
Le triomphe d'un auteur sera toujours incomplet tant qu'il n'aura pas reçu la sanction féminine.
Dans les tournois, ces fêtes grandioses de nos pères, c'est la dame de beauté qui donnait le signal d'ouvrir la barrière aux combattants j c'est elle qui décernait la couronne au vainqueur et sa douce pitié au vaincu : dans plusieurs de nos théâtres, cette coutume chevaleresque s'est conservée.
La spectatrice n'applaudît guère , ou plutôt elle n'applaudit pas du tout ; ses
— J05 — mains frêles et mignonnes seraient impuis ; santés à produire de sonores bravos j mais si elle n'applaudit pas, c'est elle qui donne le fortuné signal.
Heureux l'auteur pour qui ce signal est donné !
« Ce que femme veut , Dieu le veut. »
Le parterre n'est pas moins obéissant que la divinité.
Toute spectatrice qui applaudit du regard ou de la pensée est une femme charmante.
La spectatrice qui rit paraît éblouissante de charmes aux yeux de l'auteur : c'est Hélène souriant.
La spectatrice qui pleure ne lui paraît pasmoinsintéressante : c'est Vénus éplorée.
Supposez qu'un auteur songe à se marier, et qu'il n'ait pas encore fixé son choix.
Tient le jour d'une première représentation.
Entourez l'auteur d'un cercle magique
composé de dix, vingt , trente beautés.
Toutes vont l'applaudir.
Dites-lui ensuite de choisir.
Il ne le pourra , il ne l'osera.
Il voudra les épouser toutes par reconnaissance.
La reconnaissance des auteurs est inépuisable.
Maintenant, une question.
La spectatrice qui rit est-elle plus séduisante que celle qui pleure ?
J'adore la première.
— Et la seconde ?
— La seconde, je ne l'adore pas moins. Deux cultes pour un, et c'est encore peu! Du reste , le sourire et les larmes ont
chacun leur coquetterie.
Et telle femme rit parce qu'alors elle est plus belle.
Telle autre pleure parce que les larmes sont un attrait de plus.
La spectatrice s'évanouit, et la femme reste.
ÏDu mourl)oir, bu lorgnon, îiereomail.
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