DU GANT
G. GUFITCT-LECCinTE;
Mt.M-.iTKS l)h I.F.l'AM.I.K C.-J. THAYIES. li \K()\ . 11. l'IlV/
(■K.\\ î:!-.s PAit POiiiîi:r.
PARIS. Il i: s LOGE s, É DIT cru
r mtéres^anie r
du genre :. uiTi-aîn Q ui m-ci ies Aants
Les Onginei
A BELAIS chaussai I ses lunettes pour troLivei' un homme de bien ; j'ai nettoyé les miennes, et prenant sous mon bras un pa- '?' rapluie des anciens jours,
fidèle Acbate qui m'a constamment soutenu dans les circonstances heureuses ou difficiles (le ma vie, je me suis mis à parcourir l(»s bi-
bliutbè(iiies ut les (jiiais, louillaiit à ilroiti' et à gaucbe, explorant, comparant les textes, demandant au passé les leçons sublimes de l'histoire, et renouant presque à chaque pas le fil d'Ariane rompu aux nombreux détours du labyrinthe des étymologies et des origines dans lequel le caprice m'a lancé î\ la recherche du uant.
Ce n'e^t que depuis hier que je rends justice à la patience de ces Bénédictins des vieux âges, qui faisaient de gros livres en entassant les uns sur les autres des hémistiches et des fragments de phrases rassemblée, avec inie éruditioii laborieuse, poiu-
aillai dire divine, dans les poèmes et les annales de toutes les époques et de tous les peuples. Cependant, et c'est là une des grandes fautes des disciples de saint Benoît, ce qui prouve qu'ils étaient faits d'argile comme le reste du genre liumain et que leur nature n'était pas moins périssable que la nôtre, ces intéressants religieux, qui se sont occupés de tant de choses, n'ont rien dit des gants.
Avant eux les trois premiers Ptolémées, Soter, Philadelphe et Evergète, qui surent si bien profiter des conquêtes d'Alexandre, qui bâtirent des bibliothèques, restaurèrent les lettres, firent traduire les livres de Moïse, et, en récompense de tant de génie et de travaux, eurent pour successeurs des imbéciles, ces Ptolémées, tout grands rois qu'ils étaient, ne se sont pas donné la peine de jeter quelque lumière sur le chaos historique des gants. Us ne se doutaient pas, les glorieux fondah'urs de l'éroled'Alexan-
(liie, que plus de deux mille ans après eux . en 1841, un inconnu, aussi peu membredu Jockey's-Club que de la société des gens de lettres, composerait, pour le bonheur de ses semblables, une phvstologie du ga>t.
One l'on juge doiir rl<' ce qu'il a lalhi de
talent et de persévérance pour mettre la main, au milieu de ruines ignorées, sur des choses qui n'existaient pas ; pour replanter et faire reverdir dans toutes ses branches l'arbre généalogique du gant; en un mot, pour rendre évidente aux yeux de tous la filiation providentielle de cette partie de notre costume, depuis l'âge fabuleux dHomère, jusqu'à la découverte de Longchamps.
La création du gant, comme celle de l'architecture del'Inde, se perd dans la nuit des temps. Sans remonter jusqu'à la source du Cydnus ou du Nil, on se demande si bien réellement Athènes et Rome connurent l'usage des gants ; a coup sûr Lacédémone ne devait pas s'en douter : Dracon aurait condamné l'inventeur à mort,et Lycurgue, moins brutal, l'aurait réduit à la condition infamante dilote.
Mais est-il possible que l'Athènes d'Alcibiade et de Laïs, l'Athènes des poètes, des
courtisanes et des chiens danois, la ville par excellence, cette Astu enfin où il y avait tant de parfumeurs pour les Héro et les Léandre, n'ait pas eu au moins un gantier?
Est-il permis d'admettre que Rome, après les victoires de Marcellus, toute pleine des richesses de Corinthe et de Syracuse, n'ait pas porté des gants ?
Ce sont là, il en faut convenir, des questions qui touchent aux plus hautes sphères du socialisme.
Si, dans le congrès scientifique que ne manquera pas de susciter ce grave débat, on m'accorde voix délibérative, quoique je sois complètement étranger à l'institut, je dirai :
J'avais pensé jusqu'àce jour, avec le tact lie l>acholier r- Irllies et de linguiste qui
me caractérise, que ia mode des gants n'avait jamais répandu ses bienfaits sur les |)euples de l'antiquité ; j'en donnais pour preuve, indépendamment de la langue écrite de la poésie et de l'histoire, — pour le peu que j'en ai lu,— la langue sculptée des monuments, telle que Barthélémy, Choiscul-Gouffier, Chateaubriand et M. Raoulllochette qui s'en mêle, l'ont trouvée debout, telle que nous la traduisent en images Vitruve et Vignole.
J'ai bien appris par cœur daps Homère la description du bouclier d'Achille et celle de la ceintju'e de Vénus, mais je n'ai vu nulle part la description d'un gant, pas même d'une mitaine.
Phidias et Praxitèle ont sculpté des marbres admirables, ce qui n'empêche pas l'Apollon du Belvédère d'être aussi dénué d<' gants que la Junon Matuta.
Le Musée de Naples renferme une multitude de bronzes et de bas-reliefs qui repré-
sentent toutes sortes de choses, — toutes les choses humaines, — hormis les gants.
J'en étais là de mes croyances, lorsque l'autre soir j'ai ouvert un des énormes in-folios que Diderot et d'Alembert, ces Bénédictins du dix -huitième siècle, ont fait imprimer sous le titre d'Encyclopédie.
Quelle n'a pas été ma surprise d'y trouver écrit en très-bon français que les anciens ont eu des gants. Et non-seulement ils en ont eu, mais encore, ce qui ne laisse pas le libre arbitre de douter de l'assertion des encyclopédistes, ces gants avaient un nom plus grec vraiment que celui du prince bavarois assis à l'heure qu'il est sur le trône des Hellènes. Les gants des anciens s'appelaient chiroièqnea , dénomination qui provient de /.eî? , main, et 6w, , gaine, étui ; ils étaient faits avec et sans doigts.— Nous ne savons rien du pouce.
Néanmoins , de ce qu'il a existé des chirotèques, il ne faut pas rigoureusement
conclure que l'usage eu liU général; il était au contraire fort restreint, et s'appliquait à une classe pour laquelle c'était, en quelque sorte, une marque de servitude ou de dépendance. Les paysans, les esclaves mettaient des chirotèques afin de se garantir des épines et d'accomplir avec moins de peine leurs fatigants travaux.
Ainsi portés, les chirotèques ne pouvaient, en aucun cas, devenir un objet de toilette pour les femmes de !a Grèce ou de l'Italie.
A Rome, par exemple, quelle patricienne, depuis la nymphe Égérie jusqu'à Cléopâtre,
oiU osé se couvrir les mains, lorsqu'on n'avait à choisir qu'ontro les chirotèques des laboureurs de l'fonie el le resir des athlètes du cirque? le ceste, affreuse enveloppe contondante, réunion de lanières bardées de 1er ou de plomb , qui servait aux luttes révoltantes du pugilat!
Je veux donc bien condescendre à ne point contredire Diderot. J'admets que l'Encyclopédie a raison et que j'ai tort; je reste désormais convaincu que, sous une forme ou sous une autre, le gant s'est révélé aux nations du paganisme; mais j'en profite pour tirer de la tradition un majes tueux enseignement, à la manière de Bossuet, et je constate, une chirotèquedansla main droite et un ceste dans la gauche, un pied sur la paille des ilotes, l'autre dans le cirque des gladiateurs, que la noblesse du gant, comme celle des plus illustres familles du monde, lignées rovales, maisons
princièrcs, a commencé dans les derniers rangs de la société.
Après une dissertation si lumineuse, je demande à mes futurs collègues de l'Académie des inscriptions et belles-lettres la liberté de prendre mon chapeau et d'aller fumer un cigare.
Du é^ni potJleneurement à l'ère chrétienne
^^'1-: besoin du gant s'étanr lait sentir chez les Grecs et chez les Romains, le "^'fi^-. gant, avec un peu de bonne volonté. J^ n'avait plus qu'à suivre cette pente facile du progrès sur laquelle glis Çj sent toutes les inventions et les découvertes humaines jusqu'à l'heure latale delà décadence.
il n'en l'utpas ainsi; des événements plus ir.rts que le cours naturel <ies choses s'op-
— il) —
posèrent au jjerlectionnemeiit social du gant. La fondation du christianisme, les persécutions, les martyrs, les invasions réitérées des Barbares , les longues ténèbres (lui pèsent sur les premiers siècles de notre ère effacèrent, pour ainsi dire, jusqu'aux dernièresnolionsdescliirotèquesetduceste.
La lumière se fit avec Charlemagne, mais ses successeurs se bâtèrent Ae l'éteindre ; car, moins heureux qu'Alexandre, Charlemagne ne laissa point de Ptolémées après lui pour se partager son empire, et aucun brevet d'invention ne Tut demandé sous son urand rè^ne.
Aix-la-Chapelle existait, mais le gant paille errait encore dans les limbes.
Qu'il me soit permis en cet endroit de soumettre quelques aperçus humanitaires à M. Arago, de la Chambre des députés et de l'Observatoire.
.< il y a, Monsieur, des philosophes qui prétendent que les idées sont innées ; est-ce (jue par hasard les inventions ne léseraient pas aussi? Je penche à croire que la découverte des gants est moins une question de cabinet qu'une question de thermomètre.
Les citoyens du pôle Nord et des monis Crapacks ont [dû coimaîlro l'onglée bi(Mi
avant les heureux liabitants des beaux vallons de l'Ethiopie, et ils se seront certainement enveloppé les mains, à moins qu'ils ne les aient mises dans leurs poches, — s'ils en avaient, — pour empêcher le retour d'émotions funestes à l'hygiène.
« Nous savons à la vérité que les Grecs labouraient la terre et que les Romains se battaient à coups de poing, tandis que nous sommes dans l'ignorance la plus profonde à l'égard de ce qui se passait chez les ours de la mer Glaciale, antérieurement à la naissance de Jésus-Christ; mais je suis de votre avis. Monsieur, cela, loin de prouver que les gants n'aient pas été à la mode dans le pays des ours blancs, établit tout au plus que les Cosaques du Don n'ont jamais eu d'histoire.
— « Dans quelle partie du monde faut-il placer le berceau du gant?
« Je m'étais souveiit adressé cette interrogation durant le silence laborieux de mes
nuits ; j'étudiais, les unes après les autres, toutes les cartes d'Europe, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, et quoique je n'aie inventé aucune planète, Monsieur , ou peut-être parce que je ne sais pas lire dans les étoiles, j'ai fini par résoudre ce problème comme il suit :
— « A ces degrés extrêmes de longitude et de latitude où il gèle pendant onze mois de Tannée et où le gant est encore dans l'enfance. »
La chrysalide du gant, c'est le manchon.
Etat ervil du gant.
E l'alliance intime du ceste et de la chirotè([ue na- , "^ quit le gant français, dans les environsdu douzième siècle.
Enfantbàtard de deux familles plébéiennes, auquel il avait fallu près de mille ans pour venir au monde. il conquit, du premier coup, ses parche* mins de noblesse. On le nomma d'abord
gantelet, et les chevaliers, Instruits par les croisades, en firent une des plus imporr tantes parties de leur armure. On le revêtit d'acier; il fut étincelant comme le casque, impénétrable comme la cuirasse.
Le temporel et le spirituel, étroitement confondus au moyen âge, laissaient toute liberté au sacerdoce de se passer, quand il le voulait, le caprice des armes ; il n'était pas étrange alors de voir des princes ou des seigneurs tenir en même temps l'épée et la crosse. Lé ijavirhi du cb<'\ aliter (b'vinf ^r/^r
aux mains de l'abbé ou de l'évéque , et fut une des pompes du costume dans les solennités religieuses. — Voilà donc le gant relevé de sa déchéance et glorieusement adopté parles deux ordres qui alors gouvernaient souverainement le monde : — la chevalerie et l'Église.
Toutefois les femmes ne s'en servaien pas encore, et comment, en effet, auraient elles eu l'audace de toucher à un objet si martial et si saint? Une châtelaine qu eût pris les gants de son abbé aurait commi un sacrilège non moins énorme que si elle eût revêtu son étole.
L'Église, au moyen âge, était aussi absolue qu'égoïste. On aurait pu dire d'elle : Ne louchez pas à la r roi. r ! comme quelques siècles plus tard le malheureux Charles I*-^ disait : Ne louchez pets à la hache l Les dissensions intestines qui la dévoraient n'avaient pas peu contribué â aigrir son carae tèro; r'éjaitmôin-^nne méreqn'nn^Mn.irAlrc.
I»ai
— -ii; — intervalle, on ia vovait lancer eoritrc
cette pauvre société, qui, à force d'êtn^ étourdie par les papes, ne savait plus si elle devait prier Dieu sur les genoux ou sur la tète, des prédicateurs qui frappaient d'excommunication pour un péché véniel.
C'était surtout aux femmes que ces apAtres d'un genre nouveau en voulaient.
Ainsi, sous le règne de Charles V, on vit un bouledogue, affublé d'une robe do Carme, im Breton nommé Thomas Connecte, monter sur les bornes au milieu des places publiques, et déchaîner, dans son enthousiasme fanatique , des milliers de truands en guenilles contre les femmes à la mode de son temps.
L'Union américaine, dont un des états, U' Connecticut, pourrait bien avoir été découvert par quelque arrière-neveu de Connecte, devrait adopter le moine pour patron, de ses institutions somptuaires et de ses sociétés de tempérance, d'autant plus qu'il obtint les palmes du martyre.
Si, en effet, Thomas Connecte avait eu le bon esprit de se borner à médire des femmes, et surtout de leurs coiffures mondaines, la cour de Rome l'aurait laissé faire à sa guise; mais Connecte s'amusa à proclamer un matin, que du moment que l'on servait Dieu, on ne devait pas craindre le pape, et qu'il serait fort raisonnable de permettre le mariage aux prêtres qui croiraient en avoir besoin.
De pareilles intempérances coûtaient cher !îous le règne du bon roi Charles le Sage.
Le successeur de saint Pierre fît livrer le Carme bavard ài'Inquisition, qui en fit pré-
— absent au bourreau; et le bourreau , pour plaire au souverain pontife et aux inquisieurs, et peut-être aussi pour flatter un peu Charles V, brûla Thomas Connecte comme un mauvais livre.
Dans cet âge de toutes les insensibilités, le pauvre Carme ne fut pleuré que par les femmes dont il avait toujours dit du mal ; elles n'en portèrent pas le deuil, parce que Dufresne et les élégants magasins du Sablier n'existaient pas encore; mais plus d'une fois elles récitèrent pour lui dans le secret de leur cœur un Ave Maria.
Ce trait manque au poëme méritoire de î.ogouvé.
Le droit du seigaeur.
UELQUES auteurs, qui meritcraientcomme Hérodote le titre ôliisloricns de. la f- 3 ' fahlc^ n'ont aucun scrupule f \ d'attribuer au quatorzième siècle la gloire de l'importation du gant on France : ces auteurs-là se trompent, et leur anachronisme est une preuve qu'ils n'ont jamais porté de gants ou qu'ils ont oublié {]ç fain» Wiw droit.
Les nionumeiits de la jurisprudence ne permettent pas d'ignorer que, dès la fin du douzième siècle, les gantiers, doués du libre usage de la raison et organisés en corporation régulière, étaient visibles à l'œil nu. A défaut de l'histoire, les archives des greffes en font foi.
Parti de haut, le gant fut, pendant de longues années, fidèle aux promesses de son
baptême. — Les chevaliers, qui le considélaient comme la i>lus noble fraction de leur
armure, se Taisaient représenter parkii danles demandes de cartel ou de tournoi.
Ici, à notre musée d'artillerie , à côté de répée de François V'\ qui nous a valu tant de coups d'épée dans l'air lors du mariage de M. Anatole de Démidolï avec la princesse de Montlort, le cicérone ofticiel vous montre, moyennant vingt sous, le gantelet de Bavard, et peut-être, pour cinquante centimes de plus, découvrirait-il, en cherchant avec soin, un gant issu de la succession du connétable Duguesclin et acheté la veille à la salle des commissaires-priseurs. — A Paris, les émotions historiques dépendent du prix qu'on y veut mettre.
A force de voir les chevaliers s'enorgueillir de leur gantelet, les prêtres dire la inesse, prêcher contre le schisme et coniesser les pénitentes avec des gants, les comtes et les barons terriers, comme les appellent, dans leur jargon tudes(|ue, Léo, Kaiimcr et les docteurs d(^ la philoso-
— èl —
pliique Allemagne, n'eurent ^)uiiit de repos que le gant ne fût pour quelque chose dans leurs affaires : — de là, la naissance d'un droit du seigneur que M. Creuzé deLesser n'a point chanté ; aussi AI. Creuzé de Lesser, tout préfet qu'il était devenu sur ses vieux jours, en est-il mort de dépit.
Tout à l'heure je me suis souvenu, en parlant des comtes terriers, que depuis longtemps j'avais à écrire à ces Messieurs du Sceau des titres dont M. le duc de Marmier m'a donné l'adresse.
Voici ce que j'ai à dire à ces inutiles surnuméraires :
Je lie suis pas noble , Messieurs du
Sceau, mais j'ai grande envie de le devenir: c'est au point qiie si j'avais eu riionneur d'être contemporain de Louis XV, et que ce gracieux monarque m'eût refusé la satisfaction de mou ter clans ses carrosses, je me serais déguisé en laquais afin de goûter l'inefTable joie de grimper par derrière.
« Cet aveu , Messieurs du Sceau , vous donne la mesure du zèle que j'ai mis à pénétrer les mystères fourchus de la science héraldique et du blason.
« Je m'explique à merveille la noblesse des empereurs, des rois, des princes, des ducs, des comtes, des barons, des chevaliers et même des écuyers; c'est un de ces titres-là que je prendrais si j'avais à choisir; — mais ni le grec, ni le latin, ni Virgile, ni l'historien Josèphe, ni les œuvres cochinchinoisesdemon ami Albéric Second, ni le patois du pays de Liège ne me donnent la définition précise du titre de luar-
« Je sais bien qu'il y a en { raiice un coin de terre que l'on nuniiiie la Marclie; il y a aussi les Marches dans le duché de Luxembourg; le titre marchio des vieilles chartes ne dérive pas d'ailleurs, mais enfin, pourquoi ne l'a-t-on point francisé plus tôt?
0 Quand Napoléon reconstruisit la noblesse en France, il affubla Fontanes de cette étiquette de marquis ; n'était-ce pas pour se moquer du respectable académicien?
« Quoi qu'il en soit, je ne pardonnerai jamais à Voltaire, qui se brouillait avec les rois et dédiait des tragédies à leurs maîtresses, d'avoir voulu faire ériger en man(uisat son beau domaine de Ferney.
« Je vois bien poindre le nom de marquis au commencement de l'histoire moderne; j'ai même d'assez sérieux motifs de croire qu'il nous est venu du Saint-Empire, mais je n'en sais pas davantage.
« Le premier marquis a été Cliarles- Quint, le dernier M. de Bié\re.
« M. (je liièvre et Cbarles-Quint, étaient d'autant mieux marquis que l'un et l'autre ils excellaient dans le calembour.
« Il est possible que je me trompe. Messieurs du Sceau, et que les marquis no soient pas moins nobles que les chevaux de race de M. le comte de Cambis ; mais vous aurez droit à mon éternelle gratitude, s'il vous plaît de me faire tenir une réponse à cette question d't'7rt' ou de ne pas être, par l'entremise de M. le marquis de Las Marismas. »
Messieurs du Sceau ne me répondront pas; c'est im droit de seigneur dont ils abusent avec aussi peu de remords que les seigneurs d'autrefois abusaient de leur droit de gant.
Qu'était-ce donc que ce droit?
Lisez Marculphe , Uiclielet et M. Aubert; ouvrez le Trailé du fraw-alley de Calant, à l'article IV, où il est parlé de la
coutume de Lorris ; feuilletez la Somme (le Boutillier, et vous y verrez que le droit de gant, aussi ancien que le monde, consistait, à ces époques primitives, en une faible somme due au maître à chaque mutation de domaine ou de locataire. Les gants étaient une reconnaissance de l'investiture accordée par le propriétaire ancien à l'acquéreur nou- A'eau. Le vassal donnait des gants à son suzerain pour se conserver ses bonnes grâces.
Depuis les noms ont changé, non pas les choses.
A l'époque solennelle de leur mariage, nos grand'mères réclamaient toujours leurs épiuglcs, et si la coutume des épingles est à peu près tombée en désuétude aujourd'hui, c'est que les mots ne manquent pas dans notre langue que l'on accuse d être pauvre, et que depuis le ministère du 11 octobre et le fameux vaisseau de juillet depuis nos victoires d'Afrique et les boudjous, on a rem-
placé les épingles par une expression bien plus significative : — ^ lepot-dc-vin.
C'est le nerf de l'intrigue, des places, des ministères et des annbassades ; le pot-de-vin fait et défait les marchés, et donne, quand il lui plaît, aux entrepreneurs de grandes et sublimes leçons. Le pot-de-vin règne et gouverne, il trône dans les régions de l'inlini , bien au-dessus des grands pouvoirs de l'État. Au bout d'un pont, d'un obélisque, d'une borne fontaine, d'une ligne domnibus, il y a un pot-de-vin. — Et tout au bout de la mauvaise littérature, où l'ont relégué sans miséricorde les balais de la critique , il y a un poème de M. Barbier, (e Po(-de-vin, qui mériterait d'être jeté à l'eau.
0 Richelet ! o Galant! et vous aussi Ducange, et vous, estimable Marculpbe, combien il était petit et vulgaire votre droit seigneurial des gants, en comparaison du pot-de-vin dont le régime constitutionnel a doté notre dix-neuvième siècle î Vous vous
(Mes frotté les mains, vous avez sauté de joie sur votre fauteuil de cuir, Marculphe vénéré, le jour où vous avez découvert dans le Homan de la RoseVendvoli où la châtelaine^
dont la parure n'est plus de mode, attend avec impatience l'époque d'un cadeau :
\'ieii ic. «ilt-clli', .1 point aux fiants".
Kt le clievalier courtois lui répond :
Aux gants, 'l.iini;. ains »ûiu le dis saiii lohc Que xot s aiutz luantel et robe.
Eh bien ! mou vieux Marculpbe, si le bon Dieu vous permettait de revenir au monde en compagnie du doux poète Jehan de Meun, demain les Glycères du quartier Saint Georges, moins discrètes que la pâle amoureuse du Roman de !a Rose, vous demanderaient, entre deux longs baisers, un doublL' louis — pour acheter des gaifs.
Les Boutiauiers .
^^/^f^ttïW ^ -^i^^fE^'-^^'^ remontons le fleuve plus ou moins trouble de l'histoire, jusqu'à l'époque chevaleres- }^ que des croisades et au grand ' règne de Philippe-Auguste. Le vainqueur de Bouvines, qui avait inauguré sa puissance en chassant du royaume les Juifs et les comédiens ; ce monarque qui, par ses nombreuses victoires, a conquis une place importante dans nos annales ; pour
lequel c'était un jeu de battre les Anglais et de mettre les Sarrazins en déroute, qui se croisait. d'aussi bonne grâce qu'il prenait la ville d'Acre, ce glorieux prince comprit tout l'avantage qu'il y avait de propager l'usage des gants en France.
Les plus anciens statuts relatifs à la communauté des gantiers de Paris datent de l'an 1190; ils furent peut-être signés par Philippe-Auguste en Palestine , et je ne serais pas surpris que ce précédent historique ait engagé Napoléon à rendre à Moscou le décret qui gouverne encore à présent les destinées de la Comédie-Française.
Ces statuts furent confirmés en 1557 par le roi Jean, et comme le roi Jean avait perdu la bataille de Poitiers le 19 septembre 1356, et qu'à la suite de cette défaite il avait été emmené prisonnier en Angleterre, où il resta quatre ans, j'en conclus que c'est à Londres que fut octroyée la sanction à l'édit de Philippe- Auguste.
Jean, qui était un prince lollement amoureux du luxe, et qui déplus, s'il faut en croire
quelques historiens, s'était pris d'une passion romanesque pour une Anglaise, Jean avait bien le droit, ne pouvant plus gouverner son peuple, de faire savoir aux gantiers qu'il était toujours leur souverain légitime. Après un siècle et demi environ de slahi quo, la communauté gantière devint un des corps les plus puissants du royaume. Quel prince en effet mieux que Henri IH possé-
(lait les qualités nécessaires pour laire briller dans tout son lustre cette célèbre corporation? Les états de B'.ois, par suite de la guerre contre les Huguenots, avaient fait de la France un vaste champ de bataille ; le traité de Nérac en 1580 remplaça les abus
de la guerre par les débordements non moins
funestes dune paix oisive qui abandonna les destinées de la France au bon plaisir des favoris. Au milieu des orgies et des fêtes de la cour, Henri III signa, le 27 juillet 1582, la charte définitive des gantiers, sur les genoux d'une de ses maîtresses.
La charte de Henri IH accordait à ces boutiquiers le titre de maîtres et marchands gant icrs pa rfuin e iirs .
Il leur était permis de confectionner et de vendre toutes sortes de gants et de mitaines en peaux ou en étofife.
Le métier avait ses différents grades que l'on ne franchissait pas aisément. L'Allemagne conserve encore ces vieilles coutumes intactes.
Ainsi, dans la corporation des gantiers, il fallait avoir fait quatre ans d'apprentissage pour s'intituler aspirant.
On servait pendant trois années les maîtres comme compagnon. Et enfin , après ces épreuves, on produisait son chef-d'œuvre.
Toutefois les fils de mailres, exempts de ces préliminaires, étaient admis sur simple expérience.
Les veuves pouvaient tenir boutique et faire travailler à leur compte; mais il leur était défendu d'avoir des apipreulhl
Avec quel discernement le législateur avait agi en cette circonstance! Il était défendu aux veuves d'avoir des apprentis, parce que les veuves n'étaient pas obligées d'bériter du talent de leurs défunts, et qu'en outre, dans tous les siècles et sous tous les gouvernements, les veuves ont été plus ou moins consolables.
Il parait néanmoins, et ceci est un fait très grave pour l'histoire, que l'on avait des mœurs au temps de Henri III.
La position faite aux gantiers par la charte de 1582 était trop belle pour qu'ils n'en abusassent pas, et comme depuis Henri III jusqu'à Louis XIV le luxe avait toujours été croissant, et ([ue les gantiers employaient
tous les moyens imaginables d augmenter leur vente et d'écouler leurs marchandises, parcourant la capitale et les alentours, allant tenter à domicile les mignonnes et les coquettes, l'article 2) des nouveaux statuts du mois de mars 1656 leur enjoignit de ne plus vendre leurs marchandises de (/nnterie que dans leurs boutiques, et leur intima défense expresse de colporter ou de faire colporter leurs gants par la ville et dans les faubourgs de Paris, sous peine d'amende.
La communauté des gantiers avait pour prononcer sur ses affaires intérieures quatre jurés, dont les deux plus anciens sortaient de charge tous les ans : deux autres jurés étaient élus à leur place, en présence du procureur du roi au Châtelet.
La communauté des gantiers, les jurés, le Châtelet, les procureurs, tout a disparu !
Ainsi va le monde, on change les noms , mais un lai^se subsister les choses.
Nous n'en voulons qu'aux mots.
Nos pères ont démoli la Bastille : nous, leurs enfants, nous construisons sans relâche des pénitentiers, qui ne sont pas autre chose que des bastilles. On rase d'un côté, on élève de l'aytre : c'est une façon d(» dévorer les finances dont notre époqu(^ éclairée peut revendiquer la découverte.
Nous avons planté une colonne, là où se dressaient il y a un demi-siècle de grosses tours et des ponts-levis rouilles; deux pas pUis loin, la prison de la Roquette étale dans les prairies son architecture d'hier.
Je plains la Bastille, car la Bastille est une innocente prison qui a expié les crimes des lettres de cachet.
Depuis 93, on n'a pas plus épargné les hommes que les pierres de taille.
A cette même place où fut le Châtelet, des marchands de vin vendent leur poison bleu, et des ravaudiMises étalent leurs guenilles au soleil.
— 4aS —
On a supprimé les maîtrises, mais nous jouissons des bienfaits du système décimal.
Les communautés ont péri dans la grande débâcle de la Constituante, mais les coalitions contemporaines ont fait sentir la nécessité de rétablir les prudhommes.
Je nesais si les étudiants de laChaumière \alent mieux que les clercs de la Basocbe , mais les avoués d'aujourd'hui rendraient des points aux procureurs d'autrefois.
Et à l'heure qu'il est, moyennant une patente qui ne porte profit qu'au fisc, le dernier industriel venu se livre, sous la surveillance des sergents de ville et la protection des gendarmes, au monstrueux commerce des gants à -29 sous !
Une idée, s'il vous plaît!
E promenais ma rêverie par les boulevards et les foyerâ (le spectacles.
Cette maudite Physiologie, tantôt marcliaii devant moi, tantôt me suivait à la piste. Pareille à la fantastique cavale de Lénor, elle m'entrainait à travers les champs de l'inconnu; meurtri, contusionné, hors
d'haleine, je lui demandais grâce 1 et la Physiologie damnée galopait plus rapide , bourdonnant à mon oreille son diabolique refrain : — a Hop! hop î les phrases vont vite ! »
Parfois je me sentais aller à de profondes défaillances, ou je me prenais à réfléchir que quand mon petit livre serait terminé je n'aurais rien fait.
L'un viendrait me dire : — « Vous avez oublié ceci ! » l'autre : — « Vous avez eu tort d'écrire cela 1 <■■
J'ai toujours remarqué que les amis et les bons conseils ne manquent jamais, lorsqu'on n'a plus besoin ni de bons conseils ni d'amis.
Je me suis donc bravement mis en quête d'idées. J'ai fait subir un interrogatoire à tous les gens de lettres de ma connaissance ([ui ont eu le malheur de se trouver sur mon passage, ou qui ont le bon goût de ne point demeurer au-dessus du cinquième étage.
J'ai demandé à Jules Sandeau :
— «Nesavez-voiis rien du gant?»
J'ai écrit à Théophile Gautier :
— « N'êtes- vous point partisan des mitaines? »
L'autre soir, rencontrant Roger de Beauvoir sous le péristyle de l'Opéra, je nie suis pendu à son bras, en lui disant :
— « Je ne vous lâche pas, mon féal, que vous ne m'ayez raconté une histoire où il soit question d'une paire de gants. »
Et Sandeau, Gautier, Roger de Beauvoir m'ont répondu :
— « Nous faisons des romans, des feuilletons, des vaudevilles, nous publions des nouvelles ou des vers dans Ja Sylphide, ce noble album du grand monde, mais nous nous abstenons des physiologies ; adressezvous aux modistes ou aux marchands de peaux de lapin. »
Eijfin l'avouerai-je? j'ai failli recommencer mon testament, déshériter ma famille et me br«milier ave \<mi} mes rollatéraux,
— :ri —
non pas à propos de bottes, mais, ce qui est bien plus grave, à propos de gants.
Un marquis qui a beaucoup vu, beaucoup voyagé, beaucoup lu, avait rapporté d'Italie un vieux livre sur les costumes du genre humain, depuis la feuille de vigne d'Adam et d'Eve, jusqu'au tricorne de Charles XII : que de données précieuses j'aurais découvertes là dedans! mais la fatalité s'en mêle,
mon marquis vénitien a fait cadeau de son livre à une i^omtesse normande, et la rom-
— ry.] —
tesse normande bat la campagne à l'beure qu'il est, ou cueille des liserons dans ses bois.
Et si par basard, au prochain biver, les beaux yeux noirs de la comtesse sarrétent sur la PHYSIOLOGIE DU GAXT, la noble dame se plaindra du ton frivole de l'auteur qui ne l'instruit pas et qui ne l'amuse guère !
Comme si, madame la comtesse, vous n'étiez pas plus coupable que moi d'emporter un elzevir caduque dans votre manoir, lorsque déjà vous savez par cœur les douces cliansons des oiseaux qui vous éveillent, lorsque vous avez les solitudes ombreuses de votre parc, votre lac qui rappelle Como, et les pâquerettes blancbes de votre pelouse (jui embaument vos petits pieds le soir!
Cependant j'ai besoin d'une idée, de plusieurs idées; a quel expédient recourir en pareille occurrence? Si , au pis aller, la poésie me venait en aide ! Mais je fouille en vain , bêlas 1 la ittérature et l'bistoire. Depuis
François Despoitcs, ie poète mignon de îienri III, jusqu'à M. de Parny, il s'est fabriqué des milliards de vers, et dans toutes ces stances, ces lignes, ces bouts rimes, on ne (lit pas un mot du gant.
J'ai confié mes cbagrins et ma misère à mon ami Piéry; et mon ami Piéry, véritable comte de Saint-Germain, qui traverse les événements et les années avec une éternelle jeunesse d'esprit et de corps, s'est moqué de moi comme il se moque de tout le monde.
Catulle a chanté sur la lyre éolienne le passereau de I.osbie.
— oo —
M. de Maurepas a célébré les ileiirs de madame de Pompadour , et son madrigal lui a coûté cher.
François r^ a confié ses chagrins d'amour à un vitrail du palais de Fontainebleau, et l'on connaît plus généralement sa douce épigramme contre les femmes, (pie son quatrain tant soit peu reine de Navarre sur Agnès Sorel.
Louis XV, avant de rouler sous la table dans un souper à Trianon, a improvisé ce couplet philosophique , dans lequel il se montre aussi grand poëte que bon époux :
Il n'eut qu une femme avec lui.
Kncor c'était la sienne ; Jii je vois celles d'autrni,
lù ne vcfis (las hi mitMinc.
Louis XVIU ira a la postérité sur les quatre rimes du fameux ((uatrain de l'éventai! que les mémoires secrets ont voulu attri-
huer à Lemierre, sous prétexte que le comte de Provence avait assez fait pour la royauté et pour la gloire en octroyant la Charte :
Au milieu des chaleurs extrêmes , Heureux d'amuser vos loisirs, Je pourrai près de vous ramener les Ze'phyrs, Les Amours y viendront d'eus-mêmes.
Et tandis que des moineaux, des courtisanes et des éventails onl ainsi trouvé leur Homère, le gant, cette miniature de la femme ; le gant, qui allie l'amoureux parfum (le la fleur au souvenir passionné de la boucle de cheveux ; le gant, qui tant de fois a résumé tout un passé, révélé tout un avenir, le gant n'a pas fait éclore un seul Anacréon !
A quoi donc ont servi et Desportes, et Racan, et Chaulieii, et Lafare, et le cardinal PierredeBernis, et le chevalier de Boufflers? Quels services, je le demande, ont rendus à l'humanité et à la galanterie française Dorât,
Parny, Vigée, Piis, M. de Montesquion, les petits poètes d'hier et d'aujourd'hui, M. Baour-Lorniian, M. Ancclot, M. Bignan, M. Jules de Rességuier, M. Léon de Yailly et M. Belmontet, qui a chanté tous les gouvernements et toutes les gloires de la France, et dont la muse gasconne, au rebours de celle de Virgile, n'a pas voulu descendre à d'aussi petites choses que les gants. — peut-être parce qu'elle n'en porte pas cette Muse au grand pied!
Il m'eut été doux de vous offrir en cet endroit, ô mes lectrices rêveuses 1 un bouquet de vers bien épanouis, un rondeau semé de violettes et de myosotis. Mais je ne suis pas poêle , et les poètes se sont tus ]
Et sans doute, pendant longtemps encore, la France, qui depuis des siècles éprouve le besoind'unpoëmeépiqueexemptdedéfauts, demandera en vain un sonnet sur les gants.
.lai donc tourné le do.- à ia poésie et à Thistoire, et ouvrant par liasard un cours de botanique, j'y ai lu :
a il existe une plante à laquelle Linné a donné une foule de noms baroques ; ses fleurs digitées sont d'un rouge pourpre; elle est bisannuelle et croît dans les lieux argileux et stériles de diverses contrées de la France. Elle atteint vers la seconde année une hau-
teur de quatre pieds. Sa lige est arrondie, velue; ses feuilles alternes, ovales et lancéolées, grisâtres en dessous, dentées et pétiolées. Les fleurs de cette plante, grandes et belles, sont disposées le long d'un épi terminal et accompagnées d'une foliole ; elles sont supportées par un pédoncule velu, ainsi que le calice qui est denté et lobule. La magnifique corolle de cette fleur est en forme de cloche, ventrue, purpurine et tigrée, elle renferm-c" quatre étamines avec des anthères réni formes.
« Cette fleur a reçu le nom de digitale pourprée, dn)Uah's }nfypurc(i. »
Alphonse Karr ferait un charmant chapitre là-dessus. Les paysans, que le continuel spectacle de la nature rend souvent poètes à leur insu, ont baptisé la digitale d'un nom bien plus doux que celui de Linné: les belles fleurs rouges de cette plante sont pour eux les gants de Notre-^Damc.
En 1785, le docteur Withering vanta la digitale comme un médicament héroïque contre l'hydropisie. Remercions Dieu d'avoir fait naître le docteur AVithering dans le dix-huitième siècle ; s'il avait eu le malheur de venir au monde cent ans plus tôt, le Musée du Louvre ne posséderait peut-être pas la Femme hydropique de Gérard Dow.
Tableaux d'intérieur.
E nous y trompons pas , s'il vous plait, il y a gants et gants. — La confusion serait ici une irréparable ^(^ catastrophe. Ainsi le gant à 3 francs est le modèle, le prototype du genre, tandis que le gant à 29 sous est la caricature.
On fait les gants en fil , en coton , en soie ou en laine; cette fabrication, qui
n'exige que de prosaïques métiers à bras, a été abandonnée à l'intelligence généralement étroite des bonnetiers.
Le gant de peau est le gant artiste.
Celui-là se taille dans les nobles dépouilles du ebamois, de la cbèvre, du mouton, de l'agneau, du daim, de rélan. du cerf ou du cbien canicbe.
Plusieurs villes de France partageiit, avec Paris, Pbonneur de fabriquer des gants ; Cbaumont, Privas et Grenoble lui disputent héroïquement la palme.
^sous mettons nos gants avec une superbe indifférence sans songer aux préparations, aux métamorphoses et aux travaux sans nombre qu'a subis ce fragment de peau glacée avant de prendre la forme de nos doigts; et vous ne vous doutez pas, dédaigneux consommateurs, du nombre incalculable de mains par lesquelles il a passé avant d'arriver dons les vôtres !
— fi3 -
Écoiitez-moi donc maintenant, ù puissants flâneurs du monde î Instruisez-vous, vous tons qui usez les choses de la terre î
<!es peaux de chèvre, d'agneau et de chien caniche dont nous parlions tout à l'heure, on va d'abord les choisir chez le mégissier, après quoi on les dégrossit ou onlesparc, afin de leur donner partout une égale épaisseur; puis on les range eu raison de leur nature et de l'espèce de gants qu'elles sont destinées à former.
Ces peaux humectées au moven d'une
brosse trempée dans l'eau, s'entassent les unes sur les autres, et restent, pendant une heure environ , roulées par douzaines, dans cet état de moiteur.
L'humidité a pour but de leur donner une souplesse qui permette plus facilement Véliragc qu'on leur fait subir de tous les côtés sur le bord d'une table.
Un ouvrier dépèce alors la peau débordée, la divise en deux, si elle peut contenir deux sujets, et donne, à coups de ciseau, une première forme très- grossière à ces gants qu'il pose par douzaines devant lui, mettant sur chacun d'eux un pouce également ébauché qu'il a pris dans un coin perdu de la peau, ou, à défaut, dans un autre morceau,
Ce travail réclame impérieusement chez le géomètre qui en est chargé une sûreté astronomique de coup d'œil et de coup de ciseau.
Les peaux ainsi préparées portent le noxn^ d'c'taviUons et passent à un autre ou-
viier qui leur lait sui»ir le <lola<}f. (ju'cst-ce que le dolage? Lne manœuvre fort délicate «lui consiste à enlever avec un couteau de Corme particulière, à la peau fortement tendue sur un marine, assc^z de chair pour la rendre également mince et souple dans loutes ses parties.
Après l'opération du dolage, un neuvième ou dixième ouvrier s'empare des éta villons qu'il presse à tour de bras dans une serviette mouillée, puis il les dresse, c'est-à-dire il leur imprime le caractère fju'ils doivent avoir, en les ctirant sur sa table, de façon à ce qu'il n'y ait pas de couture droite du côté du pouce, et en les ébarbiini avant de les empiler sur une plancbe et de les exposer à une faible pression .
Cn autre grand homme raffile les gants :
c'est lui qui enlève la place où se pose le
pouce, taille chaque doigt à la longueur
convenable et en arrondit les bouts.
Un dernier ouvrier, et celui là c'est l'ar-
liste, !e maître à tous, le sculpteur, le Pygmalion qui polit l'œuvre ad uvgucm, achève la seconde façon en garnissant le gant de toutes les pièces nécessaires; il coupe les fourchettes placées entre les doigts, et les carreaux, ou petits losanges cousus au has des fourchettes afin de donner aux doigts l'ampleur suffisante.
Entrons à présent dans un autre ordre d'idées et de travaux, car nous ne sommes pas au bout, et, proportion gardée, la construction d'une paire de gants est aussi longue que celle d'une cathédrale.
Les gants coupés et préparés, comme on vient de le voir, sont remis à la brodeuse, puis à la couseuse. Mais ici prenons garde, le feu couve sous la cendre, l'émeute est peutêtre à notre porte.
J'ai à rendre compte d'une crise.
Pendant longtemps la couture des gants nous a ramenés aux premiers siècles de la barbarie. — De gros points sans régula-
rité ni mesure ; — des piqûres sauvages et diagonales, — dénaturaient presque toujours ces chefs-d'œuvre de peau, si péniblement élaborés par de courageux artistes.
Le travail étant plus long, était en conséquence plus coûteux.
Sur ces entrefaites, les Anglais inventèrent une mécanique, — les Anglais ont tout inventé excepté la poudre , — une mécanique au moyen de laquelle la couture se faisait mieux et plus vite.
Ce fut le principe d'une concurrence ruineuse pour nous. La Grande-Bretagne vendait ses gants à trente pour cent au-dessous des nôtres. L'industrie gantière n'avaitplus qu'à mourir, lorsqu'en 1825, deux Français, MM. Lunel et Boudard, dont les noms devraient être inscrits sur les tables d'or du Panthéon, importèrent en France cette mécanique providentielle, ce miraculeux mu soir.
Cette découverte reposait sur la |)oiMt<' (l'une aigiiille.
Imaginez- vous moins que rien, une sorte (létau en bois, dont Tune des mâchoires mobiles s'éloigne et s'approche h volonté; ces deux mâchoires étant légèrement cannelées, laissent sur la peau des empreintes superficielles, et l'ouvrière, qui n'aplus qu'à placer son aiguille dans chacune de ces cannelures, est toujours certaine de faire ses points à égale distance.
Le cousoir, qui a obtenu droit de cité à Paris, dès le premier jour de son importation, éprouve encore beaucoup de peines à se naturaliser dans la province. Les couseuses de Quimperlé et de Paimbœuf ont formé contre lui, sans trop savoir poîuquoi, une ligue du Mal-Public qui aboutit tout simplement à ganter d'une manière affreuse nos conseillers de préfecture, Mais tout est pourle mieux dans le meilleur des mondes
puisque les lemmes de ces dignes olliciers municipaux ne s'en plaignent pas.
Toutefois ce n'est que quand la brodeuse a Uni, que la causeuse commence. Depuis quel- <jues vingt ans, les attributions de la bro-
deuse ont été considérablement restreintes. Nos trisaïeules portaient des gants de satin ou de velours, conséquence naturelle des loups à cette excellente époque des pastels, de la poudre, des talons rouges et
lies piiffs. — Le gant de velours se brodait de mille manières.
Plus tard , cette exubérance de l'ornement ne fut même pas abandonnée pour le uant de peau ; on le couvrait de broderies de toutes nuances; on y multipliait les (leurs, les chiffres ou les arabesques; une brodeuse était alors luie personne considélable ! — Aujourd'hui, c'est à peine s'il reste un souvenir de ce prestige.
Les rois et les brodeuses s'en vont î
La société s'abaisse sous le niveau démocratique.
La naissance, la gloire, le génie, — c'est l'argent.
Tous les gants sont égaux, devant une pièce de cent sous !
Les Gants-
)[ le gant occupe aujouririiiii une place importante dans la toilette des femmes , n'en accusez ni la marchande de modes, ni le tailleur, ni le conseil des ministres , ni même le Préfet de police.
11 n'est rien de commun entre le gant et 'S ordonnances municipales.
Depuis le commencement de ce* siècle , il Tant bien l'avouer , le gant n'avait joué iju'un rôle très-mesquin dans nos mœurs; un en parlait à peine, et c'était dans la coquetterie un accessoire indispensable, il
est vrai , mais dont on ne s'occupait guère plus que des grandes utilités et des confidentes (iu Tliéàtn'-Francais.
Sur ces entrefaites , le Dieu du goût, qui a eu Voltaire pour premier fidèle , suscita un homme qui devait , par ses améliorations et ses découvertes, révolutionner le monde de la ganterie.
Il obtint d'abord un brevet d'invention de dix années.
Je ne ferai pas la généalogie de cet homme: peu importe qu'il ait eu d'illustres aïeux , puisque cet homnie , à l'exemple du maréchal Lefebvre , est lui-même un ancêtre
On le nomme Mayer.
Mayer , gantier plein de grâce , le succès est avec vous; vous êtes célèbre entre tous vos confrères.
Ce n'est pas votre faute si le monde entier ne se gante pas à l'heure qu'il est ; mais tôt ou tard vos gants réaliseront la sainte alliance des peuples: d'un pôle à l'autre on chantera en chœur, et dans tous les idiomes ;
lViif>le>, loriiio;is uni saiiilc alliance Kt (loiiiioiis-uoiis <lf> ;;aiit>.
J'aime en effet, o Mayer, vos gants milongs boutonnés, qui emprisonnent dune manière si délicate la main et le poignet. — Je tombe en extase devant ces garnitures exquises dont vous les embellissez , tantôt appelant à votre aide le satin , le velours, le ruban ou la dentelle; d'autres fois, arrangeantl'argent et l'or en royales torsades qu'accompagnent des glands où brillent la soie et le métal merveilleusement confondus.
A la campagne , sur les vertes pelouses ou sous les ormes séculaires, je retrouve vos mitaines de peau de Suède , qui préservent des ardeurs du soleil les bras potelés de nos douces amies.
Dans les soirées, aux théâtres, dans les bals, nous revoyons ces jolis bras, ô Mayer, toujours protégés , toujours embellis par vos gants lacés dont les formes séduisantes
n'ont certes pa» besoin pour piaire des ornements et des fantaisies sans nombre dont vous les entourez.
Grâce à vous , le choix d'une paire de gants est désormais une question de coquetterie qui mérite autant qu'on y réfléchisse que le choix d'une coiffure ou d'une robe.
Les cours de Hus.sie, de lielgiquo . de
>iaples, vous ont envoyé des ambassadeurs, tout puissant Mayc r !
Vous êtes , ô Mayer î le gantier des roi> ; tes destinées de l'Europe tiennent à un euup de vos ciseaux; — la paix et le bonheur du monde sont entre vos mains !
esquisses de mœurs
ouLEVERSEZ les (Icux bt'inisphères, élevez des autels aux communistes , donnez des millions, des terres et des châteaux aux phalanstériens, tendez les bras à toutes les utopies, ouvrez la porte à tous les fous (jul se proclament les saint Jean-Baptiste de la révolution sociale, brûlez ce ipie vou"-
avez adoré , baisez à deux genoux ce que vous avez jeté au feu, restaurez la loi agraire, canonisez les Gracches, réhabilitez les émeutes du mont Aventin , cherchez à force de perturbations à résoudre cet absurde problème de l'égalité humaine ; — si, pareil au juste d'Horace, vous restez debout au milieu des ruines matérielles et intellectuelles dont vous aurez jonché le sol, — si la barbe inculte d'un républicain ne vous fait pas peur, — si le frac doctrinaire d'un sergent de ville est pour vous sans appas ; — je vous l'affirme, le premier moraliste venu rebâtira la France détruite, numérotera ses quatre-vingt-six départements et les classes diverses qui les peuplent, à l'inspection des gants épars çà et là, à la surface des décombres.
Le gant est un symbole.
Cette mitaine dont la peau glacée exhale un suave parfum de benjoin ou de mous-
seline est le dernier vestige d'une duchesse, peut-être d'une descendante de la princesse de Lambalie ou de la marquise de Créquy.
Ce gros gant de daim surmonté d'une haute manchette en peau de buffle a appartenu à un gendarme mort dans la rue Planche-Mibray pour la défense du Code
Cet autre gant d'une grosseur antédiluvienne est celui d'un maître d'escrime.
' Ce filet de soie noire auprès duquel Hotte (Micore un petit ruban de satin, a retenu dans ses mailles les doigts blancs et elfilés d'une pensionnaire de seize ans qui, au dernier bal de la Liste civile de Charles X, est morte d'un galop de Musard.
Respect à cette façon de sac tricoté qui offre des analogies frappantes avec un bas de laine et que surmonte une lisière de mille nuances embellie de frisures vertes: respect! car c'est le gant d'un travailleur, d'un Français (pii fut marchand de salade ou négociant en cantaloups.
Ce gant paille, mignon, mais souillé de vin de Champagne, d'où vient-il? — C'est le gant d'une danseuse tombée au champ d'honneur;— il a été retrouvé dans une salade de homard.
Faut- il \oiis dire que cc\^ gant de fil «l'Ecosse a fait les délices d'une bourgeoise de la rue Saint-Denis î» Faut-il vou> repéter
que ce gant à 29 sous qui, sous sa peau épaisse et ses couleurs indécises, se donne des allures de gentilhomme, est le sublime du genre à la Chaumière et chez M.Mabille?
Ne savez -vous pas que l'égoutier a des gants qui se coupent dans de vieilles tiges de botte? et que le gant de coton est en grand honneur chez les familles nombreuses, parce qu'il se transmet de père en fils, d'aîné en cadet, et se lave comme les chemises ?
Voltaire fait dire à Omar :
I.cs moi tels ;>onl c^jau.x, te ii Ot pas la iiaissaïuc , C'est îa seule vertu qui tiiil leur différeîue.
Voltaire, j'en suis lâché pour lui. Voltaire ne jouissait pas alors de tout son bon sens ; il parlait le langage de la Fable ; en d'autres termes, il articulait des mensonges. .
Cette maxime sur les mortels qui ii'est pas neuve, et qui est fausse, m'en a iii-
.-.pilé une autre sur les gants, que je MjuiUL'Laux consommateurs de bonne foi :
les gants sont iiirgaus, ce n'est pas rappaicncc, C est seulement !c prix qui fait leur ilifféieiitc.
Et à lavantage d'être exacts, mes vers, a moi , joignent celui d'être ornés de deux rimes excessivement riches.
Si le gant à 29 sous n'existait pas, il se-, rait inutile de l'inventer. JN'avons-nous point le gant à 19 sous, qu'on ne peut m essayer ni même ouvrir, et qui se fabrique tout simplement avec de vieux gants de réforme que l'on teint en noir, en bistre ou en ocre?
N'avons-nous pas encore les gants en peau de lapin, dits mouffles, apanage inaliénable des pères enrhumés, qu'iU aient ou non des fds saltimbanques?
Mais de ce que j'ai proclamé plus haut l'cgaiitô des gants devarjt une pièce de cent sou*-.
il non résulte pas que je sois lei en contradiction avec moi-même.
Tous les Français sont égaux devant la Charte, — la Charte de Louis XVItl ou la Charte de 1830, on a le choix ; — s'ensuitil qu'ils soient égaux ailleurs?
La base de la société actuelle, ce n'est ni la Déclaration des droits de l'homme, ni l'abolition du droit d'aînesse, ni le système électoral, ni le régime conservateur; pour trouver la racine de nos institutions, il faut descendre, ou plutôt, il faut remonter jusqu'à nos gants.
C'est le gantier du coin qui nous délivre un brevet de duc et pair ou de porteur d'eau.
— Hï —
La Providence nous donne l'esprit ; l'étude nous mène à la science; le gant seul indique le rang que nous occupons sur l'échelle de Jacob.
La vertu n'est pas toujours la ligne droite pour arriver aux places : une paire de gants jaunes achetée à propos et chaussée de même, équivaut bien souvent au mulet chargé d'or de Philippe, roi de Macédoine.
Mais il ne suffit pas d'avoir des gants, il faut encore les savoir mettre ; un gant mal mis n'est comparable qu'à un habit troué aux coudes. — Donc, vous prenez votre gant et vous ployez extérieurement en deux et sur elle-même la partie destinée à couvrir le dessus de la main ; puis vous introduisez vos quatre doigts à l'entrée des doigts correspondants du gant, et de l'autre main, poussant jusqu'à la paume, vous les faites couler en vous gardant de leur imprimer le moindre pli, car les plis restent et causent un tort grave nu bistre de la peau. Les
quatre doigts ainsi introduits, c'est le tour du pouce que vous insinuez avec les mêmes précautions ; alors vous assujettissez une dernière fois les doigts et le pouce, les ongles marquent partout. 11 ne reste qu'à abaisser sur la main la partie du gant que vous aviez relevée d'abord, le gant est mis;
— boutonnez-le.
Avant d'essayer des gants, il faut se bien pénétrer de cet axiome géométrique dont les femmes en général feignent de ne se point souvenir; à savoir que le contenant est toujours plus grand que le contenu
La couleur des gants est un indice presque certain des mœurs intimes de leur propriétaire. Les nuances vertes, sang de bœuf, violette, ponceau, exercent un cbarme intîni sur les merveilleuses de la province.
— Les teintes marron, olive, bleu-barbeau sont particulièrement recherchées par les femmes qui se donnent une paire de gants
tous les six mois. — Les célibataires et les veuves affectionnent la feuille morte.
Au fait, je ne connais guère que deux couleurs : le gant blanc ou paille et le gant noir.
Le besoin du gant noir se fait de moins en moins sentir , les commissaires de police l'ayant beaucoup déconsidéré.
L'hymen ne peut pas plus se passer de gants blancs que de fleurs d'oranger.
Découvrons-nous donc devant le gant paille; n'ayons des mains que pour lui , ce compagnon (idèle de nos coiu-ses au Bois, de nos promenades aux Tuileries, de nos «enquêtes au théâtre, de nos succès dans les salons. Le gant paille, je le répète, est l'expression la plus avancée de la civilisation moderne.
En effet, le gant a envahi toutes les classes; la littérature elle-même, cette pauvre littérature que vous êtes bien surpris de rencontrer là, a dû payer son tribut comme les autres.
Le\i(:onite iJiarlos de j.aiui<iy lieiil oti graïuio estime les gants Mayer, «.es gant> rni-longs qui se l)outounent ou (jui se lacent, et qui font les délices de l'impératrice de Russie et de la princesse Olga.
Mlle Doze, qui a une main dalbàtre ef im bras grec, se dispense autant que possible de mettre des gants; c'est là une tradition de l'ancienne monarchie et de Mme Alexandre Dumas, doiit le bras et la maiti ont exercé avant son mariage le talent de< statuaires et des mouleurs.
-le sais une autre main souvent dégantée, toujours blanche, potelée, ornée d'un signe, — et quel signe ! — La femme est brune, divinement pâle, des yeux noirs, des cheveux noirs, des sourcils et des cils d'Andalouse , une bouche petite et rose comme (•(die des vierges de Léonard de Vinci.
Est-ce une cantatrice italienne, une dame d'honneur de Marie Christine, ou une dan- -(Mise allemande?
C'est moins et plus que tout ceia,— c'est la Cemme d'un directeur de spectacle.
M. Eugène Sue est le représentant le plus fidèle de la chevalerie de l'Étoile Polaire et de l'aristocratie du gant jaune.
M. Honoré de Balzac, seigneur des Jardies, en dépit de son titre et de son blason d'arrière-petit-neveu de la belle demoiselle d Entragues, professe un rare mépris poulies gants , de quelque couleur qu'ils soient.
M. Jules Janin met des gants quand il y pense.
M. Xavier Marmier, en commémoration des succès qu'il a obtenus dans le Nord, ne porte que des gants de Suède.
Enfin le gant est ici-bas l'essence souveraine de toute chose. — Au théâtre, c'est une ressource dont Ion use et l'on abuse avec aussi peu de ménagement que des escaliers dérobés et des oncles d'Amérique : — dans le monde, c'est souvent le premier mot dune aventure, et c'est (juclquefois
le dernier cliapitre d'un adultère ou duu roman.
La fleur se lane : ia femme se ride ; le gant se flétrit.
(iants, femmes et fleurs s'épanouissent et meurent sur la même tiee!
'ai-jk pas liéjà écrit que
le gaiît jouait un grand
rôle «ians nos mœurs, dans nos
annales et jusque dans notre
grammaire? Journellement nous
entendons répéter aiitoiu' de nous :
— Cet employé des pompes l'unè-
bres se donne lesgan(s d'une bonne
action: ce vaudevilliste se donne les gants
dun succès. Audacieuse métaphore! I.es
— ui —
vaudevillistes se doimcr des gants , eux qui vont toujours les mains nues, trop heureux quand ils n'ont pas les pieds dans le même état !
En langage plus vulgaire, on dit encore : — Je suifi rugarUf de ce tableau , de ce t)i •ou, de celte personne.
Pour le surplus, j'engage les lecteurs a consulter le Dicliomutirr de l'Aeadémie . (jue Voltaire a commencé et «lue M. Villemain n'a pas fini.
La question des mœurs, à propos de mitaines, a été traitée à fond : il n'y a pas jusqu'au Vaudeville, ce théâtre des bonnes et des mauvaises maximes, qui ne nous ait donné, il y a cinq ou six ans, un petit acte fort comique intitulé : les Ganfs Jaunes.
Passons aux histoires.
Longtemps avant que le calembour par demande et par réponse fleurit dans nos
petits journaux de France, l'illustre, le jovial M. Romieii, aujourd'hui homme d'État, maître des requêtes, que sais-je? préfet de la Dordogne, avait découvert l'immense parti que l'on pouvait tirer de ces innocents rébus qui laissent loin derrière eux et le PhœJon et les dialogues de Lucien.
— Savez -vous, demandait M. Romieu dans ses jours de bonne humeur, qui étaient fréquents , au premier portier venu ; savez-vous, brave homme, pourquoi les Carthaginois portaient des gants ?
Le portier ouvrait les yeux et la bouche, ne répondait rien, mais tirait, comme si c'eût été son cordon sacramentel , le dernier cheveu qui ornait sa nuque.
— Eh bien, concierge, disait alors M. Romieu, les Carthaginois portaient des gant.parce qu'ils craignaient l'air aux mains.
Qu'en dites-vous, Brutus, Cassius , et vous toutes, les ombres sévères des derniers Romains?
Les Gantois qui n'ont jamais été au delà du faubourg Saint-Pierre se persuadent que leur ville est plus grande que Paris ; l'amour-propre national a produit bien des sottises, celle-là n'est pas une des moindres: d'autant plus que l'opinion patriotique des (iantois repose sur un jeu de mots do rhaiies-Quint.
Ce magnanime empereur était né n r.and, comme on sait, mais par hasard et à riieure où sa mère Jeanne-la-FoIie y pensait io moiris. I.a cité n'est donc pas plus respon j^ahic do cet événem.f^nt quo le jtrincr.
Les liistoriorïs, ces bavards et ces meilleurs, (nii s'entendent si rarement entre eux, sont néanmoins d'accord sur ce point, que Charles -Quint portait une affectioti toute particulière à la ville de (Jand, ce qui ne l'empêcha pas de la châtier en 1530 d'une façon assez peu paternelle.
Je veux donc croire que ce fut à la suite de la trêve de Nice, après avoir obtenu de î'Yançois l*" un sauf conduit qui lui permit de traverser la France et sa capitale, que CharliîS-Quint, de retour dans les gras pâturages de la Flandre, déposant un instant sa colère, prononça ce calembour à jamais fameux :
— Je mettrais Paris dans mon Gand !
(îand, au seizième siècle, était peut-être plus grand que Paris; mais depuis, mon f>ieu!il s'est démeublé, tandis que chez nous la population va croissant toujours. Gand renferme dans ses murs de vastes ])lai neoù les épis jaunissent ('uand n'v fleurit pas
la luzerne, et des laubourgs qui (eraient honte à des sous-préfectures. Pour mettre un terme aux empiétements de Paris qui ne cessait de s'étendre aux quatre points cardinaux de la banlieue, les édiles de la Chambre des députés et des archontes du Luxembourg viennent de l'enfermer stratégiquement dans une enceinte continue, en lui criant comme iMeu à la mer :
— Tu niras pas plus loin !
Le mot de l'empereur Charles-Quint me semble moins digne de sa gloire que la réponse qu'il adressa presque dans le même temps à son chevaleresque rival François I".
Le roi de France, lassé de la mauvaise foi d'un adversaire qui ne se faisait aucun scrupule de rompre les traités et de manquer à sa parole, jeta le gant à Charles- Quint, lui offrant de terminer à eux deux une guerre qui épuisait leurs sujets.
L'enipcM-eur d'Allemagne répondit :
— Ce serait le comble de la démence (ju'iin duel entre deux souverains qui peu vent faire battre pour eux des millions dt* soldats !
Une présidente de ce temps aimable de mouches et de ruelles, où l'on croyait encore aux présidentes, avait légué' à sa petite-nièce tine mitaine de Ninon de Lenclos, avec recommandation de lui vouer un culte d'amour et de respect.
Hélas! c'était le dernier vestige de la cu^
quetterie et des grâces de 'Sinon ; pauvn Ninon !
La mitaine s'est perdue dans un démena
Dernièrement un magistrat de la province visitait les catacombes; le cicérone, avec une indifférence de fossoyeur, lui montra sur son passage quelques ossements jetés dans un coin.
— Voilà, lui dit-il d'une voix sourde, le qui reste de Ninon de Lenclos !
Alors le magistrat, songeant à ce grand siècle qui avait adoré Ninon et auquel il n'avait pas eu le bonheur d'appartenir, laissa tomber de ses lèvres, comme unr pelletée de terre sur un cercueil, cet aphorisme de restaurateur que depuis deux mille ans la circonstance rendait pour la première fois lugubre :
Tarde vriiieiitihus ossa.
L'n disciple de SaïUeuil a essayé de réunir dans un distique la pensée du poète latin et le souvenir de Ninon :
l'iilclira fui et juvcnis; niinc f[ii,L' sit tonna vidcto ! AlatTiiato opus est : tarde venlcnlibiis ossa.
Voici la traduction de ce distique, par un liomme qui n'en fait pas son métier :
Jadis Ninon fut IjcUe. Kn ce lieu de repos. Passant venu (rop tard, (j n'as plus i]iie ses ,,s '
Je ne connais pas (Venfinu lerrihlc aussi indiscret qu'un gant.