CHAPITRE V
Apre». — Une chute.
Le drame en cinq actes vient de dire son dernier mot.
^ Uh —
Le Vaudeville, né malin , vient de faîro ses adieux au public dans son couplet final.
La toile va tomber.
Horreur I la pièce fait comme la toile, elle tombe !
Malheureux auteur I qu'as-tu fait ?
En termes de pâtissier, une brioche.
En termes de ménagerie, c'est un ours qu'il a exhibé aux yeux du spectateur ; et cet ours-là— non le spectateur — était mal appris , mal éduqué j il méritait de rester muselé toute sa vie.
Ours , retourne à ta tanière , le public ne veut pas de toi.
Si tu étais gentil , aussi gentil que peut l'être un ours , on t'aurait bien accueilli j si tu avais seulement un talent , un seul talent , le parterre eût été indulgent pour toi.
Mais, hélas î tu ne fais rien ; tu n'inspires ni gaîté ni épouvante.
Ours , à quoi donc es-tu ban ?
Mais à rien.
Tu ne sais même pas monter à l'arbre I Je te le répète , rentre dans ta tanière.
Mais tu n'y rentreras pas seul j les sifflets
t'y accompagneront.
C'est ainsi que le spectateur sa fait juslice. Il est vrai qu'il laisse à l'auteur une espérance ^ celle de prendre sa revanche.
Tout ie monde connaît cette phrase sacramentelle : — C'est l'erreur d'un homme d'esprit qui... qui , cette fois , a eu le malheur de n'être qu'un sot.
Hélas ! pourquoi les gens d'esprit de cette dernière espèce sont-ils beaucoup plus nombreux que ceux de la première ?
Combien de revanches sont encore à reprendre ! Les arriérés sont nombreux !
Le spectateur veut bien faire crédit 5 mais il entend qu'on finisse par le payer.
Le spectateur est comme tous les propriétaires en général , comme le mien en particulier.
Quand le spectateur ne peut se faire payer en larmes ou en gaîté, il saisit.... il saisit son sifllet.
Je pardonne au spectateur usant de son droit ', je ne pardonnerai jamais au propriétaire abusant du sien.
Toujours après. — L'Ovation^
Il y a un mois, l'auteur a été sifflé 5 aujourd'hui il est applaudi. Le voilà manche à manche; puisse-t-il avoir la helle!
C'est ce que je lui souhaite. Et quelle belle resterait insensible aux hommages du jeune triomphateur dont le nom , répété par
mille échos, vole de bouche en bouche . Dans la foule de ces jolis échos il s'en trouve toujours un qui fait mieux que répeler ; ili retient un nom que sa gloire lui a rendts cher. L'amour commencera par l'orgueil.
Cet amour-là est peut-être le plus noble et le moins inconstant de tous.
Vous avez entendu le spectateur demander la toile } c'est l'auteur maintenant qu'il demande.
Il veut d'abord savoir son nom 5
Son nom de baptême et son nom de famille.
Que le spectateur me le pardonne, mais je suis en retard avec lui à cet égard : je ne lui ai jamais livré que mon nom de baptême.
La curiosité du spectateur est sans bornes. Après le nom de l'aufe^r, il voudrait savoir quel quartier il habite, quelle rue , quelle maison 3 s'il est marié ou garçon j si sa por-
tière est jeune ou vieille. II y a cent à parier qu'elle est vieille. Il voudrait connaître la couleur de ses cheveux — de l'auteur, non de la portière. — Enfin, il ne serait pas fâché d'entrer dans tous les détails domestiques qui le concernent.
Un auteur applaudi est toujours intéressant , et tout le monde veut lui porter intérêt. Tombé , personne n'eût voulu le relever ni l'approcher : la honte est contagieuse. Applaudi , chacun le cherche du regard. Le voir, c'est presque prendre place à ses côtés sur le piédestal 'qu'il vient de s'élever.
Si contagieuse est la honte, la gloire ne l'est pas moins ) seulement on répudie la première j on s'attèle au char de la seconde : voilà toute la différence.
Le front couronné du laurier classique , regardez cet heureux du jour, je devrais dire de la soirée j comme une idole au mi-
lieu des prêtres qui l'encensent , il s'avance.
Il a d'ordinaire deux parrains, ou plutôt un parrain et une marraine.
Le père noble est le parrain.
Sa jolie marraine est la jeune première. f- En recevant ce baptême de gloire , le néophyte s'incline.
Et le public d'applaudir I
Il s'incline encore davantage.
Le public, qui ne veut pas être en retard de bons procédés , applaudit encore plus fort.
Et ainsi de suite.
Enfin l'ovation cesse 5 l'auteur se retire en saluant à reculons, le rideau tombe, et la foule s'écoule.
SpectûtCUr riant. —Passé minuit.