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CHAPITRE III

De quelques exercices et jeux basés sur les plaisirs du tact spécifique et général.

Un grand nombre de divertissements ont pour facteur principal un plaisir du tact. Quelques-uns appartiennent à la gymnastique et d'autres aux jeux. Je ne parlerai ici que de ceux qui peuvent servir de types.

Un des mouvements à la fois les plus simples et les plus féconds en joies est la promenade. Réduite à sa plus grande simplicité, elle est l'exercice de la fonction ambulatoire, pris pour exercer des muscles. Mais rarement le plaisir de se promener reste aussi peu complexe. Il se complique d'autres joies, par exemple : celles de voir, de causer, de passer le temps, de lire, etc. En tous ces cas, cependant, l'élément fondamental est le mouvement des muscles des extrémités inférieures et du tronc. L'bomme est formé, pour la plus grande partie, de chair et d'os et, pour autant que la petite masse cérébrale tienne sous son joug l'organisme entier, elle n'arrive pas à détruire les besoins de tant de matière animée, qui réclame de la nourriture et du travail. Dans toutes nos occupations sédentaires, les jambes sont mai satisfaites des rares pas que l'on fait entre les murs d'une maison, ou des mouvements qu'elles font sous une table. Après un certain temps, elles

ont besoin de sortir et de se promener. Alors les muscles, pleins d'une force qui s'est accumulée à l'excès dans leurs fibres, se remuent avec vivacité et, dans leurs mouvements, nous sentons un besoin satisfait. La poitrine se dilate, pleine de l'air pur que la bouche boit à grandes lampées; le pouls s'accélère, et le corps entier jouit dans toutes ses parties du mouvement qui lui est communiqué. Les changements d'allure, la nature du sol ou des objets que nous dépassons modifient les plaisirs de la promenade ; mais ce qui exerce sur eux l'influence la plus grande, c'est le degré individuel de sensibilité ou d'intelligence. Celui qui ne se promène que pour dépenser quelques heures d'une journée oisive, ou à moitié gâchée dans des occupations vulgaires, n'éprouve que le languissant plaisir de mouvoir ses jambes; au contraire, l'homme qui a passé de longs instants dans un cabinet, celui dont la sensibilité est exquise, se rend à une promenade comme à une fête. Recueilli en lui-même, il suit toutes les impressions du monde extérieur, depuis le doux contact du pied avec le sol jusqu'au frémissement des viscères dans leur cavité; plus d'une fois son allure est bizarre, soit par habitude de dédaigner les mesquinités de la vie, soit parce que, voulant épargner le temps et faire un grand exercice musculaire, il court et lève démesurément les pieds, comme je l'ai vu faire à un célèbre chirurgien. Les ressources de la vue et de l'intelligence rendent la promenade charmante à celui qui pense et qui sent. En général, ce plaisir est mieux goûté dans les pays froids ou tempérés. Les femmes et les individus très faibles n'en retirent que de faibles plaisirs, soit parce que la vie sédentaire est devenue pour eux un vrai besoin, soit parce gue l'effort qu'ils doivent faire entraîne une trop grande fatigue.

La course est l'exagération de la promenade et peut

nous donner des plaisirs vifs. Us semblent pourtant réservés aux enfants ou aux très jeunes gens. L'exubérance de la vie rend nécessaire un exercice plus violent et, dans ce cas, la course semble plus agréable que la marcbe. L'air qui nous caresse, la secousse des viscères, l'alternance du choc contre le sol et du ressaut, sont les facteurs qui constituent cette joie. Pour celui dont les jambes sont longues et qui sait garder l'équilibre sans efforts, la course sur un plan incliné est véritablement pleine de volupté. L'œil choisit rapidement la place où doit s'appuyer le pied, et celui-ci s'y pose en hâte, entraînant le corps. Ce dernier, par une série de mouvements qui exercent les facultés motrices, est remué dans toutes ses fibres sans éprouver de fatigue. Dans le plaisir de la course comme dans tous ceux où Ton vainc une difiiculté, le sentiment de l'émulation peut avoir une grande part. Le saut ne donne du plaisir par la sensation tactile que lorsqu'il est peu haut. Dans les autres cas, la satisfaction d'avoir fait un effort ou d'avoir donné une preuve de courage compense la secousse désagréable que reçoit le corps. Si l'on saute dans l'eau d'une très grande hauteur, on éprouve une vraie volupté en se sentant suspendu en l'air. Sautiller sur un corps élastique nous donne le plaisir d'une résistance toujours vaincue et toujours renaissante.

L'exercice salutaire de la nage nous donne des joies bien complexes, et qui dérivent à peu près toutes du tact. Dans l'eau stagnante, le plaisir se réduit au refroidissement de la peau, à l'exercice musculaire et au contact de toute la surface du corps avec une substance qui cède au moindre mouvement. Dans un lac ou dans une mer agitée, on a, en outre, le plaisir de briser les lames avec son corps, en allant contre le flux. C'est dans les fleuves au rapide courant que la volupté atteint son

apogée. Le courant nous entraîne, et nous nous sentons portés rapidement et sans fatigue. Les faciles mouvements de nos bras redoublent la vitesse, et nous voyons fuir rapidement les rives, tandis que l'eau, frémissante autour de nous, produit un chatouillement exquis. Les particularités de ce plaisir sont si nombreuses que je perdrais trop de temps à les vouloir décrire.

La danse est, elle aussi, un plaisir bien complexe et qui, par les éléments qui le constituent, appartient en grande partie au sens auditif. Comme, pourtant le fait fondamental est un mouvement, et qu*un de ses ornements les plus brillants est l'instinct sexuel, je crois pouvoir en parler ici. Ce plaisir, réduit à sa plus simple expression, peut être goûté par un seul individu, dansant sans musique; dans ce cas, le plaisir se borne à l'exercice de quelques muscles qui se meuvent d'une façon rythmée, alternant le repos et l'action. Si à cet individu s'en associe un autre du même sexe qui danse avec lui, le plaisir s'augmente d'un degré par le partage de la sensation. Si le compagnon de plaisir est du sexe opposé, si la personne est belle et jeune, le pâle plaisir du mouvement s'associe aux joies chaudes d'un embrassement innocent et les contacts les plus légers amènent des voluptés sans mesure. Enfin, si la musique se fait entendre, elle fait l'effet du soleil qui, apparaissant à l'aurore, ressuscite le monde. Tous les plaisirs alors s'unissent et se confondent dans une harmonie suave.

Les cercles rapidement décrits, les langoureux abandons, les grâces aimables et les coquetteries élégantes viennent s'associer aux palpitations du sein, à la fusion d'haleines tièdes, aux œillades furtives, aux soupirs entrecoupés, au contact des seins et à la pression convulsive de la taille souple qui se confie. C'est alors que l'homme, heureux de sentir firémir en ses bras une créature vivante,

dont les mouvements suivent les siens propres, rythmés par l'harmonie, goûte un des plus doux moments de la vie. C'est alors que la femme, dans tout l'éréthisme de son exquise sensibilité, se sentant entraînée, emportée par une main qui l'étreint contre une poitrine dont elle se demande si elle voudrait se rapprocher ou s'éloigner, c'est alors qu'elle oublie de vivre. Ce n'est qu'avec le visage enflammé qu'elle regagne, au bras de son cavalier, le siège que ses yeux noyés ne sauraient trouver sans aide. La profusion des lumières, la splendeur des riches vêtements, les parfums et toutes les recherches du luxe encadrent à merveille les plaisirs de la danse sans en changer la nature. Dans la jeunesse, surtout pour les femmes, ces plaisirs comptent parmi les plus intenses. La danse, appréciée comme elle peut l'être, est un plaisir vraiment convulsif et un véritable délire des sens.

, Dans les exercices gymnastiques, le plaisir est d'autant plus grand que les muscles sont plus vigoureux, et que, par conséquent, ils ressentent davantage le besoin d'action. Les individus qui ont des muscles frêles et délicats ne trouveront nul plaisir à des efforts qui les lassent. Le plaisir est très divers suivant les cas, il n'arrive jamais à la volupté et s'exprime toujours avec la physionomie de la satisfaction et de l'effort. La fin brusque d'une résistance obtenue par nos forces, l'alternative de l'effort et du repos et la rapide succession de sensations fortes, sont les principaux éléments qui constituent les plaisirs gymnastiques.

Tous ceux-ci sont produits par un mouvement qui naît en nous et qui se communique à notre corps et aux autres objets. Beaucoup d'autres peuvent nous venir d'un mouvement qui nous est communiqué.

L'exercice de l'équitation est accompagné de nombreux

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plaisirs qui varient entre de vastes limites. Rester ferme en selle avec le corps bien à Taise nous donne le plaisir élémentaire de nous trouver élevés au-dessus du sol, assis à l'aise sur le dos d'un animal qui, par la température de son corps, par ses frémissements, nous prouve sa vie robuste et énergique. A peine un geste de notre main a-t-il imposé le pas à notre monture, que nous éprouvons le plaisir d'une allure régulière et qui ne nous ne fatigue pas. L'œil jouit d'un plus vaste horizon ou s'arrête à étudier les mouvements des oreilles mobiles ou les élégantes secousses de la tète de l'animal. La main qui transmet le commandement reste prête à signifier notre volonté, pendant que l'autre joue avec la crinière soyeuse. Mais l'allure trop facile du pas lasse promptement le cavalier. Il raccourcit les rênes, passe au trot et commence à sentir ses organes profonds remués par les secousses alternatives de son cheval. L'agréable pression du pied sur les étriers, sur lesquels, souvent, s'appuie le corps entier, et le mouvement que nous ressentons dans tout notre individu rendent le trot extrêmement agréable, surtout le trot à l'anglaise, dans lequel les cuisses, se soulevant sans cesse, évitent les brusques secousses. Le plus grand plaisir nous est pourtant donné par le galop ou la charge. Nous sommes alors portés comme sur des ailes et sans ressaut, comme si nous naviguions à travers cet air qui offre une résistance suffisante pour nous entourer d'une brise qui nous caresse. Le plaisir essentiel de l'équitation consiste dans le mouvement qui nous est communiqué et qui ne se peut définir. L'art de l'équitation le varie beaucoup, et l'on ne peut le connaître parfaitement qu'après un long apprentissage de cet art aussi agréable que salutaire.

On perçoit, en allant en voiture, une sensation qui peut être agréable si le mouvement est uniforme et si le corps

se trouve dans des conditions suffisamment convenables pour jouir de cette sorte de mouvement communiqué. Le plaisir est plus grand quand nous sommes entraînés dans la direction où nous avons l'habitude de nous inouvoir. Dans ce dernier cas, tous ces éléments reçoivent une secousse qui leur est habituelle. Le mouvement contraire ennuie quelques personnes et leur cause nausées et migraines. Nos pères, dans leurs carrosses sans ressorts et sur leurs routes inégales et caillouteuses, n'ont certes point goûté les plaisirs dont jouit un bourgeois qui, mollement étendu sur les élastiques coussins de son coupé, court sur le pavé uni de la ville. Pour beaucoup, ce plaisir est peu de chose, tandis que, pour d'autres, il est intense et salutaire. Les heures de la journée, les diverses saisons et bien d'autres circonstances le modifient; aller en chemin de fer peut produire des sensations agréables dont la cause se trouvé aisément.

Les moyens avec lesquels l'on voyage d'ordinaire sur l'eau peuvent produire divers plaisirs du tact, mais qui sont, d'habitude, assez tièdes. Voyager en bateau à vapeur ou dans un bateau sur une surface d'eau tranquille nous donne des sensations tactiles à peine sensibles, tandis que, si le vent balance le bâtiment, les alternatives de mouvement peuvent nous donner des sensations agréables, semblables à celles que l'on obtient au jeu de paume. Beaucoup trouvent charmant de s'appuyer sur un sol incertain et qui vacille sans cesse.

Des sensations du tact agréables, pour leur nouveauté surtout, proviennent des voyages à travers l'atmosphère. Les ondulations incertaines, le vol rapide, les impressions fuyantes du champ si mobile que traverse l'aéronaute, lui procurent des plaisirs variés et intenses.

Beaucoup de jeux doivent leur attrait principal aux

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plaisirs du tact. La paume, la balle, le billard et bien d'autres appartiennent à cette catégorie, et les plaisirs qu'ils donnent viennent des éléments divers que j'ai déjà analysés et qui se combinent entre eux de diverses façons. Presque toujours la compagnie et l'émulation forment la partie principale de ces joies.

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