CHAPITRE II
Plaisirs de la sensibilité générale. — Plaisirs pathologiques
du TACT.
Les plaisirs qui dérivent du tact, dont les organes sont épars sur toute la superficie du corps, sont très divers selon la nature du besoin qui se trouve satisfait et selon la partie du corps qui éprouve la sensation. Quelques-uns sont tout à fait semblables à ceux du Tact spécifique et se confondent avec eux, tandis que d'autres, qui s'éprouvent dans des parties plus profondes, en diffèrent entièrement.
Les variations de température sont des sources de plaisirs infinis qui peuvent se diviser en deux grandes classes, suivant qu'ils proviennent de l'accroissement ou de la diminution de température. Quand nous nous trouvons dans un air ambiant trop chaud, qui ne nous débarrasse pas avec une promptitude suffisante du calorique qui se forme constamment en nous, ou de celui que nous recevons de l'extérieur, nous éprouvons un vrai besoin de nous refroidir et cherchons sans cesse les corps qui nous enlèvent ce surcroît de chaleur. La satisfaction de ce besoin fait toujours naître un plaisir qui varie suivant que ce corps est l'air ou un liquide, l'eau en général, ou un solide quelconque. L'abaissement de température doit pourtant être toujours modéré et en proportion de notre besoin. La
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caresse de la brise du soir après une journée chaude, le battement d'un éventail, Tair libre, en sortant d'une pièce trop chauffëe, nous donnent des plaisirs de cette sorte. L'air pourtant, quand c'est le vent qui l'apporte, peut créer des plaisirs indépendants de sa température, en chatouillant et en exerçant la sensibilité dermique. A cet égard, les idiosyncrasies individuelles varient beaucoup. Certaines personnes ne sortent pas de chez elles les jours de vent, parce qu'elles rentreraient avec la migraine et de fort méchante humeur. D'autres, au contraire, éprouvent de la volupté à marcher, tète haute, contre le vent le plus violent ou à rester immobiles sur la passerelle d'un navire marchant à toutes voiles, en regardant la proue. J'ai voulu me rendre compte des sensations que l'on peut avoir en allant contre le vent ou en le suivant, sur les rives d'un lac, tantôt en marchant librement, tantôt en ouvrant un large et solide parasol. Les plaisirs que l'on éprouve dans ce cas sont de deux sortes et consistent : ou dans le triomphe d'une résistance, ou à se sentir transporté par une force qui, sans nous blesser, menace de nous enlever de terre, et entre en contact avec notre derme, à travers nos vêtements. La poussière liquide, très ténue, soulevée par le vent sur les eaux et que nous recevons sur la face, est encore l'origine d'une autre volupté. Un plaisir tout spécial, et qui appartient au même groupe, consiste à rester debout sur une locomotive, en regardant du côté où elle se dirige.
L'eau froide nous enlève le calorique plus rapidement que l'air, qui en est un mauvais conducteur, et le contact de cette eau, étant plus mécanique, arrive à être aussi plus voluptueux. La sensation varie beaucoup suivant que nous immergeons seulement une partie de notre corps, ou que nous plongeons dans l'onde, ou que nous recevons un filet d'eau tombant d'une certaine hauteur. A cette catégorie de
plaisirs appartiennent ceux que Ton éprouve en se lavant, en nageant, en prenant un bain froid ou une douche, etc. Les corps solides qui peuvent nous donner un certain plaisir, par la soustraction du calorique, sont seulement les bons conducteurs de la chaleur. La nature de la volupté change avec leur forme et leur nature, et encore avec la façon dont le contact a lieu ou avec la partie qui perçoit la sensation. Parmi ce genre de plaisirs, on peut ranger celui que Ton trouve à mettre une chemise de toile ou à se fourrer nu entre deux draps de cette étoffe, à appuyer le visage sur une tablette de marbre, à toucher avec les mains chaudes un métal, les cristaux, etc. On peut ressentir une infinité d'autres plaisirs, produits par la diminution du calorique, en prenant des boissons froides ou glacées, en faisant des injections vaginales (1) ou en recevant un lavement.
On peut opposer à cette variété de plaisirs ceux que donne l'accroissement de la chaleur aux corps qui souffrent parce qu'ils en manquent. Leur nature est aussi différente de celle des premiers que les sensations de froid et de chaud le sont entre elles. Mais on peut dire, sans crainte d'erreur, qu'en général, ils sont plus intenses que ces plaisirs contraires, toutes choses égales d'ailleurs; et ceci se doit, peut-être, à l'exaltation de la sensibilité qu'amène toujours l'augmentation de température. Ainsi, un bain froid abat les désirs erotiques, tandis qu'un bain chaud les excite,
(1) J'aurais pu retrancher de ma traduction quelques mots et peut-être même quelques chapitres qui blesseront des yeux pudibonds. Ce qui m'en a empêché, c'est que je ne me suis pas cru le droit de mutiler à ma guise l'œuvre d'un homme tel que le sénateur Kantegazza. D'ailleurs, malgré le brillant du style, en dépit des traits humoristiques, cet ouvrage est, sous sa forme aisée et sans pédantisme, un pur ouvrage de science. Ceux-là seuls doivent l'ouvrir qui y cherchent un enseignement, et dans les bibliothèques, on doit le mettre dans ce rayon que ferme une serrure de précision. (N. d. T.)
prolongeant ou amenant l'érection priapique. Pour ne pas entrer dans des subtilités superflues, je dirai seulement que ces plaisirs ont la propriété de durer longtemps et de croître même, jusqu'à un certain point, par le seul fait de les ressentir. Ainsi, le plaisir de se mettre, en été, dans un lit froid cesse bientôt, parce que la cbaleur que nous cédons aux draps les réchauffe; tandis qu'en hiver nous ne pouvons jamais nous résoudre à abandonner les matelas tièdes, et souvent il faut un effort surhumain, un acte d'héroïsme pour nous résigner à affronter les rigueurs de la température extérieure.
Il n'est pas besoin d'expliquer pourquoi les plaisirs qui dérivent du changement de température varient beaucoup suivant le climat et suivant les saisons. A la Guyane et à Madère, où la température est à peu près uniforme toute l'année, ces plaisirs doivent être moins nombreux et moins étudiés que dans les pays où la succession des saisons nous fait vivre, chaque année, sous quatre climats différents. Les idiosyncrasies individuelles sont très diverses à ce point de vue. Les uns frémissent de plaisir sous la pluie ténue d'une douche froide ou en se jetant dans l'eau d'une rivière, et ne se sentent bien portants qu'en hiver, tandis que d'autres se recroquevillent aux premiers brouillards et n'aspirent qu'aux brûlantes caresses du zéphyr de juillet et aux douces piqûres que font les dards d'un soleil caniculaire. Très peu, plus heureux que ceux-ci et que ceux-là, et dont je fais partie, se frottent joyeusement les mains à voir tomber la neige ou en Técrasant dans une promenade matinale de janvier, tandis qu'en été ils savent ressentir la volupté de rester paresseusement à terre, les yeux mi-clos, regardant le soleil qui, de ses rayons tombant à pic, pénètre les tissus d'une sensation particulière très complexe, qui n'est guère goûtée que des lazzaroni et
de ceux qui peuvent supporter impunément un soleil de juillet.
L'état électrique de l'atmosphère doit influer aussi sur le bien-être général et, par là, doit produire quelques voluptés spéciales ou modifier celles qui proviennent d'ailleurs. A ce sujet, pourtant, nous sommes dépourvus de données positives, comme, d'un autre côté, nous sommes parfaitement ignorants des éléments infinis qui modifient l'air dans les divers pays ou dans les diflérentes heures de la journée. Les eudiomètres les plus perfectionnés ne sauraient trouverque des variations insensibles entre l'air des hémisphères opposés, alors que nos poumons reconnaissent des différences notables dans l'atmosphère à quelques lieues de distance (1).
Nous ne pouvons pas connaître les caractères physiques des organes qui constituent notre corps, sans les détruire sur les cadavres de nos semblables; mais, quand nous sommes vivants et éveillés, nous recevons de chaque partie du corps une sensation qui résulte de son existence et qui, modifiée dans sa façon d'être, se confond et s'unit dans la perception avec celles qui émanent de chaque point de l'organisme. De cette façon, même en fermant les yeux, sans être troublés par aucune sensation externe ou par aucune idée, sans penser, nous avons conscience de vivre. Ce fait psychique, très simple, est constitué, d'une part, par les mille impressions exercées par la matière vivante sur les nerfs des sens et, de l'autre, par la conscience qui les perçoit et les unit. C'est un phénomène fondamental de la vie qui doit être différent chez les divers animaux, chez les divers individus de la race humaine et
(1) Par exemple, entre l'air de Pise et celui de Florence. Nulle part la différence n'est plus sensible qu'entre ces deux villes, à quelques kilomètres l'une de l'autre. (N. d. T.)
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dans les mille moments entre lesquels se divise l'existence de tout individu. Si Ton pouvait représenter avec un signe sensible et fidèle ce fait commun à tous les êtres, on pourrait avoir autant de formules qui expliqueraient les variétés infinies de la matière vivante. Quoi qu'il en soit, pourtant, ce phénomène est du domaine des sens tactiles, et est l'origine du plus grand nombre de plaisirs. Quand les organes sont tous parfaitement sains et que le mécanisme compliqué de la vie intellectuelle possède toute sa vigueur, alors l'homme se sent et jouit de la vie, éprouvant un des plaisirs les plus simples et en même temps les plus complexes. Ce plaisir est de tous les âges, de tous les temps, de tous les pays. N'en pouvoir jouir est une maladie qui s'observe souvent chez les mélancoliques, chez les hypocondriaques et chez les faibles de santé. C'est un des plaisirs les moins intenses, mais qui dure autant que la vie et qui n'est interrompu que par les douleurs qui rétouffent. C'est dans sa jeunesse que l'homme l'éprouve dans toute sa force, et c'est alors qu'on le voit, content de lui-même et du monde qui l'entoure, dominer avec un sourire qui fait rayonner de joie son visage épanoui. Le plaisir primitif ne s'accroît pas par la civilisation. Le premier homme qui, après avoir admiré la splendide nature qui l'entourait, a jeté son regard sur lui-même, l'a éprouvé alors avec la même intensité que le ressent un enfant qui, s'éveillant dans son berceau, regarde autour de lui, en souriant, aussi bien que le philosophe, qui, sain de corps et d'esprit, sans penser, se regarde et se frotte les mains.
Le besoin de dormir est un de ceux dont la satisfaction est indispensable ; mais, comme dans le sommeil l'atten tion est impossible et que la perception s'obscurcit, il n'est guère une source de plaisirs. Certes, on trouve agréables
les moments qui le précèdent, quand les idées commencent à se confondre et que la lumière de l'esprit s'éteint peu à peu; alors, nous recueillons les prémices d'un plaisir né de la satisfaction nécessaire d'un besoin. Quelques-uns aiment à se faire éveiller le matin, avant l'heure à laquelle ils s'éveilleraient naturellement, afin d'éprouver ce plaisir qu'ils perçoivent alors mieux que le soir, l'intervalle entre le sommeil et la veille étant plus long. Les songes peuvent cependant donner quelques plaisirs, mais ceux-ci appartiennent aux plaisirs de l'esprit, dont je parlerai plus loin.
Un besoin que l'on confond souvent avec celui du sommeil, est la tendance au repos. Les plaisirs qui en dérivent sont quelquefois plus intenses, et certains les préfèrent à toutes les voluptés. On en jouit dans toute leur force lorsque l'on est convalescent et qu'après une longue maladie, on s'est levé pour la première fois et que l'on rentre dans ce lit où l'on a passé tant de jours; alors, avant de s'endormir, si l'on n'est troublé par aucune souffrance, on goûte une volupté paradisiaque. Les moindres points du corps ont acquis une exquise sensibilité, et chacun, diraije, devenant un petit centre de sensation, ressent la douce pression des matelas moelleux. Les muscles se sentent à l'aise dans ce repos absolu; l'on ressent quelquefois un léger frémissement dans la région du cœur, il semble que la fatigue est prise au corps par le lit, sous la forme d'un courant tiède et frémissant. Enfin nous sentons que le sommeil s'approche comme un ami bienfaisant. On éprouve des plaisirs semblables à celui-là en se couchant après une longue course ou de grandes fatigues. D'ordinaire, ces plaisirs sont généraux, mais peuvent aussi prendre un caractère local, quand ce n'est qu'une partie du corps qui se repose.
Des plaisirs tout à fait contraires à ceux-là, mais très vifs, peuvent être ressentis en remuant de diverses façons les muscles, soit en exerçant un seul membre, soit en transportant le corps d'un lieu à un autre. Dans ces divers cas, le plaisir dérive de la satisfaction d'un besoin. Je ne signalerai que quelques-unes de ces sensations agréables, me réservant de traiter à part celles qui constituent de vrais amusements. Aux plaisirs locaux de ce genre, appartiennent ceux de rompre avec les dents des noyaux de fruits, de faire des efforts avec les bras, de remuer les doigts, de danser, etc. Des plaisirs plus généraux se trouvent dans la marche, la course, les sauts, les promenades en voiture, la danse, l'équitation, la paume, etc. Ces joies sont plus vives dans le premier âge de la vie et chez les individus dont le système musculaire est très développé.
Les grandes fonctions de la vie végétative, étant presque entièrement en dehors du domaine de la volonté, nous procurent très peu de plaisirs et ne nous donnent guère que des joies négatives. Le foie, le cœur, ne peuvent nous procurer de voluptés qu'en cessant de nous faire souffrir. Cependant, dans l'état de santé, ils concourent à produire cette sensation synthétique d'existence dont j'ai déjà parlé.
L'organe respiratoire communique directement avec l'extérieur et peut nous donner des plaisirs, en vérité plus ou moins négatifs. Si nous n'avions pas quelquefois le poumon plein d'air chaud ou méphitique, nous ne ressentirions par le plaisir de respirer la brise fraîche et pure. Si jamais notre muqueuse respiratoire n'était irritée, nous ne saurions goûter la volupté d'un éternuement; si nous ne nous ennuyions jamais, nous n'apprécierions pas les charmes du bâillement.
L'appareil gastro-entérique ne nous donne de plaisirs intenses que lorsqu'il communique avec le monde extérieur. Le goût est proche de l'entrée des aliments, et nous procure de larges joies où le tact se mêle; mais les sensations qui se réfèrent à ce dernier sens, étant inséparables de celles qui proviennent du goût, seront étudiées en même temps que celui-ci. L'estomac se délecte rarement des mets qu'il reçoit, et le bien-être que l'on éprouve pendant une bonne digestion est un plaisir très général et très complexe, qui dérive spécialement de la satisfaction de la faim, de l'excitation agréable de la circulation, et de la pléthore causée par l'assimilation des matériaux les plus solubles; enfin d'autres facteurs moins connus. Le tube intestinal ne donne nul plaisir positif, sauf celui que cause la défécation et qui peut arriver chez certains à un degré appréciable. Dans cet acte, on ressent un plaisir qui vient de la satisfaction d'un besoin, et il devient d'autant plus grand que la résistance exerce davantage les muscles, sans cependant les fatiguer. Où l'exercice musculaire fait défg-ut, ou là où il est exagéré, le plaisir cesse. Quand l'évacuation est accomplie, la volupté croît, et provient du mouvement de toutes les anses intestinales et des entrailles qui viennent remplir le vide formé, et aussi par la cessation de l'irritation de la muqueuse rectale. Ce plaisir est plus grand, si le siège est commode. Le plaisir que l'on a à prendre des lavements est presque pathologique.
L'émission des urines est souvent accompagnée de plaisir, même dans des conditions normales, surtout quand la vessie est très pleine. Dans ce cas, certains individus très sensibles sentent la vessie se resserrer et descendre dans le bassin. Ce plaisir est léger et court.
Toutes ces diverses sensations dont je viens de parler varient beaucoup en proportion de la sensibilité indivi-
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duelle. Les femmes et les peuples efTéminés les ressentent mieux.
Leur physionomie est très variée. Nous ne ferons que l'esquisser.
Les plaisirs qui nous viennent du refroidissement du corps s'expriment par des frissons et des soupirs, par le rétrécissement des yeux et la fermeture des dents. Quand le corps qui nous rafraîchit est l'air, nous élargissons la bouche et dilatons le thorax, respirant à grands traits. Quelquefois le plaisir se démontre simplement par une apparence ouverte et lucide. Quand, au contraire, le plaisir provient d'un surcroît de chaleur, la mimique est très diverse, suivant la manière dont nous nous réchauffons. En général, si la chaleur est tiède, nous nous recro* quevillons, souriant. L'eau chaude nous donne de la langueur et réveille des idées lascives. La chaleur solaire, quand elle produit du plaisir, exalte à un haut degré la turgescence de la peau; le visage rougit et l'inspiration devient longue et bruyante. Le ruissellement de la transpiration devient agréable, en déchargeant le derme d'une tension excessive. Le plaisir de se réchauffer au feu a une physionomie toute spéciale et différente, selon les conditions réciproques de température de notre corps et du combustible qui nous réchauffe. Si nous nous approchons du feu simplement pour faire cesser une sensation de froid, le plaisir est très simple et s'exprime d'ordinaire par un frottement de mains, et par des attitudes destinées à exposer à la flamme la plus grande partie possible de notre corps. Quand, au contraire, l'on fait une vraie occupation de rester devant le feu, le plaisir se complique d'autres plaisirs, tels, par exemple, que celui de passer le temps sans fatigue, de jouir d'un doux recueillement, d'exercer le tact en remuant le feu de temps en temps, et le spectacle
toujours varié que présentent les flammes vacillantes, les spires d'azur de la fumée, le changement de couleur des tisons que couvrent peu à peu de mous flocons de cendres. En ce cas, la physionomie offre une mimique peu vivace et se rapproche d'une tranquille béatitude.
Ee bien-être général que donne la conscience d'une bonne santé, empreint le visage d'un air particulier qui forme une des parties les moins fugaces de notre physionomie habituelle. Il est expriiué, à un degré peu élevé, par une tranquillité calme, tandis que, plus haut, iJ entraîne la sérénité et la distension des traits, ainsi qu'un penchant au rire et une singulière vivacité de gestes. La manifestation des actes intellectuels reçoit aussi l'empreinte de ee plaisir si général que nous appelons d'ordinaire la bonne humeur.
Les plaisirs que nous donne le repos, ou les instants qui précèdent le sommeil, sont exprimés par une grande langueur, un abandon entier du corps aux lois physiques. Si l'homme est assis, il jette le corps en arrière, plie le cou et laisse tomber la tête sur la poitrine, il tient les bras croisés ou pendants sur les cuisses ; il étend ou croise les jambes. L'abaissement des paupières est signe de grande fatigue ou de vraie volupté. L'homme qui est fatigué et se couche, cherche à exercer le moins d'actions musculaires possible et, pour ce faire, se jette parfaitement horizontal, avec les jambes et les bras ouverts, respirant profondément. Les soupirs et les expirations prolongées ne sont pas rares. L'attitude d'un paresseux qui, au matin, reste à jouir du passage du sommeil à la veille ou de la veille au sommeil est, je crois, assez expressive pour démontrer la réalité des plaisirs qu'il ressent. Il commence à ouvrir les yeux. Les images des objets qui l'entourent, se confondant avec les dernières fantasmagories du rêve, forment
mille combinaisons chimériques ; mais les paupières redescendent lentement, pour se rouvrir peu après, semblant ainsi indiquer les passages alternatifs du monde extérieur au néant, où des ombres vagues errent seules pour prouver l'existence de l'esprit assoupi. La respiration devient plus fréquente; le sang, courant plus vite et plus chaud à travers les tissus, réveille peu à peu la vie de l'esprit et rheureux mortel s'agite légèrement, étire les membres et épanche, dans un long bâillement, la plénitude du plaisir qui l'inonde.
La mimique d'un plaisir donné par le mouvement est naturellement opposée à celle des ioies du repos. Le visage est animé, les yeux brillants, et beaucoup de muscles, inutiles à*l'action, sont entraînés à un mouvement sympathique. Le rire, les cris, les extensions des membres sont autant d'expressions de ces plaisirs dont on ne jouit bien qu'après le repos, comme celui-ci n'est vraiment agréable qu'après une grande fatigue.
Les plaisirs négatifs qui proviennent de la cessation des douleurs peuvent avoir une physionomie très significative, en proportion de la douleur disparue. Les soupirs, longs et répétés, le rire, le chant, les cris de joie, le calme et la langueur du visage sont autant d'éléments qui se combinent pour former maints jeux de physionomie qui varient suivant mille circonstances.
Le plaisir, très complexe, que nous donne un bon repos, a quelquefois une mimique très expressive. Celui qui le ressent reste assis et cherche un repos sans trouble. Sa physionomie est animée, vermeille; sa bouche est entr'ouverte et ses angles simulent le commencement d'un sourire en élargissant les joues; ses yeux sont brillants et, en se mouvant lentement dans un horizon restreint, voient sans regarder. Les mains, d'ordinaire, se croisent
sur le ventre, semblant ressentir les voluptueux frémissements des mets délicats que l'estomac digère, et celui-ci, distendu et légèrement irrité, répand autour de lui une tiédeur qui semble se propager en ondes circulaires. L'expression générale est, en somme, celle d'une béatitude souveraine.
La brève esquisse que j'ai tracée de la physionomie des plaisirs de la sensibilité générale, ne vaut que pour indiquer par des traits légers les principaux types d'une mimique très variée que je ne puis décrire complètement.
L'exercice de ces divers plaisirs perfectionne le sens tactile en général et agit de la même façon que les plaisirs tactiles du premier ordre dont j*ai parlé. Le bien-être modifie l'organisme entier et dispose à jouir de tous les autres plaisirs. Son absence constitue un vrai commencement de douleur, qui empêche de goûter les joies dans leur plénitude, en ce qu'elles sont employées à saturer ou à compenser cette douleur. Les divers degrés de ce plaisir primordial exercent donc une grande influence sur la statistique des plaisirs de chacun. Les joies du mouvement, étant une cause indirecte du développement musculaire, amortissent la sensibilité excessive pour les impressions légères, et diminuent les plaisirs voluptueux ainsi que l'éréthisme nerveux, ce tourment et ce délice du sexe faible.
Tous les plaisirs dont j'ai parlé jusqu'ici sont physiologiques, parce qu'ils sont conformes aux lois naturelles qui régissent le système nerveux, et parce que tous les hommes bien organisés en peuvent jouir. Il y en a d'autres qui appartiennent au tact, mais qui peuvent être dits pathologiques. Un plaisir normal du tact spécifique et général peut provenir, ou d'une condition particulière congénitale du centre cérébral, ou des nerfs tactiles, ou d'un état morbide passager des mêmes parties du corps.
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Comme plaisirs pathologiques dépendants de la constitution, l'on pourrait citer ceux qu'éprouvent certains individus à manier les corps saies ou à se frapper la tète contre des objets résistants. Les plaisirs pathologiques qui viennent, au contraire, d'un état transitoire sont variés à l'infini. Le galeux éprouve une vraie joie à se gratter, à s'écorcher. Celui qui a une plaie est heureux d'en comprimer les contours ou de chatouiller les jeunes peaux qui vont former la cicatrice. Je me souviens d'un vieillard qui m'avouait ressentir une joie extraordinaire, et qu'il jugeait incomparable, à gratter les environs d'une plaie invétérée qu'il avait à la jambe. Celui qui est atteint de fièvre violente se jetterait dans un lac glacé, et le voyageur, sur les neiges des Alpes, se sent entraîné à un sommeil dont il ne se réveillerait pas. Enfin, la folie peut rendre agréables les blessures, les coups, et autres lésions, en soi très douloureuses.
Les premiers plaisirs ne sont pathologiques que d'une façon relative, parce que si tous les hommes pouvaient les goûter, ils ne seraient plus tenus pour tels.
Les seconds offensent directement l'organisme et, par cela, ils sont essentiellement pathologiques, renversant la loi de la nature, qui accompagne presque toujours le plaisir de la satisfaction d'un besoin de notre bien-être.
La physionomie de ces plaisirs est d'ordinaire rebutante; qui a vu des enfants jouer dans la boue ou s'en couvrant les mains et la face, ou qui a contemplé les fureurs d'un galeux qui se gratte, peut s'en faire une idée.