CHAPITRE IV
Plaisirs sexuels. — Physiologie comparée et analyse.
La nature, qui voulait la conservation de l'espèce, en dépit des siècles, pour contre-balancer les puissances extérieures et les éléments moraux en conflit, a mis dans l'homme et dans la femme un besoin irrésistible de s'unir pour accomplir, dans un indicible délire de voluptueux spasmes, un acte dans lequel un nouvel être soit procréé. Pour atteindre ce but, elle se sert de deux éléments essentiels, c'est-à-dire d'un pouvoir très disposé à l'action, ou d'un instinct placé au centre cérébral, et d'organes extrêmement sensibles, qui, mis en contact, produisent un maximum de plaisirs sensuels. Le rapprochement des sexes réduit à sa plus simple expression s'observe chez les animaux inférieurs, pour lesquels, en général, le plaisir de la copulation se borne uniquement au contact des parties génitales. Si l'on monte des degrés inférieurs de l'échelle animale jusqu'aux degrés supérieurs, Ton a un étonnant spectacle en observant avec quelle inexprimable variété viennent s'enlacer, autour du fait fondamental, une foule d'éléments divers qui varient et embellissent le plaisir. La nature, d'abord, commence par rendre plus belles les formes extérieures des deux êtres qui doivent s'unir dans ce mystérieux concert, comme s'ils fussent
invités à une fête. Elle rend, après, plus intense et plus étendu le contact des deux surfaces qui doivent se toucher. Plus avant, elle ajoute, aux organes essentiels, des organes de luxe, dirai-je, qui ne servent qu'à la volupté; elle dissimule le fait mécanique sous rétofie délicate de la galanterie, que l'on remarque déjà, en embryon, dans les jeux des animaux inférieurs. Enfin, parvenue aux animaux supérieurs, elle adjoint à toutes les ressources, à toutes les exigences du sens génital, les premiers traits d'un sentiment qui, s'y associant, forme aussitôt mille gracieuses combinaisons. Le plaisir, dans ses gradations, doit augmenter de forme et d'intensité à mesure que les organes se compliquent et que les centres nerveux se perfectionnent. Les unions très longues de certains insectes, et la mort qui enlève les mâles aussitôt la copulation accomplie, pourraient donner à croire que la nature a favorisé ces animaux inférieurs en leur concédant plus de volupté; mais l'imperfection du contact de leurs corps et la simplicité de leur système nerveux rendent cette opinion improbable. D'ailleurs, à cet égard, on ne peut émettre que des opinions hypothétiques, en suivant dans ses grands traits la ligne ascendante qui relie tous les êtres vivants.
La créature privilégiée sur la terre a été largement avantagée en ce qui concerne les plaisirs sexuels. La nature a voulu être, envers elle, prodigue de ses trésors, et orner de toutes les séductions le rapprochement des sexes, comme si elle eût voulu compenser, pour l'homme, la déperdition de forces qui en résulte chez lui, pour la femme, les si nombreuses douleurs et les plus nombreux sacrifices que peut lui coûter un seul moment de volupté. Les richesses les plus précieuses du sens, du sentiment et de l'intelligence, elle les a réunies à profusion dans ces
moments si doux qui précèdent Tunion, jusqu'à ce point où, le suprême moment venu, toutes les joies se fondent dans une apothéose de volupté, dans une délicieuse et innommable synthèse, qu'aucune langue humaine ne saurait décrire. Non pas pour la dessiner, mais pour Tesquisser, nous en tracerons quelques traits vagues et légers.
Le moteur initial de tous les phénomènes de volupté ^ sexuelle est l'instinct, très vigoureux, qui nous pousse, de l'âge de la puberté à celui de l'impuissance, à nous rapprocher des personnes de l'autre sexe, de celles, du moins, qui sont dans les mêmes conditions de désir et de force et qui, par conséquent, peuvent satisfaire nos besoins. Cette tendance est, dans sa nature, absolument aveugle et les autres facultés qui lui servent de cadre ne font que l'entourer, que modifier sa forme, sans en changer aucunement l'essence. Sa toute-puissance, sa force irrésistible, constituent la principale cause de l'immense plaisir qui en accompagne la satisfaction. La volupté arrive, ensuite, en proportion du nombre de besoins que l'on satisfait en touchant le but final. Ainsi, l'union de deux êtres qui se rencontrent dans l'obscurité, sans se connaître et qui, mutuellement, se livrent leur corps, est un fait très simple dans lequel il n'entre que l'instinct sexuel. Mais rarement il en est ainsi.
La tendance vague à se rapprocher de l'autre sexe nous rend avides de voir et de chercher, et si nous rencontrons un être qui éveille en nous le sentiment du beau, — seul ou associé au vrai et au bien, — nos désirs indéterminés se fixent sur lui, s'enflamment avec une violence inouïe et produisent une PASSION. En vérité, du désir au plaisir le chemin est long, et parcourt une série de joies et de travers qui, concernant le sentiment et l'intelligence, seront décrits ailleurs. Réduisant en formule brève tous les phénomènes qui pré-
cèdent la volupté, j'ose dire que la nature a chargé la femme de déjouer pour un certain temps l'attaque, en combattant un combat diflicile pour tous deux, et qui leur rend la victoire d'autant plus chère que la lutte fut plus longue et plus acharnée. La femme du sauvage, suivie par l'homme, fuit et se cache, tandis que la jeune Européenne, avec les armes de la pudeur irritée, exalte au plus haut degré les ardents désirs de son amant, à qui elle ne donne la victoire qu'après maintes difliciles épreuves. Les complications qui accompagnent le fait que je simplifie par artifice, sont innombrables et viennent de toutes les passions grandes ou petites qui ouvrent le cœur humain aux joies et aux douleurs.
Même la partie purement physique du plaisir amoureux, qui est la seule dont je doive parler ici, abonde en délices et peut se diviser entre les joies qui précèdent et celles qui accompagnent l'union des sexes. Presque tous ces plaisirs regardent le sens du tact, peu d'entre eux tiennent au sens visuel, aucun aux trois autres sens (1).
Le seul fait que deux personnes, s'aimant, s'approchent et se touchent, fait entrer les nerfs sensitifs du tact en état d'éréthisme et d'hyperesthésie. Les contacts qui, dans d'autres circonstances, seraient les plus indifférents du monde, deviennent des sources de plaisir; la peau s'échauffe, les lèvres tremblent et ne laissent s'échapper que des paroles balbutiées plutôt que dites; la respiration et le courant sanguin s'accélèrent et du sein haletant sortent de longs soupirs. Dans ces moments, où l'esprit se tait et où le sentiment cesse de raisonner, toute l'activité vitale, portée à une tension excessive, se concentre dans le sens du tact. C'est presque involontairement, alors, que les par-
(1) Le sens de l'odorat et celui de l'ouïe sont-ils aussi passifs que le juge l'auteur? (N. d. T.)
lies les plus sensibles des deux corps enfiévrés se cherchent mutuellement et se trouvent. Les mains se serrent, au hasard, dans d'inusuelles étreintes; les lèvres se rencontrent et échangent leurs baisers ardents et leur haleine de feu, et ces baisers ne sont que des actes voluptueux produits par le contact de parties rendues très sensibles par les nerfs nombreux qui s'y croisent et la finesse de l'épiderme qui les couvre. L'organisme entre tout entier dans un état de trouble, et les frissons répétés, ainsi que les sursauts musculaires^ indiquent à quel degré de tension se trouve tout le système nerveux. Les yeux sont, d'ordinaire, noyés et demi-clos, comme s'ils ne voulaient pas que des nuages extérieurs vinssent distraire l'esprit, tout occupé à savourer les délicieux frémissements qui lui viennent de toutes les parties du corps...
Respectons, par notre silence, le mystère de ces moments solennels, dans lesquels le sens du tact semble se concentrer dans un point unique de notre corps, où nous ne sentons plus les plaisirs moindres, étouffés qu'ils sont par la sensation nouvelle qui les embrasse et les confond. Le mystère se consomme et le plaisir, rayonnant à torrents des organes génitaux à travers le vaste réseau des nerfs sensoriels, épand une telle volupté qu'il userait la faible créature s'il durait plus longtemps. Dans cette lutte courte, l'esprit ne donne que peu de signes de son existence par des mots entrecoupés; le plus souvent, ce sont des exclamations mêlées de soupirs ou de véritables cris. Il est quelquefois si troublé qu'on observe un délire incohérent, où l'homme paraît frappé de convulsions. Le rire est très rare et, d'ordinaire, n'est qu'un sourire continu ou une expiration coupée par très petits intervalles; souvent la gorge se resserre et l'inspiration devient rauque ou sifflante. ' "^ ^ '
Tant de volupté ne peut venir que de la structure particulière des nerfs sensoriels de nos organes génitaux. Nos moyens d'observation actuels ne nous permettent pas de la connaître encore. L'action, en elle-même, est très simple et ne consiste que dans le contact de deux parties sensibles. Le phénomène essentiel, — la pollution, — est produit par la contraction spasmodique des vésicules spermatiques, qui survient en même temps que l'apogée de l'extase vénérienne. L'homme peut, jusqu'à un certain 1/ point, prolonger l'action ou en modiûer la forme, mais dans les derniers instants, la nature seule se charge de l'acte fondamental du phénomène et l'éjaculation survient, sans l'influence de la volonté.
Dans l'acte amoureux, les deux sexes se comportent d'une façon différente, en ce qui touche l'activité qu'ils y doivent déployer. La femme, étant p resque tout à fa it ^ passiv e, peut accomplir l'acte sans en avoir conscience, et par conséquent sans plaisir, tandis que l'homme a besoin de toute son énergie. Plus d'une fois, il advient qu'une pensée importune, la crainte, l'image de quelque objet /rebutant, ou d'autres choses similaires, rendent tout à coup impuissant l'homme le plus apte aux luttes d'amour, qui doit alors renoncer à une bataille déjà engagée. Dans ces cas, les organes génitaux perdent une partie de l'éréthisme nerveux dans lequel ils se trouvent et tombent frappés de la plus irrésistible impuissance. Ce phénomène, pourtant, ne s'observe que dans les tout premiers instants, après lesquels l'action marche au dénouement avec l'irréfragable nécessité d'une invincible loi naturelle.
Aux plaisirs sexuels appartiennent non seulement les sensations spéciales aux organes génitaux, et celles qui se ressentent dans les autres parties du corps par suite du contact des sexes, mais aussi toutes les modifications du
tact qui réveillent des désirs ou des pensées erotiques. Les sensations les plus indifférentes dans l'enfance ou dans la vieillesse peuvent devenir voluptueuses dans la jeunesse et exciter un orgasme immédiat. D'autres fois et toujours au même âge, une sensation de tact donne la volupté par la congestion spermatique ou par d'autres conditions accidentelles qui mettent aussitôt en sympathie les organes génitaux. On peut citer le contact du velours ou des four- [^ rures, le fait de se coucher sur un lit trop moelleux, de prendre des bains chauds. Les plaisirs que l'on obtient ainsi ne deviennent sexuels qu'autant qu'ils nous donnent des visions lascives ou qu'ils excitent les organes de la génération. Cette distinction est essentielle, parce qu'un plaisir change de nature suivant qu'il est tactile ou sexuel.
Dans les plaisirs vénériens, se rangent ceux que nous donnent les tableaux lascifs, la lecture de certains livres, la conversation sur certains sujets. Ceux-ci appartiennent plutôt au domaine du sentiment et de l'esprit.
On peut avoir des plaisirs vénériens très semblables aux plaisirs naturels, et sans aucun rapprochement des sexes, dans les pollutions nocturnes qui, presque toujours, suivent les songes erotiques. Il peut se faire alors que l'esprit, plein d'idées lubriques et d'images obscènes, soit la cause première du songe ou du plaisir. D'ordinaire, pourtant, les organes génitaux, se trouvant en état d'hyperesthésie sensible et de congestion spermatique, transmettent au cerveau des impressions de nature à mettre en sympathie l'imagination. Celle-ci, que la raison ne peut corriger, produit un trouble qui simule vraiment la réunion des sexes. Le plus souvent ce plaisir est incomplet, parce qu'il ^ est incomplètement perçu. Si la perception manque entièrement, la volupté fait défaut. Il peut arriver que l'émoi
soit assez vif pour nous éveiller pendant la pollution ou peu après. Quelquefois, le sommeil est interrompu même avant, et nous pouvons l'éviter en nous levant.
Si ce phénomène survient chez des individus de mœurs chastes, loin d'être nuisible, il est salutaire, en les délivrant d'une ennuyeuse congestion spermatique. Si Téjaculation a lieu sans plaisir et sans être précédée de songes lubriques, le phénomène devient morbide, et il faut consulter un médecin, s'il se répète fréquemment. Sans entrer dans de longs détails sur les pollutions nocturnes physiologiques, on peut dire qu'elles sont provoquées d'ordinaire par la longue continence, l'alimentation trop excitante, des idées lascives trop caressées, du repos sur un lit trop doux ou de l'absence de fatigue. Tous ces plaisirs, dont j'ai parlé, sont physiologiques, c'est-à-dire conformes à la nature et ne deviennent coupables que lorsque l'on en jouit au détriment des facultés plus élevées du sentiment et de l'intelligence. L'homme qui sait les mépriser, tout en étant capable de les désirer, remporte une des victoires les plus difficiles et les plus rares, puisque les voluptés
^ sexuelles sont, pour la majorité des êtres, les plus intenses que la vie puisse donner.
Les plaisirs vénériens, si l'on en jouit ayec une sage
\ modération, n'affaiblissent que passagèrement l'homme et n'exercent sur la femme qu'une action très minime. La faiblesse qui les suit attaque l'appareil musculaire, les sens, le sentiment et Tinlelligence. La pensée est lente et embarrassée, les sensations sont obtuses. L'accroissement de l'appétit et le besoin de repos invitent l'homme à réparer la déperdition de substance, et à renforcer par le sommeil ses nerfs abattus. La vie entière est, en vérité, modifiée par la somme des plaisirs amoureux et les sentiments en ressentent l'influence à un très haut degré. L'exercice de
la fonction sexuelle, étant le premier anneau de la chaîne sociale, nous rend plus affectueux, plus enclins à la compatissance et au pardon, tandis que l'absolue victoire sur^ les instincts de la chair exalte les facultés intellectuelles au préjudice du sentiment, ou nous rend esclaves de goûts brutaux comme celui de la table, si Tintelligence n'a que de faibles appétits.
Les plaisirs sexuels ont une importance bien différente dans la vie des divers individus. Celui qui peut jouir des trésors de Tintelligence ou des délicatesses du sentiment ne donne à la luxure qu'une faible partie de lui-même. Encore ne sacrifie-t-il à l'amour que de mauvais cœur, aspirant à des autels plus sublimes; tandis que l'homme qui, par imperfection congénitale ou par suite de sa condition sociale, ne peut s'élever au-dessus des besoins matériels, donne la plus grande partie de lui-même aux luttes amoureuses. L'étoffe monotone et terne de la vie de beaucoup ne porte d'autre broderie qu'une série, plus ou moins interrompue, de plaisirs passagers tirés de baisers vulgaires.