CHAPITRE X
Dm plaifirt de l'odorat.
De tous les sens, celui qui nous donne les plaisirs les plus fugitifs est l'odorat qui, chez Thomme, semble n'être qu'un ornement de luxe. Dans beaucoup d'animaux inférieurs, ce sens manque tout à fait ou se confond avec les autres, tandis que chez plusieurs mammifères il est beaucoup plus parfait que chez l'homme, ce qui laisse supposer qu'il leur donne des plaisirs plus nombreux et plus intenses. Il suffit de rappeler le chien, qui court toute la journée avec le museau tendu pour recueillir les émanations qui, de toutes parts, arrivent à ses délicates narines. D'ailleurs, il n'existe pas de mètre cube pour jauger les plaisirs; celui qui voudrait soutenir que l'homme a plus de satisfactions olfactives que le chien trouverait des arguments suffisants pour défendre cette thèse.
Les plaisirs de l'odorat n'ont presque jamais' de raison d'être, comme ceux des autres sens; ainsi les odeurs les plus exquises, les plus suaves, ne sont pas données par les substances que la nature, semble-t-il, aurait dû doter des parfums les plus attrayants. De même, l'exercice modéré du sens olfactif ne suffît pas à produire un plaisir, comme pour les autres facultés, et les odeurs agréables sont éparses dans les trois règnes de la nature sans règle et
sans mesure. On peut à peine signaler qu'elles abondent dans le règne végétal, spécialement dans les fleurs ; elles sont moins fréquentes chez les animaux et rares dans le règne inorganique. D'ailleurs, personne ne dira jamais pourquoi la timide violette cache dans ses pétales une telle suavité de parfums, tandis que le splendide Arum drdcunculus répand une odeur fétide et rebutante.
L'élément fondamental des plaisirs olfactifs nous est inconnu. Le plus souvent c'est un phénomène très simple de contact entre les particules odorantes en suspension dans l'air et les nerfs olfactifs; mais, quelquefois, à ce plaisir s'associe une sensation tactile qui rarement est la première source de la sensation agréable.
Les plaisirs de l'odorat varient plus que tous les autres selon les individus, précisément parce que les sensations qui le constituent sont si délicates et appartiennent à un sens peu important dans l'économie animale. En général, tout le monde est d'accord sur le plus ou moins d'agrément qu'offrent les odeurs fortes, tandis que les goûts sont partagés en ce qui touche les parfums moins intenses. De toutes façons, les plaisirs varient à l'infini, et l'on en a tous les jours la preuve dans la vie familière. — Le plaisir ne peut être traité de pathologique que quand il est produit par une substance dont l'aspiration devient dangereuse. Cependant, comme dans toutes ces questions où le consensiùs omnium' a une grande importance, je me hasarderai à appeler maladifs ces odorats qui trouvent délicieuses les odeurs d'assa-fœtida, d'ail et de corne brûlée.
Les plaisirs de l'odorat sont, en général, plus exquis dans le beau sexe, et parce que la femme a les nerfs plus délicats et parce qu'elle ne prostitue pas ses narines aux grossières jouissances du tabac à priser. Ces joies sont moins pâles dans l'âge moyen de la vie, dans les pays
chauds, et aussi en été, et dans les classes élevées de la société.
Ces plaisirs ont si peu de part dans la vie, que leur action y est à peine sensible. En exigeant un degré supérieur d'attention, ils disposent à l'esprit d'observation, et, en faisant aimer les fleurs, ils aiguisent le goût du beau. L'abus de ces joies rend efféminés ceux qui s'y livrent.
La physionomie de ces plaisirs est très simple, et, dans les degrés inférieurs, ne consiste que dans la fermeture de la bouche et dans l'inspiration prolongée et interrompue. Dans les degrés supérieurs, l'inspiration est très profonde, et le thorax se dilate à l'extrême, avec l'apparence d'un véritable soupir, auquel succède une longue et bruyante expiration, dans laquelle les traits du visage s'épanouissent comme pour exprimer une grande satisfaction. Les yeux, souvent, se cachent entièrement sous les paupières. Les exclamations et les marques de surprise complètent le tableau. Quelquefois, les réminiscences que l'agréable odeur réveille nous tiennent absorbés et muets, a^ec les yeux levés au ciel et le visage empreint d'une grande sévérité. Ces plaisirs amènent quelquefois le sourire, jamais le rire.
Les plaisirs tactiles de l'odorat sont très limités et ne consistent, d'ordinaire, qu'en une simple irritation ou en un véritable chatouillement des nerfs tactiles de la pituitaire. Dans ce cas, la réaction est assez forte pour produire un éternuement qui, annulant d'un coup, par une décharge nerveuse, la tension exagérée du sens, peut être très agréable. On en a un exemple en prisant du tabac ou en respirant de l'acide acétique, des cristaux d'acide benzoïque ou d'autres substances semblables.
Les plaisirs spécifiques de l'odorat ne peujv^ent se diviser qu'en deux classes, suivant que la sensation est faible ou
intense. Aux plaisirs exquis, appartiennent ceux que produisent les parfums de la violette, de la rose, du réséda, de l'ambre et d'une infinité d'autres corps. Dans les plaisirs intenses, on peut ranger les parfums du magnolia, de la vanille, du musc, du patchouli, etc.
Quelques autres odeurs ne plaisent que par leur subtilité et l'attention qui est nécessaire pour les savourer, comme la rose-thé, le thé et quelques bois odorants.
D'autres fois, l'odeur est forte, complexe, et je dirai presque mystérieuse, et nous devons déployer un certain effort pour habituer nos nerfs à la trouver agréable. C'est une vraie lutte où notre volonté triomphe de l'odeur. Les odeurs vireuses de l'opium et de certaines résines nous fournissent un exemple de ce genre de sensations.
Souvent le plaisir vient moins de la sensation elle-même que d'une image agréable qu'elle réveille en nous. Ainsi le marin, qui sent une odeur de poisson, se rappelle l'Océan et le navire bien-aimé; de même le vétéran, couvert de blessures et de gloire, aspire avec volupté l'acre senteur de la poudre; tandis que le montagnard, exilé dans les plaines monotones, fait ses délices de l'odeur résineuse du pin. Dans tous ces cas, comme dans beaucoup d'autres semblables, le sentiment s'allie au sens et produit un plaisir complexe, qui peut atteindre un haut degré d'intensité.