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CHAPITRE XI

De l'usage du tabac.

La civilisation humaine n'a su encore baser sur le sens de l'odorat que le mesquin plaisir de priser. Et ce plaisir, outre qu'il est renfermé dans un cercle bien étroit, nous rend bientôt incapables de goûter les joies plus délicates de ce sens.

Le tabac à priser nous procure le plaisir d'une irritation tactile, d'un léger parfum et, avant tout, il nous fournit l'amusement d'une occupation intermittente qui nous repose, en coupant çà et là notre labeur. D'autres fois, il nous rend l'oisiveté moins sensible, en la divisant en ces petits intervalles qui séparent deux prises. Notre tabatière, encore, nous réveille de la torpeur, ou nous occupe les mains quand, en société, nous ne savons ni où les mettre ni qu'en faire. Enfin, elle est un objet que nous pouvons aimer parce qu'il est toujours avec nous, et dans lequel nous pouvons mettre un brin de vanité, si elle est d'or ou d'argent, en l'ouvrant fréquemment devant celui qui se contente d'en avoir une en bois ou en corne. Laissons, sans sévérité, ces plaisirs aux hommes de toutes les conditions et aux femmes qui, ayant passé un certain âge ou étant laides, n'ont pas de sexe; mais interdisons solennel-

lement la tabatière aux femmes jeunes et belles qui doivent conserver leurs narines roses pour les parfums de la rose ou du réséda.

Un plaisir qui appartient à la fois au sens du goût et à celui de l'odorat, est celui de fumer. Nous devons en parler sans passion et sans haine, et tâcher de prendre un juste milieu entre ces infatigables diletianti qui passent leurs journées dans une atmosphère de fumée, et les délicats adversaires du tabac qui tempêtent contre la pauvre nicotine, la taxant de corruptrice et d'empoisonneuse.

Le plaisir de fumer est complexe et formé de divers éléments que nous envisagerons un à un.

L'acte de se mettre à fumer ouvre la série des plaisirs par l'occupation facile et intéressante qu'il exige, soit que nous ayons à prendre et à allumer un cigare, soit que nous devions bourrer notre pipe. Celui qui a observé un vrai fumeur, au moment où il se prépare ainsi à se livrer à son plaisir favori, doit admettre que cet instant est délicieux : et il né peut en être autrement, puisque l'espérance de jouir, et la petite volupté de préparer, soi-même et sans fatigue, le plaisir, sont des éléments qui doivent produire une sensation agréable, pourvu qu'ils soient entourés d'une certaine attention.

Le second élément qui entre dans ce plaisir si complexe est la sensation du goût. Dans la pipe, elle se borne à la saveur de la fumée, et dans le cigare, elle s'augmente de la salive qui s'imprègne des parties solubles des feuilles de tabac. Les variétés infinies d'âcreté et d'arôme forment mille combinaisons de plaisirs que connaissent bien les fumeurs consommés. En général, les nerfs gustatoires et tactiles de la bouche sont dans un état d'irritation agréable, de véritable orgasme, et l'homme déguste sans manger.

Le sens tactile des lèvres et des muscles de la bouche concourt au plaisir par les mouvements alternants et délicats qui sont nécessaires pour aspirer la fumée, la retenir artistement dans la bouche et, enfin, la rejeter.

L'odorat a une très grande part dans ce plaisir, mais certainement moindre que les autres éléments. En tout cas, il n'est pas indispensable, puisque le monsieur de Bergame, dont j'ai parlé plus haut, est entièrement privé de l'odorat, presque tout à fait du goût et éprouve du plaisir à fumer. Le parfum du tabac, d'ordinaire, est aspiré parles narines avec la fumée qui sort de la bouche, mais il peut aussi passer de la bouche au nez par les narines postérieures.

Ceux qui savent faire sortir la fumée par le nez ressentent, de plus, le plaisir d'une légère irritation de la pituitaire, auquel se joint l'agrément d'un jeu bizarre.

La vue paie son tribut aux fumeurs, en les amusant par les incidents de la combustion lente ou des méandres de la fumée, qui se mêle à l'atmosphère. La preuve que cela concourt pour beaucoup à l'amusement est celle-ci : très peu trouvent du plaisir à fumer dans l'obscurité, où il ne reste à l'œil que la ressource d'un point incandescent, dans le tabac qui brûle.

Les effets physiologiques de la nicotine et des autres principes volatils qui sont absorbés, et qui agissent de préférence sur le système nerveux, ont pourtant une grande influence sur le plaisir de fumer, et y contribuent spécialement en facilitant la digestion et en amenant la sensibilité générale à un état particulier de torpeur éréthique, qui peut aller jusqu'à la volupté. Les novices s'enivrent et souffrent; les profès se grisent et, s'ils sont très sensibles, ressentent, dans toute la superficie cutanée, une sensation de tiédeur particulière ou de léger prurit, qui est fort

agréable. Enfin, les vétérans dans l'art ne se grisent ni ne s'enivrent, mais se sentent bien; ils expriment, par cette phrase, le bien-être indéfinissable qu'ils éprouvent en fumant.

Tous ces plaisirs n'existent pas en soi, mais se combinent entre eux, dans un accord qui les unifie et les exalte, en formant une sensation agréable unique. Elles sont futiles, les questions que l'on pose tous les jours sur la véritable essence du plaisir de fumer : s'il appartient au goût, à l'odorat, ou à la vue. Aucun de ces sens ne jouit seul, mais concourt, pour sa part, à produire le plaisir; et la différence des idiosyncrasies est la seule chose qui rende plus précieuse une sensation spéciale. L'élément qui réunit tous ces plaisirs en un seul, servant, dirai-je, de ciment, c'est le plaisir de faire quelque chose; d'être distrait du travail ou d'interrompre l'oisiveté ; tout à fait, d'ailleurs, comme pour les priseurs. L'oisiveté absolue est insupportable, même au plus paresseux; mais le travail fatigue et plaît à peu d'êtres. Fumer est une vraie transaction de conscience, un traité de paix entre l'inertie et l'activité, entre la haine de l'oisiveté et l'aversion du travail. En fumant, on ne travaille pas et l'on fait quelque chose; notre conscience ne peut nous jeter à la face la dure épithète de fainéant, quand nous avons, entre les lèvres, un cigare ou une pipe. Les plus vulgaires et, donc, les plus nombreux fumeurs, n'ont jamais su trouver, à fumer, un autre plaisir que celui-là; et beaucoup même se sont soumis, de bon gré, à un vrai martyre pour pouvoir entrer dans la légion des fumeurs et trouver un moyen de passer leur temps. Ceux-là, en vérité, sont tenus en petite estime par les vrais artistes, ceux qui fument avec science et conscience, analysant, avec l'aide d'une longue expérience, les plaisirs renfermés dans un havane exquis.

£n tout cas, le plaisir de fumer n'est jamais pathologique chez la plupart des hommes; et ceux qui ont encore ringénuité de regretter l'innocence de l'Arcadie ne connaissent pas rhomme, oublient qu'il produit à tout instant une énorme force nerveuse qui, toute-puissante, exige le mouvement et l'action. Vouloir assigner des frontières aussi restreintes à l'activité humaine, c'est vouloir enfermer un lion dans une cage à grillons.

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