‹ Physiologie du plasirChapitre 19 sur 73 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Des plaisirs de Tome en général.

Physiologie comparée. — Différences. — Physionomie.

Influence.

De tous les sens, celui qui, après le tact, nous procure les jouissances les plus vives, c'est l'ouïe. Ce fait a une grande puissance physiologique, parce qu'il fait exception à une des règles les plus élémentaires du plaisir. Jusqu'à présent, nous avons vu que les voluptés les plus intenses suivaient la satisfaction des besoins les plus urgents; et maintenant nous voyons des sensations de pur luxe devenir une source inépuisable de plaisirs, alors qu'elles ne sont utiles ni à la vie de l'individu, ni à celle de l'espèce. De plus, nous avons observé jusqu'ici que l'homme a bien pu, par son art, étendre les limites des plaisirs que lui a octroyés la nature, mais non pas produire une sensation d'une nature spéciale. Ici, au contraire, nous voyons qu'en créant la musique, qui n'existe pas dans la nature, il s'est donné, d'un trait, un horizon sans limites de joies sublimes et délicates, dont il finit par avoir un besoin artificiel.

Un très grand nombre d'animaux inférieurs sont absolument privés de l'ouïe. Là où elle apparaît dans sa forme la plus simple, elle ne peut donner que des sensations très

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confuses et grossières. Dans les degrés supérieurs de réchelle animale, où Toreille présente une structure presque identique à celle de l'homme, nous ne pouvons pas dire si le simple exercice de ce sens est, ou non, agréable. — Il est certain, pourtant, que beaucoup de mammifères, et peut-être les reptiles et les poissons, savent distinguer les sons harmonieux et paraissent s'y complaire, puisqu'ils donnent des marques de joie. — Le degré d'intelligence ne fait rien à la perfection du plaisir, et nous voyons tous les jours le stupide merle accompagner gaiement de son chant le son de la serinette, tandis que le chien hurle furieusement au plus délicieux concert. Entre tous les animaux inférieurs à l'homme, les oiseaux sont peut-être les seuls qui puissent jouir d'une musique produite par euxmêmes. Les philosophes, qui veulent abaisser la dignité humaine, comme si déjà nous n'étions pas assez bas, prétendent que nous tenons des oiseaux les premiers éléments de la musique. Pour tant que la physionomie des animaux diffère de la nôtre, nous pouvons lire la joie et la douleur même dans les traits d'un oiseau; et si nous avions, même une seule fois, pu épier le rossignol dans ses exercices musicaux, nous aurions vu, je crois, qu'il jouit fortement, quand, avec sa petite tête levée, ses yeux brillants et fixes, il écoute son propre chant, dont il paraît se délecter, répétant les notes qui lui plaisent, ou étudiant des variations.

Allant plus avant dans l'analyse des plaisiré de l'ouïe, nous verrons que les plus grandes différence^ dérivent du caractère des mêmes sensations. Nous ne ferons, à présent, que passer rapidement sur les conditions individuelles et sur les autres éléments externes qui peuvent modifier un môme plaisir de ce sens.

Presque tous les hommes jouissent de la musique; très peu y sont indifférents; mais, entre Guvier, qui devait

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faire un effort sur lui-même pour écouter avec patience sa fille adorée jouant à merveille du clavecin, et Rossini, qui, de sa naissance à sa mort, vécut dans une atmosphère d'harmonie, pour lui nécessaire comme l'air pour respirer, il existe des variétés sans nombre d'oreilles plus ou moins sensibles aux délices de la musique. Tous les hommes, à ce propos, peuvent se diviser en trois classes : les premiers ne savent goûter que la musique faite par d'autres ; les seconds peuvent l'exécuter ; les derniers la créent. Il est inutile de dire que dans le monde musical ces trois classes sont diversement privilégiées, et que, seuls, les maestri peuvent prétendre aux plaisirs sublimes de l'ouïe.

Jusqu'à présent il est impossible de distinguer, à un signe évident, l'homme qui met au même rang le tambour du saltimbanque et les trilles de Paganini de celui qui est appelé à découvrir un nouveau monde dans les régions de l'harmonie. La bosse de la musique des phrénologistes peut, sans remords, être jetée dans le magasin des erreurs passées, où il reste encore de la place pour celles de Tavenir. Personne n'a le droit d'accuser de lourdeur d'esprit celui qui reste indifférent devant un torrent d'harmonie, parce que l'histoire nous fournit maint exemple de hautes intelligences qui ne distinguaient pas un accord harmonique d'un accord dissonant; et l'observation journalière nous montre des exécutants de valeur et des dilet- /an/t passionnés dans des personnes de médiocre esprit. Les plaisirs de l'ouïe ont, cependant, un certain rapport avec le sentiment, et souvent les hommes égoïstes et brutaux sourient de pitié devant qui s'émeut à une mélodie.

La femme peut goûter plus que l'homme les délices sensuelles de la musique, mais elle reste toujours très au dessous de lui, en ce qui touche les trésors intellectuels

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qui appartienneDt à ces plaisirs et qui en forment même la partie la plus précieuse. Ce n'est que bien rarement qu'elles peuvent prétendre aux sublimes voluptés de la création, comme suffît à le prouver la nomenclature des compositeurs.

L'homme-enfant commence déjà à ressentir les plaisirs de la musique, mais ils se réduisent à une simple sensation auditive. Encore doit-elle être incomplète et confuse. Devenu adolescent, il jouit bien davantage de ces plaisirs, mais sa distraction continuelle et l'imperfection de ses facultés intellectuelles Tempéchentde les goiljter dans leur plénitude. C'est dans l'âge de l'imagination et du génie que la musique nous ouvre ses trésors en exaltant au plus haut degré nos facultés cérébrales. Dans l'âge adulte, l'expérience supplée, comme dans les autres sensations, à la virginité du plaisir, qui devient ainsi plus calme, mais qui peut être plus subtil et plus délicieux. Quand l'homme atteint la branche descendante de la parabole, l'ouïe perd son acuité, l'imagination sa transparence et les plaisirs musicaux leur vivacité.

La vraie patrie de la musique, c'est l'Italie, et les oreilles les moins musicales d'Europe se trouvent, peut-être, dans la brumeuse Angleterre. La musique a besoin d'un ciel tiède et serein, de prés toujours verts, de fleurs embaumées; elle ne peut prendre son vol sublime qu'en sentant près d'elle sa sœur légitime et adorée : la poésie. Elle hasarde bien son pied délicat sur les neiges du nord, mais s'y étiole facilement. Si l'industrie de l'homme la défend comme une fleur des tropiques en la mettant en serre chaude, le rose qui vient à ses joues est artificiel et elle ne chante qu'une harmonie étudiée et ampoulée qui cache mal le défaut d'inspiration. L'Europe du Nord se vante de quelques compositeurs célèbres et d'une longue liste

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La physionomie des plaisirs de l'ouïe présente une série inflnie d'images qui varient suivant le caractère de la sensation, et dont un peintre physionomiste pourrait faire une galerie entière de tableaux, seulement en exprimant ces plaisirs, qui vont de la gaieté la plus vive, la plus bruyante, à la mélancolie la plus douce, de l'éclat de rire aux larmes tièdes.

Les sons inharmoniques, quand ils produisent du plaisir, n'agissent qu'indirectement, en réveillant un sentiment ou un souvenir. Dans ce cas, l'expression varie sans rapport avec le bruit lui-même.

Un son harmonique simple ne fait que nous intéresser en exerçant notre oreille d'une façon agréable. Dans ce cas, le visage dénote une attention calme, les yeux sont fixes et la bouche souvent ouverte, ce qui arrive fréquemment dans les plaisirs de l'ouïe.

Si l'harmonie croit d'intensité et de délicatesse, elle peut nous donner des plaisirs très différents suivant qu'elle est joyeuse ou triste. Dans le premier cas, les yeux brillent et s'ouvrent plus largement et les angles de la bouche à demi fermés, s'élevant un peu, forment les premiers linéaments d'un sourire. Si. au contraire, la musique est triste, les paupières se rapprochent et les coins de la bouche s'abaissent. Dans tous les cas, l'expression du visage varie beaucoup, suivant que l'esprit s'arrête à savourer la sensation, en analysant les éléments, ou que l'harmonie n'est qu'un instrument qui réveille, exalte le sentiment et l'intelligence. Quand la musique est son propre but et que le plaisir est tout entier dans la sensation, nous sommes entraînés à accompagner, du geste, de la voix, de la pensée, les cadences harmoniques, ce qui, pour beaucoup de personnes, est un besoin irrésistible et forme un élément propre de la physionomie de ces plaisirs. Tantôt nous accompagnons la musique en mouvant notre tête de bas en haut et laté-

ralement, tantôt nous inclinons le corps entier, tantôt, enfin, nous bougeons un bras ou une jambe. D'autres fois, nous faisons du bruit en frappant entre elles deux parties de notre corps ou en battant de diverses façons les objets qui nous entourent. Dans la station assise, c'est le pied que l'on remue le plus souvent, tandis que, debout, l'on se sert ordinairement de la main, qui, avec le long levier du bras et de l'avant-bras, nous offre un large champ d'action pour exprimer les degrés de notre plaisir.

Dans la musique gaie, le plaisir amène rarement le rire, le sourire presque toujours; le besoin de l'accompagner par un mouvement est si puissant quelquefois qu'il nous oblige à mouvoir presque tous nos muscles. La danse primitive ne devait être que l'expression d'un plaisir musical qui demandait à s'exprimer. Les exclamations de joie peuvent atteindre le délire, et être jointes à des serrements de main ou d'affectueuses accolades. Dans tout cela, l'on voit une tendance à l'expansion et au mouvement. Le soupir et la plainte sont extrêmement rares. Dans la musique pathétique, au contraire, tout invite au recueillement et à l'extase. Les gestes sont peu larges, rares et lents; les soupirs sont fréquents et prolongés, et souvent la tension nerveuse s'équilibre par les pleurs. Au summum du plaisir le visage pâlit, les yeux s'égarent, le corps est secoué par des frémissements, des vibrations dans les tendons, par de vrais frissons d'une mystérieuse volupté. D'autres fois, le corps est immobile, comme frappé de catalepsie, et l'homme semble ravi par une véritable extase. Un ami à moi, à l'apogée du plaisir musical, se sent venir la chair de poule.

Ces quelques traits expriment la physionomie générale des plaisirs musicaux, mais le tableau ne peut se compléter que par les expressions de tous les sentiments nobles et bas, bons et mauvais, qui, tous, à leur tour, peuvent

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être suscités par les délices de l'harmonie. Souvent, nous ne pensons plus à la musique qui nous enivre; mais, transportés par l'imagination dans des régions lointaines, nous nous rappelons de doux souvenirs, ou nous pleurons sur la terre du cimetière; nous sommes entraînés dans le tourbillon d'une vie laborieuse, ou nous rêvons une existence solitaire et tranquille. Tantôt, nous haïssons profondément, ou nous aimons éperdument, suivant l'état de notre esprit et la nature de cette musique qui nous émeut. Toutes ces physionomies seront étudiées avec les plaisirs du sentiment. Ici, il me suffira d'ajouter que tout l'axe <*érébro-spinal est en jeu dans les plaisirs de l'ouïe et qu'indirectement la circulation et la respiration y prennent part. Le cœur bat souvent plus fort et quelquefois est pris (le véritables palpitations; la respiration devient lente ou accélérée. L'alternative de la pâleur ou de la rougeur du visage et la sensation mal défmie qu'éprouvent souvent les intestins, démontrent enfin que même le système ganglionnaire entre comme facteur dans l'expression de ces plaisirs.

La ligne qui sépare la physiologie des plaisirs de l'ouïe de leur pathologie est assez vague. Pour les plaisirs, même les plus vifs, de l'harmonie, tout le monde est d'accord; ce qui est loin d'arriver pour les simples bruits. Certes, les goûts les plus singuliers de l'oreille ne peuvent influer sur la santé générale, mais beaucoup de ceux-ci peuvent être, au point de vue moral, traités de pathologiques, parce qu'ils s'éloignent du type de perfection esthétique que la nature nous donne au berceau. Ainsi, nous pouvons considérer comme morbides les plaisirs de ceux qui se complaisent à écouter le grincement d'une lime, une fourchette glissant sur la faïence, ou les hurlements d'un chien.

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