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CHAPITRE XIII

Analyse des plaisirs de Fonîe. — Plaisirs qui dérivent des brnits et des sons harmoniques.

Les plaisirs infinis que nous goûtons par l'ouïe peuvent se diviser en deux grandes classes, suivant qu'ils sont produits par des bruits ou par des sons..

Un bruit quelconque peut paraître quelquefois agréable, par la seule raison qu'il exerce l'oreille sans la fatiguer. Le plaisir, en ce cas, est presque toujours faible, à moins que des motifs spéciaux ne viennent l'accroître. Ainsi le prisonnier, rendu à la liberté après de longues années passées dans le silence de la geôle, écoute avidement les bruits de la vie affairée qui l'entoure. Ainsi le sourd, qui est tout à coup guéri par l'extraction d'un tampon de matière sébacée qui lui bouchait les oreilles, s'exerce, avec l'ingénuité d'un gamin, à produire des bruits de toutes sortes pour se prouver qu'il entend. En dehors de ces cas exceptionnels, il n'y a que l'enfant qui jouisse d'un bruit quelconque, à la seule condition qu'il soit nouveau et qu'il ne le fatigue pas. Les vacarmes et les cris dont se réjouit rhomme-enfant, sont pour lui des études de sensation et des sources de plaisirs.

Certains bruits sont agréables, parce que, étant intermittents, ils reposent et exercent -successivement le sens

auditif. Ainsi, il n'y a personne qui n'ait passé quelque quart d'heure en sa vie à frapper sa table du bout des doigts, ou à heurter les pincettes contre les chenets, dans l'oisiveté du foyer, ou à battre le sol du pied dans l'ennui d'une insipide conversation. Ces sensations agréables sont, peut-être, le premier élément de la musique. Elles forment, en tout cas, un anneau qui réunit les deux grandes sections des plaisirs auditifs.

Un bruit fort et imprévu qui éclate au milieu du silence pour cesser subitement, peut produire un plaisir, par la secousse qu'il donne aux nerfs sensoriaux. En ce cas, la sensation ne doit être ni trop forte ni trop faible. Le sifSet d'une locomotive, la détonation d'un fusil ou d'un feu d'artifice, un seul coup de cloche qui s'évanouit dans l'air ou la chute d'un corps pesant dans l'eau, peuvent produire des plaisirs de cette nature.

D'autres fois, la sensation est agréable par un caractère particulier qui chatouille et émeut de façon spéciale les nerfs de l'ouïe. Dans cette classe, se rangent les plaisirs les plus mystérieux, les plus bizarres de l'oreille. Je citerai seulement le déchirement d'une étoffe de coton, l'éboulement d'une charrette de sable, le passage du grain d'un boisseau dans l'autre, le murmure des feuilles, le mugissement des torrents, le frémissement des ondes, le gémissement des vents, le résonnement du tonnerre dans une étroite vallée, et tant d'autres bruits de nature diverse. Si nous pouvions voir le mouvement moléculaire d'un nerf qui sent et d'un cerveau qui perçoit, nous pourrions révéler les mystères de ces sensations. Hélas! cette curiosité bien innocente nous est interdite.

Un bruit peut encore nous donner du plaisir quand, sans varier de nature, il change de degré, en diminuant peu à peu. En ce cas, la principale raison du plaisir réside

dans l'attention prolongée qui amène la sensation à un haut degré d'intensité. Il suffira de rappeler le bruit d'une voiture ou d'un train qui s'éloigne ou s'approche et le frémissement d'une verge métallique. Quand le son décroît, plus d'une fois notre oreille recueille avidement les dernières ondulations sonores qui vont se perdant, comme pour mesurer la délicatesse du sens.

Un autre plaisir se trouve dans le contraste de deux bruits qui se succèdent, et qui peuvent différer de nature ou d'intensité et quelquefois des deux. Ainsi, le marteau du forgeron, qui frappe tour à tour l'enclume et le fer rouge, nous donne un plaisir de cette sorte, comme l'écho qui nous intéresse tant par la comparaison de deux sons analogues.

Les plus grandes joies, à la vérité, que nous fournissent les bruits, viennent moins des sensations elles-mêmes que des images qu'elles rappellent, des idées qu'elles éveillent. En ce cas, le sens ne sert que d'outil et le plaisir appartient au domaine de l'esprit ou à celui du sentiment.

Quelques bruits tempétueux, comme ceux du marteau ou du choc de la navette, peuvent nous rappeler au labeur, à l'énergie. D'autres, comme ceux de la pendule ou du fleuve, peuvent nous inviter au calme et au repos. Le murmure du feuillage et le frémissement du lac sur le sable de sa rive nous portent à une douce mélancolie et à une ineffable volupté. D'autres fois, le bruissement d'une robe de soie peut nous remémorer des images lascives. Souvent le bruit d'un vase qui se brise nous fait rire à l'idée de la mine que doit faire le malchanceux à qui est arrivé l'accident. Enfin, il y a tant et tant de pareilles sources de plaisir que même les énumérer serait un long travail. Qu'il me suffise de dire que, dans certains cas, le plaisir provenant d'un bruit peut atteindre l'apogée de la sensibilité humaine.

Chacun peut se figurer le délire de joie que ressent un condamné à mort qui, après avoir longuement travaillé la porte qui le renferme, entend tout à coup, contre tout espoir, le grincement de la serrure arrachée.

L'analyse des plaisirs fournis par les sons harmoniques est fort malaisée. Elle exigerait une parfaite connaissance de la musique. Je ne pourrai en donner qu'une esquisse fort incomplète.

Le simple accord de deux notes simultanées et successives nous donne le premier élément du plaisir musical ; il peut atteindre des degrés divers suivant la nature des deux sons et le temps qui règle Tharmonie et la mélodie. En général, la succession de quelques notes qui alternent nous pousse à une douce mélancolie, si les sons ne sont pas du mode mineur. Ainsi, nous pouvons trouver très intéressant le simple chant d'un paysan, le son d'une zampogna (1) ou le tintement lent et monotone d'une cloche. Par contre, quelques notes très basses peuvent nous inspirer une subite terreur qui n'est pas sans charme.

La mesure musicale peut changer à elle seule le plaisir, avec les mêmes notes, tantôt nous inspirant une vive allégresse, tantôt nous entraînant à la méditation. En général, la musique gaie a une mesure plus rapide que la musique triste. Le tintement précipité et joyeux des cloches, un jour de fête, peut devenir triste et monotone quand il se ralentit par trop.

La répétition d'une même note est un élément qui concourt au plaisir, surtout quand elle termine un mo^i/ harmonique. Il nous semble alors que la musique qui nous quitte, nous répète son dernier salut.

(1) Instrument semblable au biniou breton, à la cornemuse écossaise, à la chëyre cévenole, et qu'a illustré Lamartine dans Fior (VAliza.

La pause peut être d'un grand effet, soit parce qu'elle perfectionne un accord de mélodie, soit parce qu'elle repose soudain l'oreille qui déborde de sensation, soit, enfin, parce qu'elle fait naître un nouveau besoin d'harmonie. Quand un orchestre entier, répandant tous les trésors de la musique dans une tempête de volupté qui inonde nos sens, s'arrête tout à coup, nous restons suspendus, perplexes, je dirai presque envahis d'une sainte terreur, qui nous fait désirer à la fois que ce moment solennel s'abrège et se prolonge. Maudits soient ceux qui rompent ce silence avec leurs battements de mains !

Une source féconde des voluptés les plus simples de l'ouïe consiste dans la nature du son, et ne peut se définir par elle-même. Une même note finale sur la corde d'une harpe ou battue sur la peau d'un tambour produit des sensations bien différentes.

Le larynx de l'homme est l'instrument de musique le plus parfait. C'est une machine vivante à laquelle l'harmonie d'une âme inspirée se communique directement, sans cet intermédiaire d'un objet matériel qui nous vole tant de trésors de plaisirs. Mais la principale des raisons qui nous rendent si douce une voix harmonieuse, c'est la sympathie qui relie l'homme à l'homme, et qui fait que tout ce qui est humain nous intéresse. Dans le son d'un instrument, nous admirons l'artiste, mais, sans le savoir, nous étendons notre admiration à l'organe mécanique; tandis que la voix humaine, s'exhalant d'une poitrine inspirée, arrive à notre oreille, je voudrais dire nue, chaude encore et palpitante de vie. La voix basse, en général, invite aux sentiments solennels, aux idées graves; les voix aiguës, au contraire, nous poussent aux idées douces et réveillent des images délicates. Des terribles notes de Marini, qui semblaient sortir d'une profonde et réson-

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nante caverne, jusqu'aux notes molles et voluptueuses de la Malibran, il y a toute une route, où se rencontrent d'infinies variétés de voix plus ou moins délicieuses, que Ton nomme voix de soprano, de contralto, de ténor, de baryton, de basse, mais qui forment autant d'instruments différents les uns des autres.

Après la voix humaine, les sons les plus riches en harmonie viennent des cordes vibrantes du piano, un des rares instruments qui, comme l'harmonium et l'orgue, ses frères, possèdent deux clefs qui lui permettent de centupler les combinaisons de l'harmonie et de la mélodie. Du piano au tambour, il^y a tout un arsenal d'instruments musicaux plus ou moins parfaits et qui, par leur nature, arrivent à exprimer des sentiments spéciaux, ou à révéler des mystères particuliers d'harmonie, ce qui fait que l'on pourrait écrire une physiologie spéciale de chacun d'eux. En général, l'instrument est d'autant plus agréable que ses notes rappellent moins leur origine mécanique. La clarinette nous donne une musique qui sent le bois. Dans la flûte, on entend le soufQe, et le violon donne trop à l'esprit l'image d'une corde qui grince. A la vérité, les grands artistes se font un jeu de l'imperfection des instruments et nous ravissent des notes les plus pures et les plus harmonieuses.

Mais les trésors les plus mystérieux de la volupté musicale consistent dans la pensée, dans la conception qui règle l'ordre des notes et des accords, découvrant ainsi de nouveaux mondes harmoniques. Les lois de l'acoustique sont mathématiques, et le premier venu, qui connaît le contre-point, peut combiner un accord musical; mais le génie, seul, sait deviner les sources cachées des harmonies sublimes, et créer avec peu de notes et des accords simples une pensée qui émeuve et exalte toute une génération hu-

maine. Tout le monde peut, avec les lettres de l'alphabet, écrire des mots, mais Dante pouvait seul, avec des mots, écrire la Divine Comédie; seul, aussi, Bellini pouvait, avec des notes, créer la iVorwa, véritable univers de mélodie et de sentiment. Celui qui n'a jamais pu combiner un seul accord original ne peut imaginer ce qui se passait dans le cerveau de Rossini quand il pensait en musique ! L'imagination la plus féconde ne peut faire deviner l'aspect de régions absolument inconnues. La pensée primordiale est, dans la musique comme dans le langage, une idée ou un sentiment; mais, tandis que la pensée qui se change en parole revêt une forme déterminée et fixe, la conception qui endosse le splendide vêtement de la musique s'exprime d'une façon vague et indécise.

La parole est la sténographie de la pensée, tandis que la musique est le vrai langage du sentiment. L'esprit qui pense et le cœur qui sent ne partagent pas en autant de parts les éléments de l'action qui les réun t; mais ils vibrent dans une atmosphère où l'on ne peut tracer de limites. Par cela, la musique est la photographie de la pensée et du sentiment et le langage universel.

J'oserai dire que la musique est la poésie de la pensée, comme le vers est la musique de la parole.

Tous ces éléments du plaisir musical, que jusqu'ici j'ai considérés isolément, se confondent et se combinent de mille façons, en formant des joies complexes et variées. L'opéra musical est la vraie apothéose des plaisirs de l'ouïe et la vraie fête de l'oreille. Là, la simple conception musicale est traduite simultanément dans la langue de tous les instruments, qui, avec leurs notes distinctes, forment un concert de mille harmonies, de mille mélodies. Là seulement, l'idée du maître se révèle dans la grandeur de ridée et dans la pompe des formes; là seulement, il se

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trouve heureux d'avoir, par la force de son génie, fait couler soudain de tels torrents de volupté. Là, en peu d'instants, il nous est donné de ressentir toutes les délices de la musique, la suavité des notes seules, délicates, et la tempête des accords; le son velouté d'une voix de contralto et les spasmes du violon; le silence solennel qui sépare deux harmonies et le tonnerre d'un tutti. En un mot, tous les trésors que le génie sait extraire de l'inépuisable mine musicale.

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