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CHAPITRE XIV

Des plaisirs de la vue en général. — Physiologie comparée. Différence. — Influence. — Physionomie. — Plaisirs pathologiques.

En commençant par le sens le plus simple et le plus primitif, qui est celui du tact, nous avons vu que les sei;isations allaient en se compliquant sans cesse de nouveaux éléments intellectuels, ce qui rend les sens moins sensuels et plus instrumentaux. Dans le tact, le plaisir est essentiellement local et reste réduit à la pure sensation. Dans le goût. Ton monte à peine d'un degré, de façon que la différence reste presque insensible. Dans Todorat," le champ du plaisir commence à s'étendre et, plus d'une fois, franchissant les limites de la sensation, il empiète sur un terrain plus élevé. Dans l'ouïe, la complication est plus perceptible et le sentiment marche de conserve avec la sensation ; ce qui nous empêche de les séparer autrement qu'en faisant violence à la nature et en détruisant le plaisir qui rayonne des nerfs sensoriaux dans tout le champ cérébral. Enfin, dans la vue, nous avons les plaisirs les plus complexes, les plus intellectuels, qui ne s'arrêtent jamais au cercle de la sensation, mais, en se communiquant rapidement aux facultés intellectuelles, les mettent en jeu. Il semble que l'ouïe soit le sens du cœur et la vue celui de

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l'esprit. Ce fait, qui fait partie des plus mystérieuses actions du cerveau, est inexplicable; mais nous le comprenons ou, pour mieux dire, nous le sentons, en comparant les sensations qui nous viennent à voir une personne douce ou à entendre sa voix. Dans les deux cas, nous éprouvons un plaisir différent. Dans le premier, l'esprit sympathise avec la sensation, que sa nature intellectuelle rend semblable aune idée ou à une image; tandis que, dans le dernier cas, nous sommes émus et nous voyons que, dans le plaisir, l'affection entre pour une plus large part que la pensée. A cet égard, on pourrait, en jouant sur les mots, dire que l'œil est l'oreille de l'esprit, comme l'oreille est l'œil du cœur.

Quelques animaux ont une vue plus aiguë que celle de l'homme, qui ne pourrait, à coup sûr, voir comme le condor, du haut du Chimborazo, une brebis paissant au fond de la vallée. Mais, comme l'esprit vient toujours élaborer les sensations visuelles, qu'il empreint d'un caractère idéal spécifique, il est permis d'afïïrmer, sans crainte d'erreur, que l'homme, plus que tous les autres êtres, jouit des plaisirs de la vue.

Les différences individuelles qui peuvent faire varier ces plaisirs dans une large mesure, proviennent de la perfection plus ou moins grande de l'œil, et surtout du développement de l'esprit qui aide ces sensations par l'attention. Le myope ne peut goûter les plaisirs de la perspective et des larges horizons, tandis que le presbyte ne peut se délecter des plaisirs du microcosme qui l'entoure. Les défectuosités de l'organe influent beaucoup moins, à la vérité, que ceux de l'esprit à diminuer les plaisirs que donne la vue. Ainsi le myope le plus malheureux, dont la portée visuelle ne dépasse pas la longueur de son bras, peut, en une heure, avec son microscope, éprouver des

plaisirs autrement vifs que ceux dont jouira un sot, à la vue de lynx, fît-il le tour du monde.

En général, la femme jouit moins que l'homme de cette classe de plaisirs. Elle est trop distraite et son organisation intellectuelle la rend trop rebelle à l'analyse des sensations. Souvent la femme, en présence d'un objet, borne son plaisir au mince vernis de la sensation, alors que l'homme a déjà parcouru tout un monde d'images et d'idées.

Dans le tout premier âge de la vie, l'homme voit, mais ne regarde pas, et son plaisir doit rester très faible. Quand il commence à arrêter son œil vague et sans pensée sur un objet, la nouveauté de la sensation supplée peut-être au défaut des facultés intellectuelles, et il peut éprouver un plaisir d'autant plus intense qu'il avance sur le chemin de la vie. Dans l'enfance, la virginité du sens se perd peu à peu par la vue d'objets nouveaux, et ainsi se tracent les confins de notre horizon visuel, en même temps que le développement du cerveau accroît nos plaisirs. A cet âge, les plaisirs de la vue sont plus sensuels qu'aux âges suivants. Dans la jeunesse, la prédominance des autres facultés et le luxe de nombreuses sensations qui se heurtent et se confondent, suppriment beaucoup de l'attention indispensable à la jouissance des plaisirs de la vue, ([ue l'on ne goûte dans leur plénitude qu'à l'âge adulte, lorsqu'on possède tout le calme nécessaire à l'analyse. Quand, plus tard, les yeux perdent leur brillant, l'homme, peu à peu, voit son horizon s'embrumer et devenir plus épais le vQile qui le sépare d'un monde qu'il devra bientôt quitter.

Les plaisirs de la vue sont plus grands dans les pays bénis par la nature, où le ciel sourit toujours aux splendeurs de la terre. Le riche jouit de ces joies plus que le pauvre, parce que de nombreuses satisfactions des yeux

s'achètent et se vendent. Nous les goûtons mieux que nos pères parce que, peu à peu, la civilisation étend notre horizon et invente de nouvelles combinaisons de plaisir.

L'influence de ces joies est bienfaisante. Elle concourt à perfectionner la vue et l'esprit, et à augmenter toujours les trésors qui s'accumulent dans la riche pinacothèque de l'imagination. L'œil qui a beaucoup regardé voit mieux que celui que des paupières ensommeillées ont recouvert toute une moitié d'existence et qui a plus vu que regardé. Un même objet, vu à diverses époques, nous donne des images diverses, quand nos sens sont assez délicats pour distinguer les degrés minuscules de sensation. L'habitude de regarder nous dresse à l'observation et à l'analyse, et, de cette façon, contribue à habituer notre esprit aux études graves et consciencieuses. La nature des objets que nous voyons fréquemment tend à nous inspirer les sentiments et les idées qui se rapportent à eux nous aident à nous tracer un sentier dans la lande de la vie. Par exemple, la vue des tableaux de la nature nous procure une certaine sérénité d'esprit et de cœur qui tend à répandre le calme sur toute notre existence. La vue des chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture nous donne le sentiment du beau. C'est ce qui fait dire que le peuple de Carrare a des formes splendides, parce que, depuis des siècles, il a sous les yeux les œuvres des sculpteurs, qui viennent de toutes parts à la patrie du marbre. La raison de ce phénomène est dans les lois qui régissent l'intelligence, et ce n'est pas ici le lieu propre à la traiter.

La physionomie des plaisirs visuels présente de nombreux caractères propres aux joies intellectuelles, si l'on fait abstraction de ceux qui se rapportent aux sentiments que ces sensations peuvent faire naître. Les plaisirs purement visuels ont des expressions très simples. Quand un objet nous intéresse, notre visage dénote une attention

calme qui, en augmentant par degrés, peut rendre nos yeux fixes et protubérants, peut aussi nous faire incliner le cou et môme tout le corps vers l'objet de notre observation. Si nous analysons une sensation complexe, nous tournons le regard vers tous les points de l'horizon visuel, nous arrêtant par instants à en regarder les particularités. Le sourire est fréquent et les exclamations de surprise ne font presque jamais défaut si le plaisir atteint un certain degré. Quelquefois, nous nous plaçons en arrière, et, croisant nos mains, nous les rapprochons de notre poitrine. C'est une mimique spéciale à ces plaisirs. Aux plus hauts degrés de ces joies, la tête se renverse en arrière et oscille de droite à gauche, quelquefois l'on se frotte les mains. Je me rappelle qu'une fois, 'dans un transport de plaisir, j'ai baisé mon microscope qui me donnait de telles richesses d'images.

Quand nous voyons un objet animé ou une image qui le représente, nous modelons souvent, sans le vouloir, notre visage sur l'expression de cette figure. L'Hercule de Canova fait paraître sur nos traits la colère et la force, t'andis que la Dame morte (1) que Bartholini a sculptée, à Santa-Croce de Florence, nous fait témoigner de la commisération et de la peine. L'élément principal qui peut, à lui seul, exprimer tous les plaisirs de la vue, c'est la mimique active et mystérieuse de l'œil, que nous ne saurions définir, tout en la connaissant bien. En observant attentivement les yeux de nombreuses personnes en face d'un tableau, on peut presque toujours mesurer le degré de leur goût et la mesure du plaisir qu'elles ressentent ; tandis qu'il est très aisé de distinguer le regard pénétrant, analytique de l'artiste, de l'œillade incertaine et distraite d'un curieux qui mendie de l'oreille un jugement de ses

(1) Le tombeau de la comtesse Zamoyska. (N. d. T.)

voisins avant d'adapter son attitude à l'éloge ou à la critique. Dans ces observations pourtant, il faut tenir compte des différences qu'impriment à la mimique les conditions de sexe, de tempérament, d'âge, de nation et de tant d'autres éléments. Supposez diverses personnes rassemblées devant un tableau et sentant toutes également : la femme pleure, l'homme soupire; le nerveux agite tous les muscles de sa face et le lymphatique reste impassible; l'enfant crie et bondit, le vieillard s'appuie immobile et attentit sur son bâton; le Napolitain fait le télégraphe avec ses bras et l'Anglais reste figé dans sa cravate, les mains clouées dans ses poches.

La pathologie du sens de la vue présente des plaisirs morbides de diverse nature! L'un aime les couleurs les plus marquées et leurs contrastes criants, et se délecte à mêler le bleu et le vert, le jaune et le rose; un autre trouve du plaisir à voir les objets les plus nombreux, les plus rebutants, a un goût spécial pour les ornements les plus baroques, ou les images de quelque badigeonneur qui se croit artiste. Dans l'histoire de l'art, il y a des époques entières, où une épidémie semble frapper peintres et amateurs qui trouvent beau, admirable, ce qui est chargé, grotesque. Actuellement, par exemple, beaucoup d'architectes osent se louer de leurs œuvres. Leur plaisir, est évidemment pathologique et leur sens esthétique est vraiment malade. Espérons que cette maladie ne deviendra pas chronique! L'opinion pourrait bien donner le repos à malades et convalescents.

La plus grande partie des joies pathologiques de la vue ne vient pas d'un défaut de l'organe, mais d'une aberration du sentiment. Ainsi les images obscènes ne peuvent plaire qu'à des gens sans pudeur, et les combats de taureaux ou de coqs qu'à des hommes incultes ou cruels.

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